HENRI VI EU ITALIE
Apennins. Dans la Toscane, qu'il confie au gouvernement d'un duc, il renouvelle l'alliance faite par Frédéric Ier, au commencement de son règne, avec Pise. Pour avoir à sa disposition les vaisseaux de celle-ci contre la Sicile, il lui promet une partie du trésor royal normand, ce qui ne l'empêche pas de traiter aussi avec Gênes, sa rivale el de lui faire de plus belles offres encore. Il met un duc allemand à Spolète pour avoir tout le centre de l'Italie sous la main ; el il partait pour Rome, quand la mort du pape Clément III, avec lequel il s'était entendu, lui crée de premiers embarras.
Les cardinaux avaient élu, pour succéder à Clément, le plus âgé d'entre eux, Célestin ILE , 30 mars. C'était un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, pieux et faible. Mais la curie romaine veillait aux intérêts politiques du Saint- Siège. Elle savait que Henri VI se faisait garantir par ses alliés en Toscane les biens de la comtesse Mathilde. Elle obtint du nouveau pape qu'il ajournât de se faire consacrer, afin de laisser passer, sans pouvoir le couronner, Henri VI pressé d'agir, jusqu'aux frontières napolitaines.
Mais on vit clairement pour la première fois que rien ne coûtait au fils de Barberousse pour arriver à ses fins. Les papes Clément III et Célestin III n'avaient obtenu des Romains de rentrer au Vatican qu'en promettant de détruire dans la Sabine l'ancienne ville de Tusculum, devenue la rivale de la Rome déchue du moyen âge. Jusque-là cependant, soit impuissance, soit scrupule, ils n'avaient rien tenté contre celte ville et cette forteresse dont les sentiments impériaux étaient connus. Arrivé, après avoir descendu le Tibre, sur les bords du lac Bracciano, au nord de Rome, Henri VI était fort empêché, entre les sollicitations des Tus culans et des Romains acharnés dans leurs vieilles luttes. \\
mit d'abord garnison dans la montagne à Tusculum, tandis que ses soldats dans la plaine ravageaient les vignes et les oliviers des environs de Rome. Mais les habitants de Rome lui demandèrent seulement de retirer sa garnison de Tusculum pour les laisser faire ; et ils persuadèrent au pape de cesser son opposition au couronnement d'Henri VI, en lui promettant une partie des dépouilles de la ville ennemie (1). C'est ce que voulait surtout le fils de Barberousse; il retira ses soldats de Tusculum. L'ambition impériale, les haines romaines et la cupidité pontificale condamnèrent à la ruine Tune des plus célèbres villes de l'antiquité qui, grâce à sa situation élevée et facile à défendre, avait porté son ancienne prospérité jusqu'à cette époque. L'horrible pacte s'accomplit.
Le 14 avril, le pape fut consacré. Le lendemain matin, 15, jour de Pâques, accompagné des cardinaux, il se rendit du palais de Lateran à Saint-Pierre, pour y attendre le roi Henri VI, sa femme Constance, l'archevêque de Cologne Heinsberg, nombre de chevaliers en armes. Henri VI, gravissant la colline du Vatican, fut reçu par le préfet de Rome à mi-chemin, entre le château Saint Ange et Saint- Pierre, à la petite église de Sainte-Marie Transpontine; il jura entre les mains des sénateurs de respecter les privilèges de la ville. Les chants du clergé, qui l'attendait au haut de l'escalier conduisant à la vieille basilique constantine de Saint-Pierre de Rome, l'accompagnèrent jusqu'à l'endroit où le pape l'attendait.
Après avoir monté les trente-cinq marches de l'escalier,
(1) Arn. Lubeck, IV, 4 : Fac nobis justitiam de castellis luis et erimus pro teadD. papam ut coronam imperii super caput iuum ponat.
CoUItONNEMENT DE IIENHI VI A ROME. h\\
]c roi et la reine baisèrent les pieds du pape. Le roi jura devant Dieu et devant saint Pierre d'être le défenseur du Saint-Siège cl de l'Eglise. Il s'engagea à lui restituer ce qui avait été enlevé à son domaine et à lui rendre Tusculum. Le pape lui demanda trois fois s'il voulait la paix avec lui et avec l'Eglise, et, sur sa réponse trois fois affirmative : « Je te donne la paix, » lui dit-il, « comme le Seigneur l'a donnée à ses disciples, » el il le baisa, sous l'image de la croix, au front, au menton, sur les deux joues cl sur la bouche; ils entrèrent ensuite ensemble par la porte de fer dans l'atrium circulaire, fermé d'un double rang de colonnes, qui conduisait à la façade de la basilique même. Après l'avoir traversé, le pape entra le premier dans la basilique par la porte d'argent et, tandis que le roi resta en prières sous le portique, il alla se placer à la droite de la pierre ronde de porphyre encadrée de dalles qui était au milieu de la nef principale. C'est là que Henri VI vint encore trouver Célestin III. Sur cette pierre, il fit sa profession de foi apostolique, promit la chasteté, la patience, la miséricorde, la protection aux pèlerins et aux pauvres, toutes les vertus du souverain et de l'homme, qu'il devait si souvent oublier. On l'introduisit alors dans la chapelle de saint Grégoire où, de sa main, le pape lui remit, pour qu'il s'en couvrît, les vêtements ecclésiastiques, la mitre, les bottes et les sandales; et on lui donna d'abord l'ordination. Le futur empereur entrait dans l'Eglise pour la mieux protéger.
Tout le cortège pontifical se remit alors en marche. Les prêtres, suivant leurs grades, précédèrent le pape; celui-ci marchait 1h premier, l'empereur le second et l'impératrice la dernière ; on arriva au tombeau de saint Pierre. L'empereur et l'impératrice s'y agenouillèrent pour y prier; le
pape, du maître-autel, leur donna la bénédiction. Puis, le cardinal d'Ostie, en récitant des oraisons, oignit de la sainte huile l'empereur dépouillé de ses vêtements de dessus, au bras droit et aux aisselles. Enfin, à l'autel Saint-Maurice, dans le bras gauche de la croix, ayant devant lui le roi à gauche et la reine à droite, Célestin III donna au premier l'anneau, le ceignit de l'épée, lui posa une couronne sur la tête, et en mit également une à sa femme. La cérémonie religieuse se termina par la messe célébrée pompeusement au grand autel; Henri VI y offrit au pape le pain, un cierge et une pièce d'or, et il reçut de lui, ainsi que l'impératrice, le pain, l'eau et la communion. Alors, recouvert de l'armure impériale et ayant à la main l'épée de saint Maurice, l'empereur reparut aux yeux de tous les siens au haut de l'escalier de Saint-Pierre. Au bas, une mule y attendait Célestin III. Henri VI aida le pape à se mettre en selle et conduisit la mule par la bride, escorté des deux suites impériale et pontificale. On traversa les ponts pour arriver sur la rive droite; les rues étaient jonchées de fleurs, et toute la population consentante {omnium Romanorum favore) entonna des chants et reçut les largesses impériales jusqu'au palais de Lateran. Là un banquet, relevé d'une courte lecture pieuse et des chants de la chapelle du pontife, réunit les deux chefs de la chrétien lé? assis enfin l'un à côté de l'autre en amis, comme on ne l'avait pas vu depuis longtemps. Jamais la cérémonie n'avait été si minutieusement ordonnée, et évidemment à dessein, pour rappeler d'anciens précédents ou en établir de nouveaux. Le jeune et ambitieux empereur se soumit à tout. -»
L'éclat de ce couronnement ne fit peut-être qu'éclairer davantage la honte de l'accomplissement de la dernière