‹ Histoire d'Allemagne (volume 3)Chapitre 127 sur 135 · Tome IV · texte numérisé non relu

Tome IV

douaire (Douai, Berghes), la femme de Henri de ftrabant, sœur du défunt, pour le principal (Bruges, Gant, Ypres, Courlray) et enfin, le roi de France, Philippe- Auguste, du chef de sa femme, pour Arras, Aire et Saint- Onier. Autant de causes de conflit!

Le sort de ces fiefs ecclésiastiques intéressait d'autant plus l'empire dans ces contrées, que le roi de France, pour la première fois, entamait la Flandre au midi, sans cacher même trop déjà ses prétentions, sinon sur tout l'héritage, au moins sur tout ce qui y était français. Henri VI fut-il sensible à cette raison ? ou bien, eut-il égard aux sommes les plus considérables qui lui furent offertes par les compétiteurs? Toujours est-il que, de retour en Allemagne, il prétendit agir en maître, sans tenir compte de la majorité ou de la minorité des électeurs, ni môme des choix unanimement faits, dans le gouvernement de l'Eglise. A Worms, au mois de janvier, il se prononça en faveur d'un doyen d'Arras, Jean, pour l'évêché de Cambrai. A Liège, il se fit donner, par un certain nombre d'évêques réunis, le droit de disposer de l'évêché; et, évinçant les doux candidats élus, il en choisit un troisième, Lothairc de Ilochstaden, frère d'un de ses amis dévoués, qui lo pava grassement. C'était méconter le duc Henri de Brabant et le duc de Limbourg, sinon le comte de Hainaut, qui ne réclama point, En tout cas, c'était agir tout-à-fait en maître dans les affaires les plus délicates, les plus contestables. N'y avait-il pas là de quoi étendre à l'Allemagne, <3ntre l'empereur et le Saint-Siège, le conflit qui avait paru recommencer déjà en Italie et allumer partout la guerre? C'est ce qui arriva.

Le départ de Henri VI d'Italie avait naturellement, en ce pays, encouragé toutes les résistances. Tancrède do

BEMOtWEEE&METCT DE LA GUERRE. 410

Lecce en avait profité pour s'emparer de Capoue et d'autres viiles et châteaux; de la terre de Labeur, et en chasser les Allemands. Le pape Célestin lll, qui le favorisait toujours, avait excommunié le belliqueux abbé du Mont- Cassin qui, presque seul, tenait encore pour l'empereur; et il offrait au roi et à l'empereur sa médiation. Autant de griefs de Henri VI contre le pape et contre l'Eglise ! Aussi, en Allemagne où il se croyait le maître, quand les chanoines du chapitre de Liège vinrent en diète protester contre la décision impériale qui concernait leur évêcfoé, Henri entra dans une violente colère; il fit fermer les portes derrière eux et les renvoya chargés de menaces. Il ordonna de garder tous les chemins d'Italie par les Alpes ou par la Méditerranée pour empêcher Albert de Brabant, l'élu de la majorité du chapitre liégeois, d'arriver jusqu'à Rome. Celui-ci parvint cependant auprès de Célestin III, vit son élection continuée par lui et en reçut un bref adressé aux archevêques de Cologne et de Reims, pour qu'ils eussent à excommunier ceux qui reconnaîtraient le choix de l'empereur et qui refuseraient le serment à l'élu légitime du chapitre.

La lutte prenait un caractère aigu et général; car Cèleslin lll, ne négligeant rien non plus en Italie, faisait en juin un traité en règle avec Tancrède de Lecce. En retour de fortes concessions faites à la curie romaine, il l'investissait solennellement du royaume d'Apulie et do Sicile, à la condition cependant qu'il renverrait l'impératrice Constance à son mari; car il ménageait encore celui-ci, et promettait de le défendre contre tous ses ennemis! Aussi, quand Albert de Brabanl, muni du bref pontifical, revint en Allemagne pour prendre possession de son siège, l'empereur lui intima immédiatement l'ordre

d'en sortir, et pesa si fortement sur l'archevêque de Cologne, que celui-ci refusa de le recevoir. L'archevêque de Reims, dépendant du roi de France, eut le courage de recueillir et de consacrer dans sa basilique (19 septembre) celui que soutenait le pape. Le duc de Brabant, soutenu par cet exemple courageux, voulut prêter mainforte à son frère. Mais aussitôt l'empereur vint à Liège, fit renverser les châteaux ou les maisons, confisqua les biens des partisans du Brabançon, et obligea le duc de Brabant lui-même à abandonner la cause fraternelle. Bientôt on apprit une nouvelle plus terrible et qui montra jusqu'où allait l'exaspération. Le 24 novembre 1492, cet Albert, évêque élu et consacré, soutenu par le pape, mais adversaire de l'empereur, était assassiné. Trois cavaliers brabançons étaient venus chercher asile chez lui, à Reims ; ils l'avaient attiré dans un guet-apens, puis massacré, et ils s'étaient enfuis sur terre allemande. Voilà les extrémités où le despotisme impérial, la lutte de l'empereur et du pape et l'ambition des principautés ecclésiastiques devenues de plus en plus temporelles , entraînaient les passions.

Le coup partait évidemment des partisans de Lothaire de Hochstaden, qui avait été choisi par l'empereur; car il avait été commande par le frère de celui-ci, favori do Henri VI; et on accusait même l'empereur qui aurait vu les assassins à Maeslricht, dans l'église de Saint-Servalius, de n'y être point resté complètement étranger. Il est certain que les criminels ne furent point poursuivis (1). Dans un siècle qui avait vu, il n'y avait pas bien longtemps

(1) Ann. Col m:ix., p. 802; Alb. Leop. Ep. : apud Remis obtruncalur; cjuod voluntale imperatoris esse actum ferebakur.

encore, l'archevêque de Canlorbéry, Thomas Becket, assassiné à l'instigation du roi d'Angleterre, Henri N Plantagenet, puis canonisé par le pape, on comprend l'effet que produisit un pareil méfait. Le pape Célestin IH, dont on avait refusé l'intervention en Italie, excommunia les meurtriers et dépouilla Lothaire de toutes ses dignités ecclésiastiques. Les ducs de Brabant et de Limbourg, l'archevêque Bruno, se rassemblèrent à Cologne, accusèrent l'empereur Henri VI du meurtre et conclurent entre eux contre lui, pour venger le mort, une ligue à laquelle même s'adjoignirent bientôt Baudouin de Hainaut et l'archevêque de Trêves, Jean. Le pape reconnut la ligue. L'instigateur du meurtre, quoiqu'il eût essayé de se disculper par serment, se mit en sûreté dans la forteresse de Hui, et une rude guerre de surprises et de ravages commença dans ce pays , à l'ouest de l'empire, comme au nord dans la Saxe.

Le retour de l'empereur n'avait donc pas ramené la paix dans l'empire, malgré le désir qu'il avait de retourner bientôt en Italie, où ses affaires se gâtaient de plus en plus. Jamais empereur, au contraire, n'avait paru plus inhabile à maintenir la paix, même lorsqu'il en avait le désir. Il encourage l'évoque de Sleswig, Waldemar, à se faire élire à Brème à la place d'Hartwich pour affaiblir Henri le Lion et ramener le Danemark sous la suzeraineté allemande; mais il n'aboutit qu'à resserrer les liens de Henri le Lion et de l'évêque de Brème et à s'aliéner le Danemark. Il cherche à apaiser un conflit entre les deux fils du margrave de Misnie, l'aîné Albert et son frère puîné, gendre du landgrave de Thuringe, Hermann, qui se disputaient l'héritage paternel. Le margrave de Misnie, pour se venger du landgrave Hermann qui avait secouru son frère, l'accuse

422 CHAPITRE XXÏf. — l'empereur HENRI VI.

tout à coup publiquement à Nordhausen, en Saxe, en présence de l'empereur, du duc Bernard, de Conrad de Souabe et de l'évoque de Worms, d'avoir voulu faire assassiner Henri Vf, pour assurer aux princes la conservation de leur puissance ; et il offre de prouver son dire par le jugement de Dieu. Les plus mauvais temps de l'histoire allemande semblaient revenir avec les trahisons et les assassinats. L'empereur, pour changer le caractère du combat, déclare le landgrave de Thuringe non coupable et accuse le margrave de Misnie de calomnie. Mais Bernard de Saxe réconcilie aussi lot les deux adversaires qui se donnent la main après avoir voulu se couper la gorge. Il élait facile de deviner dès lors que le margrave de Misnie avait tenté de trahir la conspiration pour s'en dégager, mais qu'on l'y avait ramené. Devant l'union des trois princes, l'empereur retourne sur les bords du Rhin, sans avoir rien fait en Saxe. Mais là, il trouve l'opposition ecclésiastique d'autant mieux organisée (I), qu'on savait avoir la curie romaine pour soi. Celle-ci élait devenue le vrai foyer de l'opposition et de la révolte de tous. C'était une nouvelle lutte du Sacerdoce et de l'Empire.

En effet, le duc Henri de Brabant, que Célestin III excitait même à se faire empereur, l'archevêque de Cologne par des motifs politiques, celui de Mayence par des motifs religieux, n'avaient pas seulement rattaché à eux les princes lorrains contre l'empereur pour la vengeance de i'évêque de Liège assassiné. Ils avaient offert leur alliance aux Welfen, à Henri le Lion et à son fils. Ceux-ci, malgré les raisons qui pouvaient les indisposer contre l'archevêque

(1) Toutes les chroniques qui ont rapport à cette conspiration ont été rassemblées par O. Abel, K. Philipp. Yon S. p. 304.

de Cologne, maître de la Westphalie, acceptaient; et bientôt la confédération, qui avait le pape à sa tète, gagnait toute l'Allemagne. Berlhold de Ziehringen, jaloux de la puissance des HohenstaulTen, le nouveau duc Oltokar de Bohême, brouillé avec des vassaux du duc de Bavière et du duc Léopold d'Autriche, et mécontent que Henri VI eut fait enlever L'archevêque de Prague en roule pour Saint-Jacques de Composlelle, adhéraient à la ligue générale suscitée par le despotisme impérial.

Ainsi, des montagnes de la Suisse et du cours du Rhin et de la Lorraine, par dessus la Saxe, jusqu'à l'Elbe, au Brandebourg et à la Bohème, toutes les oppositions, tous les mécontentements, se réunissaient en Allemagne contre Henri VI. C'était assez pour encourager ses ennemis d'Italie, c'est à dire les villes de la Lombardie, le pape Céleslin III et le roi national de Naples, Tanciède de Lecee. L'empereur ne pouvait même compter sur les dues de Bavière, de Souabe et même sur le nouveau duc d'Autriche qu'il avait encore récemment investi de la Slyric. Ils étaient occupés chez eux. Henri VI, aux ahois, obligé de faire tête de tous côtés, ne s'abandonnait pas cependant. En Italie, il envoyait à un de ses minislériaux (ministérielles), instruments de la puissance des Hohenstaulfcn, Conrad de Lulzenhard , marquis d'Ancone, récemment chassé d'Apulie, l'ordre de guetter et d'arrêter tout envoyé de ses ennemis expédié vers Rome : ce que celui-ci ne manquait pas de faire. Il dépêchait un autre de ses serviteurs à la tête d'une petite armée allemande, Berlhold de Kunsherg, pour recouvrer l'Apulie à la lin de 1192. De sa personne, en Allemagne, il allait d'Altenbourg en Saxe à Egra en Bohême, et de là à Ratisbonne en Bavière (6 janvier 1193), pour réparer par ses promesses

tout le mal qu'il s'était fait à lui-même et avoir la main libre en Italie, quand un événement inattendu lui montra a situation plus compliquée encore et attira l'attention de 1 Europe tout entière.

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La captivité de Richard Cœur-de-Lion en Allemagne (1). — (1193-1194.)

On ne connaît guère la célèbre captivité de Richard Cœur-de-Lion en Allemagne que par les circonstances romanesques qui ont fait tomber le célèbre croisé entre les mains d'un empereur ambitieux et avare et par celles encore bien plus légendaires de la découverte de sa prison, que le trouvère Blondel de Nesle, un Picard probablement et peut-être le maître du roi anglais en gaie science, aurait faite en Autriche. Cet épisode curieux de l'histoire du héros de la troisième croisade n'intéresse pas seulement la biographie du célèbre roi. Il se rattache d'une façon intime, en Allemagne particulièrement, aux grandes rivalités des deux familles germaniques des Welfen et des

(1) Pour les ouvrages allemands : Wilken, Histoire des Croisades, t. IV, 605; Otto Abel, Philippe de Souabe; Tœche, Histoire de Henri VI. Pour les ouvrages anglais : Pauli, Histoire d'Angleterre. Chez nous, M. P. Tarbé, dans Les œuvres de B.ondel, tient encore pour ia légende. M. N. de Wailly, dans ses Récits d'un ménestrel de Rennes, l'a abandonnée.

CAPTIVITÉ DE RICHARD C0ECR-DE-LI0N. 42o

Wibeligen, et à la lutte de l'empereur allemand, Henri VI, contemporain de Philippe-Auguste, contre le fils du duc de Saxe, Henri le Lion, son rival, et contre ses vassaux ou sujets, victimes de l'ambition la plus effrénée et la moins scrupuleuse qu'on eût encore vue en Allemagne, au moyen âge, même après Frédéric Barberousse.

Des motifs graves de conflits, avant et pendant la croisade, avaient fait du célèbre roi plantagenet Richard l'adversaire, non seulement de son voisin, le Capétien Philippe- Auguste, mais encore du Hohenstauffen Henri VI, de celui qui se regardait comme le souverain maître de la chrétienté. En effet, on le sait, pendant la croisade, blessant Philippe -Auguste dans son amour-propre, dans ses sentiments de famille, dans son ambition, Richard avait disputé à celui-ci la préséance à Messine ; il lui avait renvoyé sans l'épouser, malgré des engagements pris, sa sœur Alice; et, en Terre-Sainte, il avait soutenu au trône un Lusignan contre un Montferrat. Contre l'empereur Henri VI, il avait fait peut-être pis encore. Oncle de Henri de Brunswick, il avait recueilli en Angleterre et protégé ouvertement ce jeune Guelfe qui rentrait alors en Allemagne comme un rival de l'ennemi de son père, avec l'appui même du pape Céleslin [IL Frère de la veuve du dernier roi de Naples et de Sicile, Guillaume le Bon, il avait soutenu contre les prétentions de l'empereur à cette succession ce bâtard de la race normande, Tancrède de Lecce, salué comme un roi national par les Apuliens et les Siciliens. Enfin, en Chypre, il avait détrôné un petit despote, parent des Hohenstauffen ; il avait enfin, sous les murs de Saint- Jean-d'Acre, violemment outragé Léopold d'Autriche, vassal de l'empereur, en précipitant sa bannière du haut d'une tour dans un fossé. Tout en combattant les Infidèles, Richard avait donc

uni les deux plus grands souverains de l'Europe contre lui.

On sait que Philippe-Auguste, reparti de Terre-Sainte avant Richard, avait en Italie (1191) demandé au pape Célestin lit, d'être relevé du serment qu'il avait prêté de ne pas attaquer les Etats de son rival, tant que celuici serait à la croisade. Chef de la chrétienté, Célestin lit ne pouvait trahir sa cause. Partisan aussi en Ilalie du roi national de Naples, Tancrèdede Lecce, et, jusqu'à un certain point, complice des tentalives de révolte commencées alors en Allemagne par Henri de Brunswick, son protégé, contre l'empereur Henri VI, le pape avait encore de plus fortes raisons pour ne point laisser faire tort à Richard. On sait moins que le roi de France, parti de Rome désappointé, rencontra à Milan l'empereur Henri VI, au moment où celui-ci revenait de sa malheureuse expédition dans le royaume de Naples, et avec une armée décimée par la maladie, pour disputer peut-être sa couronne elle-même à Henri le Lion redevenu son rival en Allemagne. Pour Henri VI, le héros de la croisade était l'ami, le parent, l'allié de tous ses ennemis. Pour Philippe-Auguste, c'était le détenteur d'une partie de la France, un rival, un voisin dangereux. Les exploits que Richard avait faits seul en Terre -Sainte les touchaient peu et excitaient plutôt leur jalousie. A Milan, ils complotèrent donc d'empêcher le retour du roi d'Angleterre dans sa patrie, quelle que fût la route qu'il résolût de prendre, à travers la France ou à travers l'Allemagne. Non seulement l'empereur Henri VI promit à Philippe-Auguste de lui laisser sa liberté d'agir contre la personne ou contre les domaines do son rival, mais il lui promit, en outre, pour favoriser ses entreprises, de faire arrêter celui-ci, s'il s'avisait de passer

sur sa terre (\). Et, en effet, à peine de retour en France, Philippe-Auguste accuse Richard d'avoir reçu de l'arpent des Infidèles pour envoyer contre lui des assassins, et il fait, alliance avec Jean sans terre pour partage)' ses Etals avec lui. De son côté, l'empereur Henri VI, prétendant que le roi d'Angleterre a fait tuer le roi de Jérusalem, Conrad do Mont ferrais et vendu la Terre-Sainte au sultan Sala- Heddin, rend en Allemagne un édit pour déclarer Richard ennemi de l'empire et ordonner à tous les princes et à toutes les cités de lui courir sus et de le lui amener mort, ou vif (2) sous peine, pour ceux qui désobéiraient, d'être mis au ban de l'empire.

On connaît le caractère de Philippe-Auguste et l'intérêt qui le poussait contre Richard. L'eiripereur Henri VI n'élait pas moins ambitieux et vindicatif. A comparer avec son père Frédéric Barberousse, il était plus fier, moins exercé aux armes (minus in armis cccrcitns), plus lettré, pluspoliliqueencore, mais surtout d'une avidité infatigable à pressurer les grands et les petits pour augmenter les trésors cachés (thesauros abscon<iitos) dont il connaissait l'usage el la puissance. Il l'emportait sur son père par l'intelligence, non par le glaive (animo patrem sapiebal non gladio). C'est par la prudence (consilio) qu'il aimait à venir à bout des séditions. Quelle unité et quelle ardeur saurait donner à une conjuration semblable à celle que le fils du duc de Saxe, le margrave de Brandebourg et le duc de Bohème tramaient alors en Allemagne avec les grands archevêques mécontents de Cologne, de Mayence et de Trêves, un

(1) Roger de Hoveden, éd. Saville, 403 : Quodipse regem Angliœ caperet si per terrain suam cœperit. — (2) tiicardus, divis. Iter Hieros... et sibi vivuni vet mortuum prœsentarent.

homme comme Richard, prolecteur du roi de Naples, oncle du duc Henri de Brunswick et favori du pape! Tout ce que Henri VI pouvait avoir d'astuce n'était pas de trop pour conjurer de semblables périls.

Richard était reparti de la Palestine au mois d'octobre de l'année 1192. Il aborde d'abord assez heureusement en Sicile où il est bien reçu par le roi Tancrède, son protégé. Lorsqu'il remet à la voile, vers Marseille, dit-on, le mauvais temps, la tempête, peut-être ses irrésolutions, le ballotent des côtes de l'Algérie à l'entrée de l'Adriatique vers Corfou. Là il trouve à louer les embarcations de deux pirates des parages pour deux cents marcs d'argent, et, ne gardant avec lui que deux ecclésiastiques, un Poitevin, maître Philippe, son chapelain Anselme et quelques templiers, il ordonne de faire voile au fond de cette mer. C'est donc à travers l'Allemagne qu'il se risque résolument. Se défiait-il encore moins de l'empereur d'Allemagne que du roi de France? ou, espérait-il trouver plus de secours contre le premier? Jeté par la tempête qui brise son navire entre Aquilée et Venise, il s'échappe avec quelques-uns seulement (cum paucis) (1) et il se jette à travers les montagnes au nord de Trieste pour gagner, par la terre de Léopold d'Autriche, la Bohême et l'Allemagne du nord. On ne sait au juste s'il était instruit de ce qui s'y passait? Mais, s'il donnait tout à coup la main au duc de Bohême, à Henri le Lion dans Brunswick, aux archevêques rebelles du Rhin, quel danger ne faisait-il pas courir à l'empereur Henri VI !

Arrivé avec la barbe et les cheveux déjà longs à Gœrilz,

(1) Le chroniqueur anglais, Raoul de Coggcshalo, tient ces détails du chapelain Anselme.

dont le comte était un parent de Conrad de Monlferral, Richard prend un habit de marchand et envoie, fort imprudemment, pour demander un sauf-conduit, à ce comte qui ne pouvait être son ami, un anneau monté de trois rubis qu'il avait acheté d'un Byzanlin. « Cet anneau, » dit le comte, « ne peut être que celui du roi Richard. » Mais, comme il avait promis de respecter tout pèlerin de Terre-Sainte, il rend l'anneau, il donne le sauf-conduil. Il prévient cependant de la présence du roi d'Angleterre un sien frère qui dépêche un de ses chevaliers à la recherche du roi aventureux déjà parti de nuit. Heureusement ce chevalier était un de ces Normands qui se trouvaient alors partout, un Roger d'Argentan; il découvre Richard dans une auberge et le conjure de s'enfuir. Richard se jette alors en plein hiver à travers les montagnes de Styrie couvertes de neige et descend dans la basse Autriche, perdant peu à peu ses compagnons, sur la terre même de son plus mortel ennemi, Léopold V. Deux jours de marche et il gagnait la Bohème, il était sauvé. Mais, narrasse de fatigue, il s'arrête dans une misérable maison (in domo despecta) d'un faubourg de Vienne, alors bien petite ville. Déjà la rumeur de ses aventures s'est répandue. Léopold, celui qui avait accueilli avec le plus de joie l'édit impérial, faisait guetter toutes les routes. Un jeune homme que Richard envoie faire des provisions à la ville attire une première fois les soupçons en changeant une pièce d'or. A une seconde visite, on aperçoit les fins gants du roi dans la ceinture du jeune homme. On le met à la torture, il parle, et les bourgeois s'élant précipités vers la maison pour sommer Richard de se rendre : « Au duc Léopold seulement, » répond celui-ci; et, lorsque Léopold est venu, il lui remet, en effet, son épée.

430 CHAPITRE XXII. — L'EMPEREUR IIEINtï\I VI.

Le duc d'Autriche, ayant peine à contenir la populace qui accusait de trahison le héros de la croisade et lui jetait des pierres, le fit transporter au château de Dùrenstein sur le Dannhe. Plus humains que les Viennois de ce temps qu'un chroniqueur, anglais il est vrai, dépeint comme des ■« barbares mal embouchés, mal vêtus, malpropres et vivant plutôt comme des hôtes que comme des hommes », Léopold traite honorablement son prisonnier, mais il lui donne des gardes chargés de le surveiller jour et nuit, l'épée nue à la main (1). Il annonce la nouvelle (janvier \ 193) à l'empereur Henri VI, en route alors pour tenir une diète vers le Rhin. « Celte capture, dit l'empereur, vaut de l'or et des diamants. » Puis il écrit à Philippe- Auguste, « à son cher et spécial ami », pour lui faire savoir comme une nouvelle agréable à tous deux, « que le Tout-Puissant, pour l'honneur et l'accroissement de l'empire, avait mis entre ses mains l'ennemi de l'empire et le perturbateur du royaume de France ».

C'était, en effet, une fort importante capture pour Henri VI que celle de Richard. Si cette nouvelle encourageait en France les entreprises de Philippe-Auguste et de Jean sans Terre contre les États de Richard, elle jetait le désarroi chez tous les ennemis de l'empereur. Elle faisait trembler Henri de Brunswick et les seigneurs et évoques révoltés en Allemagne; en Italie, elle glaçait d'effroi le pape Célestin III, qui s'était fort compromis; elle terrifiait Tancrède de Naples, qui faisait alors couronner roi son lils Roger et qui envoyait à Constantinople demander pour celui-ci, avec une princesse en mariage, l'alliance de l'empereur d'Orient, Isaac l'Ange.

(1) Raoul de Coggeshale, p. 72; Raoul do Dicoto, C63.

On no pouvait guère ignorer le sort de Richard. L'empereur avei'li ne l'avait pas caché. L'Angleterre en était instruite par une lettre de Philippe-Auguste à l'évêque de Rouen et a Jean sans Terre. Elle s'agitait pour réclamer son roi. Mais Henri VI avait de suite exigé l'extradition du prisonnier, sous prétexte qu'il était inconvenant qu'un roi fût détenu par un duc (I); et c'était à lui qu'on allait avoir affaire . L'empereur et le prisonnier avaient traité d'abord de la rançon avec le duc d'Autriche. La somme une fois fixée à 100,000 marcs, Léopold demandait, pour livrer son prisonnier, que l'empereur lui donnât la moitié de l'argent, plus des otages pour le payement de la somme et des sûretés contre l'excommunication encourue par la capture des pèlerins et contre la vengeance de Richard. Henri VI consentit à tout. Au moins, mu par un sentiment de générosité et par la connaissance qu'il avait du caractère de l'empereur, Léopold ne livra-t-il le roi d'Angleterre qu'à la condition que Henri VI ne lui ferait rien souffrir dans son corps, mais qu'il le forcerait seulement à la rançon C2). S'il ne s'était agi que de cela, la captivitô du roi n'eût sans doute pas été longue, et elle ne serait point devenue si célèhre ; mais l'empereur avait formé le dessein de tirer un bien plus grand parti de sa capture (3). Il fit savoir de suite au roi Richard qu'il aurait, outre sa rançon en argent, à mettre à sa disposition (in serrilio sao) cinquante vaisseaux de guerre équipés et montés,

(1) Guillaume de Neub., IV, 33 : Regem non decere teneri a ducs. — (2) Gislebert, 241 : Ut proprii corporis malum non palcrelur sccl ad redempti compelli possit. — (3) Roger de Hoveden, le chroniqueur anglais le mieux informé, ne parle point du trouvère Elondel. L'histoire de la découverte de Richard par Blondel en Autriche ne repose que sur la chronique de Rains oui est du xm° siècle

cent chevaliers et cinquante archers contre ses ennemis conjurés. Outre l'utilité qu'il voyait dans cette demande, l'ambitieux 01s de Barberousse cherchait à obtenir par là du roi d'Angleterre une démonstration de vassalité qu'on ne devait qu'à un suzerain ; et il se proposait bien de ne pas épargner à son prisonnier la cérémonie même de l'hommage qui eût fait de Richard, son homme, son vassal. Les deux premiers Anglais qui furent envoyés en Allemagne pour traiter étaient deux abbés dépêchés par l'évoque de Rouen; s'ils connaissaient le sort de Richard, ils ne savaient pas au juste où il était prisonnier. Us parcouraient en effet la Souabe, la Bavière à sa recherche, quand ils le rencontrèrent à Ochsen-Furt, par où on le conduisait vers l'empereur, à Spire, en diète. Le roi Richard arriva le dimanche des Rameaux à Spire (M 93). Il y avait, dans l'assemblée, outre les parents de Henri VI, des princes et des évèques souabes et bavarois avec Léopold V d'Autriche. Les autres princes de l'Allemagne, appartenant à la ligue formée contre l'empereur, s'étaient gardés de s'y rendre. Des négociations eurent lieu d'abord par le moyen des deux abbés; elles n'aboutirent point. L'empereur, qui ne connaissait aucun scrupule chevaleresque, allait jusqu'à demander que Richard conduisît en personne contre Henri de Brunswick, son neveu, les hommes qu'on lui imposait de fournir; Richard répondit qu'on lui arracherait plutôt la vie. Deux personnages plus

et sur le récit que le président Claude Fauchet, au xvr* siècle, dit avoir emprunté â un manuscrit qu'il ne nomme point. La chronique de Rains fait découvrir Richard par Blondel en Autriche pendant la semaine de Pâques de l'année 1193, époque à laquelle Richard, au su et au vu de tous, était déjà à Spire. C. N. do Wailly, Récits d'un ménestrel.

considérables arrivèrent pour négocier directement. C'étaient l'évoque anglais d'Ely et l'abbé de Cluriy. Forcé de Irailer, l'empereur Henri VI essaya de choisir son terrain pour la lutte.

Le troisième jour de la semaine sainte, on amena le roi à la diète; l'empereur la présidait. Il prit la parole de son trône. Mêlant le faux et le vrai, il accumula les accusations contre Richard : « Celui-ci lui avait fait perdre le royaume d'Apulie et de Sicile, après lui avoir promis du secours contre l'usurpateur Tancrède; il avait déposé un sien parent du royaume de Chypre pour vendre celle couronne à un autre et fait assassiner le roi Conrad de Montferrat; enfin, gagné par les Infidèles, il avait envoyé des assassins contre le roi de France, souillé la bannière du duc Léopold d'Autriche et outragé en paroles et en faits les Allemands en Terre-Sainte (I). » Etait-ce donc un jugement dont l'empereur menaçait son prisonnier? Les chroniqueurs même du temps, allemands ou anglais, rapportent ces rumeurs transformées en accusation par des adversaires, sans y croire (2). S'il était vrai que Richard eût favorisé en Apulie la succession de Tancrède au détriment d'Henri VI, il est important de constater que Henri VI, au moment où la moitié de l'Allemagne lui inspirait encore des craintes sérieuses, n'accusait pas même son prisonnier d'avoir trempé dans cette conspiration ; ce qui eût été contre celui-ci le plus légitime des griefs.

Richard n'eut pas de peine à détruire ce tissu d'inventions sans preuve. Il répondit avec hardiesse et avec franchise. « En beaucoup de choses, dit-il, entraîné par la

(t) Raoul de Cogg., p. 73. — (2) Roger de Hoveden, 722 : Quitus nec etiam pro mortis pencula rex conlentiendum judicavit. Tome IV. 58

passion, il avait pu pécher, mais il n'avait aucun crime sur la conscience. On l'accusait; où étaient les preuves? où était l'accusateur? Ce n'était point l'empereur qui serait alors juge et partie. Quand les formes juridiques seraient observées, il donnerait toutes les preuves de son innocence que les princes voudraient déterminer. Jusque-là il n'était qu'un prisonnier au pouvoir de l'empereur; celui-ci pouvait ordonner de lui ce qu'il lui plairait de faire. » Les princes présents étaient émus. Le caractère, les exploits de celui qu'on avait sous les yeux parlaient plus éloquemment encore. Fier d'avoir au moins traîné un roi devant son tribunal et sachant, au besoin, faire montre de sentiments généreux, Henri Vf descendit de son trône, saisit son prisonnier dans ses bras, le baisa, l'appela son ami, promit de le protéger contre tous et particulièrement de ménager la paix entre lui et Philippe-Auguste. Un traité suivit le lendemain. Le roi d'Angleterre devait payer 100,000 marcs d'argent et fournira l'empereur pour une année le service de cinquante galères et de vingt chevaliers. L'empereur renoncerait à la rançon, s'il ne parvenait pas à établir la paix entre la France et l'Angleterre. Mais la délivrance du prisonnier n'alla pas si vite. L'empereur opposa, en effet, à l'exécution du traité toutes les difficultés de procureur qu'il put imaginer, et il la prolongea plus longtemps encore qu'elle n'avait duré(l).

Le roi Richard, conduit en Alsace» au château impérial deTrifels, dut y attendre jusqu'à l'arrivée de sa rançon, in libéra custodia. Il pouvait aller et venir librement, de jour, accompagné par des chevaliers allemands. Il avait l'autorisation de correspondre au dehors. C'est ainsi qu'il

(1) Raoul de Goggeshale, 73, Guill. le Breton, IV, 394-424.

écrivit de là à sa mère, la célèbre Eléonore d'Aquitaine, pour qu'elle hâtât la réunion de la somme nécessaire,

« promettant de graver le nom de tous ceux qui lui tendraient la main dans sa mémoire reconnaissante. » Ce triple chàteau-fort où devaient se passer quelques-uns des drames les plus émouvants de l'histoire des Mohenslauffen, était situé en Alsace, dans la hante vallée de la Queirti, entre les forèls giboyeuses des sommets du Hard et les coteaux plantés de vignes qui descendent dans .la plaine. On arrivait d'abord, en gravissant, à la première cime; là, la tour d'Anweiler, pourvue de meurtrières, de mâchicoulis et de créneaux et percée d'outre en outre par une seule porte, conduisait aux deux aufres cimes couronnées par deux châteaux vastes et spacieux que réunissaient de hautes murailles surmontées (h* tours élevées sur le roc à pic qui les rendait presque inaccessibles. C'est dans la tour située sur la pointe la plus abrupte du Scharfenberg, carrée et bâtie en grès rouge des Vosges, dont on peut voir encore les restes aujourd'hui, qu'on gardait les trésors de l'empire. Henri VI y déposa cette fois le roi Richard.

Dans ce séjour, le royal prisonnier put, en compagnie des chevaliers allemands, chasser sur la montagne, ou dans les plaines, et entendre et voir les ménestrels, trouvères et jongleurs de passage; nul auteur contemporain n'y fait aller le trouvère Blondel. Comme il le dit plus tard : « Richard était bien là, parce qu'on ne fait point de mal au prisonnier ni au mort. » Mais le dépit et la douleur faisaient quelquefois perdre le sens à cet homme si emporté et si fier. C'est sur cet état moral que l'empereur Henri VI comptait, taudis qu'on rassemblait lentement la rançon, pour réduire son prisonnier soit à commander en personne la petite armée qu'il lui avait promise contre ses en-

nemis, soit à se soumettre à la cérémonie de l'hommage, peut-être à l'un et à l'autre. Dans les deux cas, la personne du roi et le royaume d'Angleterre tombaient sous la suzeraineté de l'empire, comme Henri VI le voulait. Singulière prétention! mais l'empereur n'était pas en reste pour la justifier. Pouvait-il être sûr de l'envoi des vaisseaux et des hommes promis, si Richard né jurait de les amener luimême ou ne prêtait hommage à son suzerain? Une fois libre, le roi d'Angleterre, sans ces précautions, ne saurait-il point, comme roi indépendant, se soustraire à cette obligation? D'ailleurs, Henri VI n'était-il pas le maître universel (universorum dominas)? Dans un dialogue des choses miraculeuses (miraculorumj, un moine affirmait bien alors « que les autres rois empruntaient leur pouvoir à l'empereur comme les autres astres empruntent leur lumière au soleil ».

La nouvelle de la captivité du héros de la croisade et des exigences de l'empereur Henri VI blessait le sentiment chrétien. C'est ce qui vint au secours de Richard. A défaut de Blondel, dont les chroniques, du moins de ce temps, et les poésies qui nous sont restées de lui ne nous révèlent aucune action ou parole en faveur de Richard, les poètes les premiers élèvent la voix. C'est le célèbre troubadour provençal Pierre Vidal qui s'écrie tout d'abord :

Le roi Richard s'en allait sans soupçon Quand l'empereur, par fraude et félonie, S'en empara pour le mettre à rançon ; Que ta mémoire, ô César, soit honnie (1)1

Cela n'empêchait pas le roi Philippe-Auguste, qui, de

(1) Raynouard, Poésie des troubadours, V, 341.

concert avec Jean sans Terre, prenait Gisors en avril et investissait Rouen le 1er mai, d'envoyer auprès de l'empereur pour exciter ses rancunes contre Richard, Mais l'Eglise, plus puissante alors que les poètes, se déclarait à son tour. L'abbé de Cluny, Hugues de Clermont, écrivait h l'empereur et au pape en faveur de la délivrance du roi. Les évêques de Bayeux, d'Evreux, d'Avranches, flétrissaient le crime de lèse-chrélienté commis contre un pèlerin armé, contre un héros! Ce n'était pas seulement le doyen anglais Raoul de Saint-Paul à Londres qui lançait des malédictions qu'on relrouve dans sa chronique « contre le peuple, le pays barbare où Richard trouvait un traitement qu'il n'eût pas éprouvé chez les Sarrazins ». Pierre do Blois, écrivain et poète français considérable de ce temps, adressait une lettre à ce sujet à l'archevêque de Mayence, son ancien condisciple, et une autre au pape, au nom de la reine Eléonore, mère de Richard, prisonnier. Il conjurait Céleslin Kl, « en considération du Christ, pour l'honneur de l'Eglise, le repos de l'empire et la paix des peuples, s'il ne pouvait venir en personne intercéder en faveur de Richard, ce qui ne serait pas au-dessous de lui, d'envoyer au moins un légat pour le faire délivrer, afin que l'Eglise romaine n'eût pas un jour à pleurer et à rougir d'avoir laissé son fils dans l'affliction et de ne l'avoir pas secouru (1) ». El le pape, d'ailleurs pressé par Bérengère, femme de Richard, écrivait au moins en France et en Angleterre, une lettre où il menaçait Henri VI de l'anathème, s'il ne se hâtait do rendre la liberté à son prisonnier, et le roi de France de l'interdit, s'il continuait à attaquer les Etals de Richard pendant sa captivité. L'Eglise était pour le roi d'Angleterre.

(1) Pétri Blesensis oper., éd. Giles, II. Ep. 144, 145, 153.

438 CHAPITRE xxn. ■ — l'empereur HENRI VI.

Il fallait lutter contre l'opinion chrétienne. Henri VI se montre passé maîlre en diplomatie dans cette lutte difficile. Le chancelier d'Angleterre, évoque d'Ely, vienl-il traiter avec lui, il lui montre la convention pour qu'il la communique et en facilite l'exécution en Angleterre. Les envoyés de Philippe-Auguste, que la chrétienté n'approuvait guère, viennent- ils lui rappeler ses promesses, il leur répond qu'offenser le roi Richard, c'est l'offenser lui-même; il n'a d'autre but que de mettre la paix entre eux. En apprenant les menaces du pape, l'empereur s'adoucit encore et reçoit Richard à sa cour d'Haguenau (18 avril). 11 sent le besoin de tromper la chrétienté, l'Allemagne surtout. Dans une lettre écrite à sa mère Eléonore (19 avril), mais qui est bien celle d'un prisonnier obligé à des ménagements, Richard se loue de l'amitié et de la ferme alliance qui règne entre l'empereur et lui contre tout ennemi (I). Aux princes allemands du Nord, découragés par la captivité de Richard, Henri VI fait aussi bonne mine pour qu'ils ne tentent point une diversion. Il échange avec eux des courriers; s'il demande des secours à Richard, c'est, dit-il, contre le roi de Naples. Plusieurs viennent à sa cour, entre autres le duc de Brabant, à la fin d'avril. Mais, quand il a divisé ou endormi ses adversaires, il revient à Philippe-Auguste! Sous prétexte de paix, il projette avec lui, pour le 25 juin à Vaucouleurs, sur les frontières de la Lorraine et de la Champagne, une entrevue qui ne pouvait qu'être défavorable a son prisonnier et à ses vassaux révoltés; et, en attendant, dans une rencontre avec les ducs de Hrabant et de Limbourg et avec l'archevêque de Cologne, il apaise ceux-ci et toute l'Eglise courroucée contre lui, par le bannissement des assassins

(1) Roger Hovcdea, 725-727. - Guill. de Neubridge, IV, 37.

CAPTIVITÉ DIî RICHARD COEUR-DE- LION. 439

de l'cvêque île Liège et en laissant définitivement le soin de pourvoir à la vacance de cet évèché à l'influence des deux ducs sur le chapitre. Le malheureux prisonnier retombe, de la joie dont il avait lait part à sa mère, dans l'inquiétude. Ces manoeuvres lui semblent surtout dirigées contre Henri de Brunswick, contre le duc de Bohême et contre lui; il exprime assez vivement la crainte (1), si le colloque de Vaucouleurs a lieu, d'être livré au roi de France. Et Ton pouvait tout attendre de deux souverains ambitieux et sans scrupules.

Heureusement, le jour même où devait avoir lieu l'entrevue de l'empereur et de Philippe-Auguste à Vaucouleurs, Henri VI, toujours changeant ou dissimulant ses vraies intenijons, s'était décidé à en avoir une à Worms (25 juin), avec Richard. Outre les princes d'empire, de •Ilainaul, de Limbourg, le margrave de Mrsnie et le landgrave dcThuringe, il y avait là grand nombre de prélats et de seigneurs anglais, entre autres les évoques de Bath et de Rochester et les barons Richard de Clare et Roger Bigot. Les Allemands étaient ébahis de leur nombre et de leur prestance. Henri VI voulait celte fois mettre définitivement Richard en demeure de choisir entre l'hommage de la couronne d'Angleterre à l'empire ou le service personnel de son roi à la tête des siens. Après un nouveau et long débat, qu'on comprend, Richard se décida pour l'hommage. Ce choix fait honneur à son caractère; il aima mieux être humilié que déshonoré. Après tout, l'opinion universelle de la chrétienté accordait à celui qui portait le titre « d'Empereur des Romains » la supre-

« (l) Timehat enim rex Anglix quod si colloquium illud haberetur, ipse sue dubio traderelur in manibus régis Francis.

malie sur tous les autres royaumes. Il devait moins couler aussi à la conscience, au caractère du roi Richard de reconnaître Henri VI comme suzerain que de faire la guerre en personne à celui qui était le fils de sa sœur et de son ami. L'hommage n'était qu'une cérémonie; la guerre était un acte, et peut-être un grand service rendu à Henri. La mère de Richard, vieillie dans les affaires, lui conseilla de satisfaire plutôt l'orgueil que les intérêts de Henri VI, et, quoiqu'il lui en coulât, d'accorder à ce vaniteux potentat l'apparence plutôt que la réalité de la vassalité.

La cérémonie s'accomplit d'une façon inusitée et un peu étrange. Devant les princes allemands et anglais, Richard déclara se dépouiller de son royaume et le transférer à l'empereur. Il lui en donna pour symbole son chapeau royal. Henri le lui rendit aussitôt et l'en investit un crucifix à la main. Richard consentait à tenir sa cou-ronne de l'empereur et promettait de lui servir un tribut de 5,000 livres sterling que Henri VI, à défaut du service, demandait encore. Le chroniqueur contemporain anglais Raoul s'emporte contre l'accomplissement de cclto cérémonie contraire, dit-il, aux lois humaines et divines, ainsi qu'à l'honnêteté (bonos mores), et il déclare « qu'elle ne peut avoir ni valeur, ni force obligatoire pour l'avenir, ni pour aucun temps ». Les chroniqueurs allemands l'enregistrent avec une satisfaction évidente, cl lis en forcent même le sens. La chronique de Spire et celle de Halbersladt disent, en propres termes, que Richard prêta Khommage à Henri et reçut de lui la couronne de son royaume (I). Quelles que fussent la légitimité et la valeur

(1) Voir, pour ces détails : Roger Hoveden, 724 ; Ilaoul de Saint- Paul, 672: Ami. de Spire, 83. — Uiiron. cïllalberstadt, 62. — A an.

de celte cérémonie, quand Richard fut de 'retour en Angleterre, les barons anglais devaient exiger de lui qu'il se fit couronner à nouveau, ce qui eut lieu le 17 avril 1 194. Quant à l'empereur Henri VI, il ne manqua pas de la prendre au sérieux. Il écrivait plus tard au clergé de Canlorbéry d'avoir à choisir un archevêque qui, après Dieu, lui fût agréable et dévoué; et, après la mort de-Henri VI, les princes allemands devaient inviter Richard, « comme membre considérable de l'empire, à prendre part à l'élection du roi allemand ».

Restait à rassembler la rançon en Angleterre, à l'amener en Allemagne pour la remettre à l'empereur et à Lcopold V d'Autriche. Car Henri VI, bien qu'il se fût gardé de mettre la paix entre Richard et Philippe, n'était jamais homme à abandonner l'occasion d'augmenter ses trésors cachés. Il avait pris, au contraire, toutes ses sûretés pour que Richard ne sortît de captivité que lorsque l'argent, bien et dûment compté et scellé, arriverait sur le sol allemand. La somme de 100,000 marcs d'argent était très considérable pour le temps, et dure à tirer de l'Angleterre. Les barons, le clergé, les villes imposées pour leur part, après débat, malgré quelques exemples de généreux dévouement, se faisaient demander, à plusieurs reprises, leur part de contribution. Au mois de décembre, c'est-à-dire six mois après la cérémonie de Worms, Tarde Marbach, 165. Tœche voudrait que Richard eût consenti à cette cérémonie dès le commencement de sa captivité, le lendemain du premier traité ; mais ni les personnages anglais ne pouvaient y être alors présents, ni la reine Eléonore avoir eu le temps d'écrire. Un chroniqueur allemand place la cérémonie après la délivrance de Richard, ce à quoi ni lui, ni Henri n'eussent consenti. G est à l'époque indiquée ci-dessus qu'il faut la placer.

442 CHAPITRE XXII. — L'EMPEREUh HENNI VI.

gent nécessaire n'élait pas encore même à Londres. Richard, pour tout aplanir et dégager encore la situation de ce côté, se décidait à faire sa paix avec Philippe-Auguste. Il envoyait son chancelier, l'évêque d'Ely, à Mantes, pour proposer de reconnaître la suzeraineté du roi de France, et lui promettre l'hommage dès le mois de juillet. Rien n'avançait cependant, quand les princes allemands, émus par la clameur universelle toujours croissante, intervinrent. L'empereur donna alors une nouvelle preuve de son habileté à couvrir la poursuite de son intérêt de 1 apparence de sentiments généreux. Non seulement il promit d'élargir Richard, môme sans avoir reçu l'argent, le 17 janvier 1194, mais il lui fit savoir par lettres patentes que, huit jours après sa mise en liberté, il Pinveslirail.... du royaume d'Arles!

Quelle était cette générosité inattendue de l'empereur Henri VI? On ne se faisait pas beaucoup d'illusion, même de ce temps, sur la dépendance de ce vaste royaume qui comptait cinq archevêchés, trenle-et-un évêchés, des duchés, comtés ou marquisats, tels que ceux de Haute- Bourgogne, de Provence, de Savoie et de Narbonne. Bien que Barberousse se fût fait couronner solennellement à Arles pour y affirmer son pouvoir, et que Henri VI eût fait acte déjà de suzerain, dans le royaume, en donnant l'investiture à des princes laïques et ecclésiastiques, personne n'ignorajt que l'autorité du souverain germain était toujours illusoire dans ces contrées livrées à l'anarchie et aux guerres privées. Mais, par là, l'empereur flattait, surexcitait l'ambition de Richard auquel, d'ailleurs, Philippe-Auguste, qui recueillait Jean sans Terre chez lui, refusait toute paix, comme au diable déchaîné. 11 perpétuait la guerre entre le roi d'Angleterre et le roi de France, ses voisins, et, en

entourant le royaume de Philippe-Auguste des possessions anglo-burgondiennes de son ennemi et en metlant ces deux princes partout aux prises, il espérait faire de Richard son \assal, et avancer encore d'un pas vers la suzeraineté universelle. Par le royaume d'Arles, celle suzeraineté impériale ne s'étendait-elle pas aussi sur le royaume d'Aragon? Telle était, en effet, l'universalité de l'ambition de ces successeurs de Charlemagne et des empereurs romains!

Lorsque Henri VI, dans les premiers jours de Tannée 4194, arriva dans la ville impériale de Spire, pour y préparer la libération de Richard, il y trouva encore des ambassadeurs du roi Philippe-Auguste et du comte Jean sans Terre. Ceux-ci lui offraient à leur tour 150,000 marcs d'argent, s'il voulait, soit livrer Richard au roi de France, soit le garder encore un an ; et ils se faisaient fort de payer la somme, mois par mois, et même concurremment au fur et à mesure de l'arrivée des versements d'Angleterre Rien ne découvre mieux le côlé faible, partout divulgué, de l'empereur. Philippe-Auguste faisait ajouter, par son ambassadeur, que le monde ne serait jamais tranquille quand Richard serait libre, et il disait avoir des droits comme suzerain à ce qu'on le lui livrât. Il demandait, en outre, en mariage (c'était peu de temps après la répudiation de la malheureuse princesse danoise Ingeburge), une nièce de l'empereur, Irmengarde, fille de son frère, le comte palatin du Rhin. Nouvelle perspective pour un souverain avare et soucieux de bien placer sa famille! Il y avait de quoi tenter l'empereur; et Richard n'était pas sans inquiétude, quand un étrange événement, une histoire d'amour dans la famille impériale, vint se jeler à la traverse de ces intrigues diplomatiques et de ces cupidités financières; elle suspendit inopinément, pour quelque temps du moins,

les querelles des Welfen et des Wiblingen, et termina la captivité de Richard.

Henri VI apprit tout à coup que cette Irmengarde, sa propre nièce, demandée par le roi de France, qu'il avait songé auparavant à marier au duc de Bavière, et sur laquelle, en tout cas, il comptait pour augmenter la fortune de sa maison, venait d'épouser qui? Henri de Brunswick, celui-là même qui avait voulu soulever toute l'Allemagne contre lui et lui ravir sa couronne. A la nouvelle de la demande de Philippe- Auguste, la comtesse palatine, qui connaissait la passion des deux jeunes gens, était partie de nuit avec sa fille, à l'insu de son mari ; elle avait donné rendez- vous à Henri de Brunswick au château de Slahleck, dans les domaines de l'archevêque de Cologne, et là elle les avait fait marier sans pompe par un chapelain.

La colère de l'empereur fut d'abord violente en apprenant ce mariage qui coupait court, peut-être, à de nouvelcombinaisons. Il jura de ne point reconnaître celte union qui n'avait à ses yeux aucune valeur, et de poursuivre les coupables. En attendant, il suspendit jusqu'au jour de la Chandeleur la liberté de Richard. C'est alors que le malheureux roi, ballotté par les événements politiques comme il l'avait été par les flots de la Méditerranée, composa la chanson qui nous est restée dans une langue que je n'ai que la prétention de traduire fidèlement :

Je suis riche d'amis, mais leur main est fermée, Et je chante en prison Ma chanson ; Partout où j'ai le droit de semondre une armée, En bon pays normand, poitevin et gascon, Il ne serait vassal de pauvre renommée Dont je n'eusse bientôt su trouver la rançon.

El j'ai, «ans qu on livrât la somme réclamée, Déjà, de deux hivers, vu passer la saison. Je suis riche d'amis, mais leur main est fermée Et je chante en prison • Ma chanson :

Mais les sentiments humains sont parfois plus forts que les volontés des plus tenaces politiques. La perspective de l'apaisement des guerres de Welfen à Wibligen, par un mariage, réveilla vivement les désirs de paix dans un pays et dans un temps qui souffraient tant de la guerre. Depuis plusieurs mois, d'ailleurs, il y avait à l'archevêché de Cologne, à la place du vieux Bruno, un neveu de celui-ci, comte de Berg, Adolphe, qui s'était mis avec plus de résolution à la tête de l'opposition des princes. C'était lui qui avait avec eux demandé l'élargissement de Richard. Déjà la mère du prisonnier, Eléonore, l'archevêque Gauthier de Rouen, mandés par lui, étaient en route pour les bords du Rhin. Le nouvel archevêque de Cologne, accompagné de Conrad, archevêque de Mayence, vint trouver l'empereur à Wurtzbourg, où il était alors avec les ducs d'Autriche, de Bohême et de Meran. Il y plaida chaudement la cause de la paix générale, de la réconciliation. Bientôt le landgrave de Thuringe, Ilermann, un poète aussi, accompagné des archevêques de Mersebourg et de Misnie, amenèrent le jeune Henri de Brunswick. Le comte palatin du Rhin, Conrad, enfin, implora la grâce des deux jeunes gens. L'ambitieux et vindicatif empereur céda. Il ramena tout ce monde réconcilié à Mayence, auprès de la vieille Eléonore d'Aquitaine qui avait connu d'autres passions, d'autres malheurs, mais qui n'avait plus de tendresses que pour son glorieux fils.

C'est là que Richard, le 2 février, fut introduit encore

devant l'empereur. Celui-ci, par un mouvement qui était à la fois une trahison et une forfanterie de générosité, tendit au roi d'Angleterre le projet de traité que Philippe-Auguste lui avait récemment proposé. ^Richard se croyait encore déçu. Les évêques et les princes présents intervinrent pour la forme, et Henri IV prononça, enfin, la libération de Richard et ordonna d'en régler, contre la remise des otages, jusqu'à l'arrivée de la rançon, les derniers détails.

Richard partit alors en toute hâte sans demander le royaume d'Arles, laissant en otage les seigneurs anglais qui étaient venus. Les princes allemands, les parents même de l'empereur, Léopold V d'Autriche, le duc de Brabant, le comte palatin du Rhin, Conrad, offraient, en stipulant une solde, leurs services au roi d'Anglerrre contre Philippe-Auguste, qui reçut de l'empereur, ainsi que Jean sans Terre, l'ordre d'évacuer les places normandes dont ils s'étaient emparés. Accompagné de sa mère, de son chancelier et d'un chevalier, Richard descendit le Rhin, fêté partout comme un héros. A Cologne, l'archevêque, qui avait beaucoup contribué à le délivrer, le reçut solennellement en faisant chanter, un peu ironiquement pour son maître, le cantique : « Maintenant je sais que le Seigneur « a envoyé son ange et m'a délivré des mains d'Hérode. » Le duc de Brabant le conduisit de là jusqu'à Anvers. Le 13 mars, le roi touchait le sol anglais. Sa première visite était pour le tombeau de l'archevêque de Canlorbery, saint Thomas Becket, que son père avait fait assassiner; et, le 16, il entrait triomphalement dans la ville de Londres, qu'on l'avait accusé d'avoir voulu mettre en vente. près de quatre années après l'avoir quittée.

La réconciliation, au moins temporaire, entre Henri VI

CAPTIVITE DE RICHARD COEUR-DE-MOIf. 447

et le vieil Henri le Lion, entre les Wiblingen et les Welfen, suivit de pies le départ de Richard; elle eut lieu dans un château de la Saxe. Pour la cimenter, le jeune Ben ri de Brunswick devait accompagner l'empereur dans une seconde expédition en Italie. v Un nouveau jour », dit avec satisfaction l'annaliste Arnold de Lubeck, « luit dans « le pays ; la paix nous sourit. Les brigandages et les ro- « beries ont cessé sur la terre et sur l'eau! Les meurtriers « et les détrousseurs de grande roule n'ont plus à récolter « leur moisson maudite. tiéni soit le mariage d'Henri de « Brunswick! La paix et la joie nous sont venues avec « celle union. Les portes des villes et des forteresses se « rouvrent. Les garnisons des châteaux rentrent dans leurs « foyers, les ennemis se conduisent comme des amis, « les hommes de trafic et les paysans ont reparu sur tes « roules. » Mais la paix due 'seulement au hasard d'un heureux événement est éphémère; les querelles des Welfen et des Wiblingen devaient encore, peifdant longtemps, des deux côtés du Rhin, déchaîner bien des misères, détruire plus d'une ville, désoler les grandes routes et couvrir maintes campagnes d'une sanglante moisson d'hommes. Il ne faudrait pas croire cependant, môme en rétablissant la vérité, que la poésie de ce temps n'ait pas contribué comme l'amour et le sentiment chrétien à la délivrance du vaillant Richard. C'est ce qui a permis à la légende, qui contient toujours quelque chose de vrai, de faire jouer un rôle à Blondel de Nesle dans l'histoire de celle célèbre captivité, pendant laquelle il paraît être resté simplement en Angleterre où il ne fut peut-être qu'un de ces indifférents rîont le poète prisonnier se plaignait dans sa chanson. Mais, si sur ce sujet l'on n'a point de vers du trouvère à qui la légende a généreusement

iiS CHAPITRE XXII — l'empereur HENRI VI.

prêlé un infatigable dévouement, nous possédons du moins ceux des poètes provençaux Pierre Vidal et Pierre de la Caravane. Ils tiennent tous les deux pour Riclinrd contre ses deux adversaires, quoiqu'ils soient sujets de Henri VI et de race française. Le premier dit :

Je prise peu ce César, détrousseur De grands chemins, qui fait d'un héros marchandage,

Et ce roi franc, de la croix déserteur, Tous les deux ennemis du noble baronnage ! Ils insultent à Dieu, là-haut, le grand Seigneur Et font honte sur terre à tout le fier parage.

Il s'en faut de peu que l'autre poète ne veuille venger Richard ; il lui offre du moins ses services ; Richard, dit-il,

Richard, si tu nous prends, sorti de ta prison, Pour tes loyaux tenants ; de Palerme à la Frise, Cet empire détruit sera de bonne prise, Et l'avare Allemand te rendra ta rançon.

L'empereur Henri VI n'était pas poète; la science allemande elle-même lui a contesté récemment des poésies qu'on lui avait attribuées. Ami des distractions fui i les, quand il voulait se distraire de la politique, il préférait la compagnie des jongleurs, des nains, comme il aimait mieux la chasse que la guerre {vanitatibus deditm maxime venationum et auciipiorum) . Les poètes lui en ont voulu, sauf un versificateur italien, Pierre d'Ebulo. Il est vrai, le favori de Bertrand de Born et des poètes provençaux, Richard, est mort en aventurier peu de temps après, atteint oar une flèche, au siège d'un petit château du midi de la France. Mais Henri VI, qui devait mourir avant Richard, et

bien plus jeune, finil-il mieux?... Plus heureux qu'au commencemenl de son règne, par d'habiles machinations et à l'aide de la terreur, sans se soucier d'être appelé le fléau de ses peuples, en trois ans, il va soumettre le pape Cèlestin III dans Rome, et conquérir, sur ses compétiteurs, Naples et la Sicile qui seront réunis à ses possessions. Tout puissant en Allemagne et en Italie, nous le verrons rêver, grâce à ses alliances et à ses forces réunies, la conquête de Byzance et la restauration complèle de l'ancien empire romain, afin d'être, comme il le voulait, maître de tout l'univers [universorum dominas). « On attendra tout de lui; il allait, dira alors son flatteur Pierre d'Ebulo, élever jusqu'au ciel le double édifice de l'empire et de l'Eglise pour trouver, quand il n'aurait plus d'ennemis, son lit de repos à côté de Jupiter. » Et un jour du mois d'août 1497, le fils de ce Barberousse mort pour avoir pris froid sur la roule de Jérusalem, dans les eaux du Selef, devait se laisser entraîner par l'ardeur de la chasse dans la vallée marécageuse et boisée du Nisi, y prendre chaud et humide et revenir mourir de la fièvre à Messine, laissant tout ce qu'il avait élevé, comme sur du sable, tomber après sa mort. Après tout, les vers de nos troubadours du midi ont mieux réussi à entourer d'une sorte d'auréole poétique le héros prisonnier de la croisade, que ceux d'un panégyriste italien, resté obscur, à sauver de l'oubli le tout puissant souverain qui avait enfermé Richard, deux ans durant, dans lechâ'.eau t'ortdeTrifels. N'est-ce pas que la légende, même en faisant place à l'histoire, garde sur celle-ci, comme la poésie, l'avantage de donner l'immortalité, à défaut du succès, à tout ce qui est noble et généreux? Et ce succès lui-même, dure-t-il aussi longtemps en histoire que la légende dure dans la mémoire des peuples?

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