‹ Histoire d'Allemagne (volume 3)Chapitre 128 sur 135 · Tome IV · texte numérisé non relu

Tome IV

Henri VI s'empare de Naples et de la Sicile sur les descendants des rois normands; ses cruautés. — Il projette une croisade, la conquête de Gonstantinople et la domination universelle. — (1191-1197.)

C'était bien l'Italie, et particulièrement le royaume de Naples, que l'empereur Henri VI avait en vue, quand il exigeait de Richard, son prisonnier, de l'argent et des hommes; car la capture du roi d'Angleterre, un allié sur le quel on avait peut-être compté et quelques concessions avaient découragé ou désarmé l'opposition allemande ou fait tomber même les armes des mains de son chef, Henri de Brunswick. D'ailleurs maintenant le mariage d'un guelfe et d'une gibeline avait tout arrangé au nord des Alpes.

Le papeCélestin III l'avait bien compris. Il ne s'était pas contenté de resserrer son alliance avec le roi Conrad de Lecce à Naples et à de bonnes conditions; car il obtenait de lui le serment de fidélité (juramcntwm fidelitatis), et les droits même les plus étendus sur le clergé de son royaume accoutumé à plus d'indépendance. Même après la délivrance de Richard, il poursuivait encore auprès d'Henri VI et de Léopold V d'Autriche la restitution de la rançon du roi comme indûment extorquée à un croisé. La politique de division poursuivie d'ailleurs par Henri VI, au milieu des villes lombardes, ne permettait pas de se tromper sur les

intentions impériales. L'alliance offensive et défensive conclue par lui avec Crémone, à qui il adjugeait Crème, n'avait pas manqué de rallumer les hostilités de Milan contre cette ville rivale. Aussitôt l'argent de Richard arrivé, Henri VI se dévoila tout à fait. Il convoqua tous les princes d'empire (cunctos evocavit regni sui principes). Il avait de quoi les payer ; et il ordonna de dire des messes dans toute l'Allemagne pour la réussite de sa seconde expédition en Italie qui devait, pensait-il, réparer l'insuccès de la première (1).

Les événements travaillèrent pour cet opiniâtre despote. Tancrède de Lecce avait d'abord entouré et dissipé, près de Monte-Rodone, la petite armée allemande envoyée par Henri VI dans les Abbruzzes sous le commandement do Berthold de Kùnsberg. Vainement un autre des serviteurs {ministérielles) de Henri, Conrad de Lulzenhard, connu pour un long séjour en Italie, avait pris le commandement des Allemands. Le roi Tancrède avait encore peu à peu enlevé les places dont ceux-ci s'étaient emparés et les avait chassés de son royaume. La forteresse du Mont Cassin, défendue par son vaillant abbé Roiïrid, résistait seule à Tancrède et aux anathèmes de Célestin III. Mais bientôt le malheur s'abattit sur les derniers descendants des rois normands, au profit de l'allemand Henri VI. Tancrède de Lecce avait vu mourir son jeune fils Roger, qu'il venait de marier récemment avec la princesse grecque Hélène, débarquée à Brindes; puis lui-même, le 20 février 1194, il mourait. Sa veuve Sybille obtint d'abord de l'archevêque de Palerme et des barons siciliens le couronnement de son dernier fils, Guillaume III. Mais c'était un enfant.

(1) Guill. Neubrig, V, 1 ; Raoul Coggeshal., 75.

L'Allemand Conrad de Lulzenhard revint avec les siens; et la plupart des barons apuliens découragés par ces malheurs, selon leur habitude, promirent de prêter hommage à Henri VI.

Après avoir délégué des fondés de pouvoir pour mettre la paix entre les villes lombardes ou toscanes et en disposer le plus grand nombre possible en sa faveur, avant son arrivée, Henri VI part de Trifels (en mai 1196) avec sa femme Constance la Normande, héritière du royaume à ses yeux, et majestueuse de sa personne, son jeune frère, Philippe de Souabe, renommé pour sa beauté, le comte palatin Otto et le Welf Henri de Brunswick. Il passe le Splùgen à la fin du mois et il célèbre déjà la Pentecôte à Milan. Il aimait mieux, nous le savons, venir à bout de ses ennemis par la prudence, même par la ruse, que par les armes» Tandis que son armée se met en marche de Roncaglia pour traverser la Péninsule, il se transporte à Gênes : «Si, avec votre aide, après celui de Dieu, » dit-il aux Génois,. « je conquiers la Sicile, l'honneur sera pour moi, mais le profit pour vous. Je n'y veux pas rester avec mes Allemands; le royaume sera à vous et à vos descendants (1). » Il leur donne le droit de battre monnaie et en fait frapper pour son usage à l'effigie des armes de la ville. Celle-ci lui promet des vaisseaux. Pise n'est pas traitée moins généreusement. D'Allemagne, Henri VI, pour tenir cette ville dans son parti, lui avait déjà conféré bien des privilèges. A elle, la Corse, Elbe, Gaprera et la moitié de Gaëte, de Salerne, de Naples, de Messine, de Palerme; Pise n'est pas moins prodigue que Gênes de ses vaisseaux. Alors, ralliant ses chevaliers allemands et donnant des ordres aux flottes de

(1) Otobonus, 108. — Ann, Marbarch» 166.

Gènes et de Pise, « Henri VI s'avance, » dit-il, « avec sa puissante et victorieuse armée non-seulement par terre, mais par mer contre Naples, » et de fait, dit un autre document, « personne ne résistant, il gagne le royaume sans combat (I). »

A Pise, les envoyés de Naples étaient déjà venus lui prêter hommage. Sur la route, les barons de Fouille arrivaient, se disant « comtes par la grâce de Dieu et de l'empereur ». L'abbé du Mont Cassin apporte en une fois le serment des seigneurs des Abbruzzes, de la terre de Labour et des Calabres. Les flottes, ayant à leur tête l'allemand Markwald d'Anweiler, qui commandait les deux amiraux de Gênes etde Pise, abordèrent à Naples, le 23 août, y jetèrent quelques soldats et repartirent aussitôt vers la Sicile où elles mouillèrent le 1er septembre. L'empereur entra en victorieux dans Naples au milieu de la joie des habitants; mais il n'en voulut pas moins punir. La belle et riante ville de Salerne, célèbre par son école de médecine, avait précédemment livré sa femme Constance à Tancrède. Les habitants qui n'eurent pas le temps de fuir sont mis à mort ou jetés en prison ; les murs de la ville sont détruits, les maisons brûlés et les églises mises au pillage. Deux cent mille onces d'or furent distribuées comme part de butin aux soldats. « La ville qui, » dit le chroniqueur Ansbert, « îournissaitdes médecins au monde entier, n'en put trouver un pour guérir ses blessures. »

Maître déjà de la terre ferme, Henri VI s'apprêtait à passer dans l'île pour y poursuivre la reine veuve, Sybille,

Cl) Angelino, Storia de Terni : Cum magnoet victorioso exercitu nostro non solum per ierram sed etiam per mare, — Innoc. III, Gesti, 18 -.Sine pugna regnum obtinuit nemine résistante.

454 CHAPITRE XXII. — ^EMPEREUR HENRI Vf.

qui, avec ses derniers défenseurs Siciliens et des Sarrazins da centre de l'île, s'était retirée au sud vers Calane. A Messine, les matelots et les soldats de Gênes et de Pise, fidèles à leurs vieilles haines et à leurs rivalités, se prenaient de querelle dans les rues et dans le porl. Henri fil, non sans peine, apaiser ces discordes que ses promesses mêmes avaient alimentées. Markwald d'Anweiler marche alors avec ses Allemands contre les débris du parti normand, les bat, emporte Syracuse et envoie annoncer à son maître qu'il peut venir prendre possession de sa conquête, c'est-à-dire de la ville et du palais de Palerme qui restaient seuls à ses adversaires. « Jamais maître, » dit un contemporain, « ne fut reçu avec autant d'honneur. » De Messine (fin octobre), longeant la côte avec son armée et sa flotte, Henri se dirige sur Palerme, près de laquelle la reine Sybille s'était réfugiée avec ses enfants, au château de Calalabeilota. A la descente du Monte Pelegrino, d'où l'on aperçoit la ville, le port et la rade au pied, il arrive au ravissant château de la Favara, élevé par Roger H. L'amiral Margarito lui livre la forteresse qui commande la capitale en échange « du titre de prince de Duras et de la Mer. » Le 20 novembre, Palerme reçoit son vainqueur, à travers ses rues jonchées de fleurs et tendues de tapis, et voit sur ses tours flotter la bannière impériale allemande. La veuve de Tancrède de Lecce abandonne sa retraite, apporte la couronne royale à l'empereur allôman ; et, le jour de Noël, le fils de Barberousse en ceint son front dans la belle et merveilleuse cathédrale bâtie par les rois normands (1).

(1) Roger Hovedon, 7i(ï, — Pierre d'Ebulo, II, 133. — OUo do Saint-Biaise, 40. — Afin, de Marbach, 166.

C'était peu de jours après, que le nouveau roi de Naples et de Sicile recevait la nouvelle que la reine Constance, le 26 décembre, lui avait donné, à Iesi, un (ils, Frédéric-Roger, plus tard si célèbre sous le nom de Frédéric II. La fortune comblait Henri VI de ses faveurs. Il pouvait tout espérer et n'avait plus rien à craindre. Il se montra vainqueur et maître impitoyable, pour assurer celte nouvelle conquête à l'enfant qui lui était né. Sur des dénonciations contenues dans des lettres que lui remet un moine, il accuse la famille royale et les principaux barons, qui s'étaient soumis, de conspiration contre sa personne et sa domination. La reine veuve Sybille, son fils, ses filles, à qui l'on avait promis la vie, la liberté et le comté de Lecce. l'archevêque de Salerne, l'amiral Margarilo, qui avait livré Païenne à condition, d'autres encore sont jetés en prison, traînés en Apulie, puis en Allemagne, Sybille avec ses filles au couvent de llobenbourg en Alsace, le jeune Guillaume IlL à Ilohenhem où il mourut, et les autres à Trifeis où avait été le roi Richard. Quelques-uns, moins ménagés encore, sont écorchés vifs et le comte de Valva jeté à la mer. Les cadavres de Tancrède de Lecce et de son fils Rouer IIL sont même enlevés de la sépulture royale, comme n'ayant pas été souverains légitimes. Henri VI croyait devoir lui-même, dans une lettre, mais dans des termes bien peu précis, annoncer à l'évêque de Rouen la conspiration et la vengeance qu'il en avait tiré (1).

(1) V. Pierre d'Ebulo, II, 209. — Arn. de Lubeck, IV, 20. — Otto de Saint-Biaise, ^0. — Roger Hoveden, 748.

M. Tœctie, dans son ouvrage très travaillé et très savant d'ailleurs, voudrait,, sur la foi d'un passage récemment découvert do

En revanche, les honneurs, les privilèges comblèrent les partisans de Henri VI. L'abbé, l'abbaye et ks moines du Mont-Cassin en eurent la plus large part. Conrad Lutzenhart fut nommé comte de Molise et Diépold de Vohbourgjusticiairede la terre de Labour, l'évêque deTroya, Gauthier, chancelier du royaume. Les nouveaux sujets de Henri VI ne furent pas si bien traités. Les registres des impôts furent revus et augmentés, ceux de l'église palermilaine relevés à leur ancien taux; on renouvela la magistrature de tout le royaume, on donna aux villes de nouvelles lois et on y précisa les pouvoirs des podestats. Le caractère de l'empereur Henri VI se montra tout entier, dans les dispositions qu'il prit pour le trésor du royaume qui était à Palerme. Après qu'un nouvel inventaire en eut été relevé, il fit emballer le tout, or, argent en barre ou monnayé, diamants et joyaux, pierres précieuses, statues, et jusqu'aux tentures de soie, lits et fauteuils incrustés. Cent cinquante mules bien escortées transportèrent ce butin par dessus les Apennins et les Alpes, pour être déposé au château de Trifels ou dispersé dans les autres châteaux impériaux. On était déjà plus civilisé que deux siècles auparavant. C'était le pillage méthodiquement et savamment organisé et exécuté. Il y avait, dans le butin, un manteau de soie rouge, brodé de caractères coufiques dont les Sarrazins de Sicile avaient fait hommage à Roger II. Il servit plus tard aux jours de couronnement des empereurs en Allemagne. Les Italiens ne virent pas

Godefroj' de Viterbe, reculer une partie de ces vengeances après le second combat de Cutané. L'erreur commise dans ce fragment, au sujet de l'amiral Margarito, lui ôte tout crédit ; et l'ancien récit, fait encore par M. Abel, dans son hist. de Phil. de S., reste le vrai.

passer sans étonnement ce convoi de riches dépouilles. Mais les Allemands en saluèrent avec satisfaction l'arrivée. « Dieu, »°dit le chroniqueur Arnold de Lubcck, « avait donné ces trésors à Henri » Dem ci dédit thesauros (IV, 20). Il fait, toujours bon rendre la providence complice des biens qui vous arrivent.

Le 2 avril de l'année 1 195, Henri VI, sur la terre ferme, à Bari, était entouré de tous les archevêques, évêqucs, de tous les princes ou barons allemands et italiens qui lui étaient attachés. C'est là qu'il achève d'organiser le gouvernement, non seulement de son royaume, mais du centre même de l'Italie. Devenu souverain de Naples et de la Sicile, il voulait être le maître dans la péninsule. Il y confie donc la régence à sa femme Constance dont les actes devaient porter le litre de Noire Majesté, et il lui donne pour lieutenant, Conrad d'UrsIingen, un de ses serviteurs (ministerîalis), fait duc de Spolète. Il fait don de la liberté au plus ancien de ceux-ci, Markwald d'Anweiler, et le crée marquis d'Ancone, duc de Romagne et de Ravenne. Le duché de Toscane il le donne à son frère Philippe, et il nomme pour légat impérial en Italie et en Sicile, son précepteur, un habile homme, Conrad de Querfort. Enfin, il renvoie sa femme à Palerme où elle doit exercer le gouvernement et confie son jeune fils, Frédéric- Roger, à la garde de la femme de Conrad d'UrsIingen. Jamais prince allemand n'avait eu une aussi prodigieuse fortune. « La puissante main de Dieu a étendu si loin la souveraineté impériale, » écrivait alors le précepteur de Henri VI, heureux aussi de voir la Providence combler son pupile « que nous avons vu de nos yeux ce que dans les écoles nous imaginions à peine en paroles. Il n'y a pas besoin de franchir les frontières de l'empire et de quitter

le ressort de la domination allemande pour contempler ce que les poètes ont dépensé beaucoup de temps à décrire (1). »

Celte domination allemande, le fils de Barberousse, qui supportait déjà le poids de quatre couronnes, voulait la porter plus loin encore. On est confondu, quand, à l'aide des documents, on essaye de voir jusqu'où pouvaient aller l'ambition et quelquefois la vanité des prétentions de celui qui, depuis sa récente conquête, s'intitulait « le maître de la terre et de la mer. »

Si Henri VI paraissait alors à peu près maître absolu de l'Allemagne et de l'Italie, il ne l'était guère du royaume de Bourgogne, dont son frère Otto était comte palatin et qu'il avait fait mine de vouloir donner au roi Richard. Il laissait son frère se débattre contre le renouvellement des prétentions des parents de Béatrice, l'épouse de Barberousse, Etienne, comte d'Auxonne et Guillaume, comte de Vienne et de Mâcon. Que lui importait? C'était le bien d'autrui qu'il convoitait toujours. En Sicile, il avait bientôt rompu avec les Génois auxquels, après tant de promesses, il n'avait pas voulu seulementcéderle val de Noto et Syracuse. Ceux-ci se plaignaient de se voir retirer même les avantages que les rois normands leur avaient assurés. Henri VI les menaça de les chasser de toutes les mers et de détruire leur ville « qui, depuis sa fondation, avait toujours levé la tête plus haut que les autres cités maritimes. » Si, plus tard, il se radoucit devant les envoyés de Gênes, c'est pour tourner, d'un autre côté, à son profit l'ambition de la République. « Sachez, » leur dit-il.

(l) Arnold de Liibeck, Leibnitz, n, 693.

« que je ne vous donnerai rien dans le royaume de Sicile et que vous n'y serez point mes compagnons de souveraineté. Voulez-vous entreprendre une guerre, la conquête d'un autre royaume? Je vous y aiderai de tout mon pouvoir et il vous appartiendra à vous seul. Allez plutôt contre le roi d'Aragon, votre rival en mer et le mien ; sur les côtes du Languedoc et de Provence ne prétend il pas avoir des vassaux? attaquez-le, je serai avec vous (1). » Henri VI eut volontiers fait combattre les Génois pour lui contre un prince sur lequel il prétendait à des droits de suzeraineté.

La politique extérieure de Henri Vf, on le voit bien, n'a pas d'autre but que l'extension universelle d'une domination d'ailleurs sans vue générale et sans grandeur. Il n'a délivré le roi d'Angleterre, Richard, qu'à la condition de s'en faire un vassal, un instrument de domination. En 1195, il envoie à celui-ci une couronne pour l'engager, au nom de la fidélité que son ancien prisonnier lui doit, à continuer la guerre contre Philippe-Auguste, qu'il voulait aussi forcer parla crainte « à lui prêter hommage, ad fidelitatem sibi exhibendam. » L'évêque anglais d'Ely est envoyé pour en traiter avec l'empereur (2). L'invasion célèbre et terrible en Espagne des Maures Almohades d'Afrique qui, après la bataille d'Alarcos, pénétraient alors jusqu'à Salamanque (1195) et forçaient le roi de Castille à venir implorer des secours, en France, du roi Philippe- Auguste et de Richard, fit une diversion et détermina ces deux souverains à la paix. Craignant pour la France quelque chose de semblable à ce que la Gaule avait vu au

(1) Ottobonus, 110, 112.— (2) Regest. d'Inn. III, 64. Roger Hoveden, 737.

vine siècle, ceux-ci demandèrent à Henri VI. dans l'intérêt delà chrétienté, la confirmation de cette paix. L'empereur s'en souciait, pour lui, médiocrement. Il fit remettre à Richard 70,000 marcs de sa rançon pour décharger sa conscience d'abord, mais surtout pour l'engager à faire de nouveau la guerre en Normandie (1), « et à reprendre le Véxin et Gisors qu'il n'avait pas eu le droit de céder, puisque, dit-il, ils ne lui appartenaient pas. » Henri VI préférait de beaucoup alors, comme successeur des rois normands de Sicile, se faire prêter hommage par l'émir de Tripoli et recevoir même du vainqueur d'Alarcos, l'Almohade Almansor, des présents dont cinquante mules étaient chargées (2) et qui vinrent augmenter encore le butin fait en Sicile.

Henri VI, à la fois successeur des Ottons et des rois normands, devait cependant tourner davantage encore son ambition du côté de l'empire grec, émule, si non rival, de son empire. Depuis la fondation du saint-empire romain, les souverains allemands, tantôt par la guerre tantôt par des mariages, n'avaient cessé de chercher à se créer ou à faire valoir des prétentions au trône de Constantinople. Olton le Grand, Conrad III, Frédéric Barberousse avaient demandé pour leurs enfants la main de princesses byzantines ; ce qui n'avait pas empêché ce dernier, en route pour l'Orient, d'écrire à son fils Henri VI : « Si ce n'était contraire à la paix et un empêchement à la croisade, nous aurions déjà soumis l'empire grec jusqu'à Constantinople. » C'est sans doute pour n'être point arrêté par un scrupule de ce genre que le fils de Barberousse, à son tour, fonda

(1) Léopold Delisle, Catal. des act. de Philippe- Auguste, 463. — (1) Cont. Acquic, 432. Ann. Colon., 317.

non-seulement sur un mariage, mais sur une croisade, comme nous Talions voir, le projet de. la conquête de Constantinople et de la reconstitution de l'ancien empire romain, dans son intégrité.

Ce projet plein d'astuce n'eut pas été dépourvu d'une certaine grandeur , s'il avait été réalisable. Arrêtonsnous-y. Il fait bien connaître l'homme qui le conçut et le temps qui en fournil les éléments. C'est dans la diète solennelle qu'il tint, avant de repartir pour l'Allemagne, à Bari, à l'entrée de l'Adriatique, en face des côtes de la Grèce, au milieu des souvenirs des entreprises normandes de Guiscard et de Roger II contre l'empire d'Orient, que Henri VI commença à dévoiler cet étonnant dessein.

L'empire d'Orient, dont la décadence faisait des progrès à chaque changement de dynastie, n'encourageait que trop de semblables visées. Après les Comnènes, l'empereur Isaac l'Ange sentait son trône menacé; il cherchait alors partout des alliés, des soutiens. Ainsi il avait, par une malheureuse inspiration, envoyé sa fille Irène à Roger, fils de Tancrède de Lecce. Celle-ci n'était venu que pour voir mourir son royal époux et tomber sa dynastie. En fidèle héritier des Normands qu'il remplaçait, Henri VI avait pris pour sa famille cette princesse, comme une part du butin; il l'avait donné au jeune Philippe de Souabe, son frère, duc de Toscane, pour lui assurer quelques droits éventuels au trône oriental. L'empereur Isaac l'Ange avait consenti à cette nouvelle union , mais à la condition que Henri VI lui envoyât quelques troupes à Constantinople pour défendre et consolider son trône chancelant (1).

(1) Otto de Saint-Biaise, 43 : Sponsam Rogerii Philippo desponsavit.

Une intervention est souvent, dans un Etat, le prélude d'une conquête. Henri YI s'était empressé de saisir cette occasion ; il avait donc autorisé des chevaliers ou soldats allemands, toujours en quête d'aventures, de butin ou de solde, à partir pour l'empire d'Orient; mais, comme il ne faisait rien pour rien, il demanda dlsaac, à la fois comme dot d'Irène et comme territoire, autrefois conquis parles rois normands, ses prédécesseurs, tout ce qui s'étendait en Orient, d'Epidaure à Thessalonique, plus l'armement d'une flotte qu'on mettrait à sa disposition et un fort tribut. « Henri YI parlait déjà » dit un écrivain byzantin, « comme le maître des maîtres, wç xuptoç xuptwv xat paffiAeoç. » Les choses en étaient là, quand le frère même d'Isaac, Alexis, détrôna, fit prisonnier et aveugla cet imprudent empereur de Byzance et se mit à sa place. Les troupes mercenaires allemandes, qui se trouvaient là, eurent-elles part à cette révolution? On sait seulement que l'usurpateur les prit également à sa solde et que ces troupes reçurent aussi leur paye de lui. Cette nouvelle arrivait à Bari au moment où l'empereur Henri YI tenait son assemblée plénière d'évêques et de barons du royaume.

C'est dans ces circonstances que cette diète eut l'honneur de la communication des vastes et ambitieux projets de Henri YI. « Le moment était venu », dit l'empereur « de venger les croisés latins et particulièrement son père Barberousse des trahisons si souvent commises à leur égard par les Grecs. L'occasion était favorable ; » il se posa donc en vengeur d'Isaac l'Ange et mit en avant les droits de la nouvelle femme de son jeune frère Philippe de Souabe. « Mais l'ambition », s'empressa-t-il d'ajouter, « n'était pas son mobile. Il avait bien plus à cœur l'intérêt du royaume de Jérusalem pour lequel la dernière croi-

sade, malgré les brillants exploits de Richard, n'avait rien fait. » La croisade n'était-elle pas le meilleur moyen de rétablir l'accord que Henri VI n'avait jamais cessé de désirer entre le Saint-Siège et lui (1) ? Il exploita donc avec une audacieuse hypocrisie ce sentiment encore assez cher à l'Eglise et à la chrétienté.

Le pape Célestin III contemplait alors tous ces événements, découragé et impuissant dans Rome où dominaient les sénateurs. Il avait vu s'accomplir sous ses yeux, la conquête de Naples et de la Sicile ; et, malgré son alliance avecles rois normands, iln'avaitpas môme protesté contre le manque de foi et contre les cruautés de Henri VI, à Té" gard delà famille royale et des Siciliens. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était d'élever encore la voix, tantôt pour la restitution delà rançon intégrale du roi Richard, qu'il ne cessa jamais de réclamer, tantôt dans l'intérêt de Jérusalem. Sous le couvert de la croisade, des négociations pour la paix avaient eu lieu récemmen t encore, par l'entremise du nouvel évêque de Passau et de deux cardinaux, entre le pape et l'empereur. Mais l'occasion était bien plus favorable maintenant. Aussi, le 2 avril (Jeudi-Saint), à Bari même, voici que des prédicateurs élèvent tout à coup la voix en faveur d'une expédition en Terre-Sainte. On s'étonne ; l'empereur lui-même (31 mai), en présence de trois chapelains, se fait alors mettre la croix sur l'épaule par l'évêque de Sutri (2) et adresse au pape et aux évoques allemands une lettre et une circulaire bien faits pour frapper d'étonnement la chrétienté. Il leur annonce l'in-

(1) Nicetas, 263, 289, 303. — (2) Ann. Marbach : Apud Barum {mpjrator crucem secretu, tribus tantum ex capellanis suis presen* 'ibis ab epo Sulrensi accepit.

tenlion de lever et d'envoyer, d'entretenir et de payer à ses frais, au taux de 30 onces d'or par année, mille cinq cents chevaliers et autant de servants, pour la Terre- Sainte et il fixe le départ de l'expédition par mer au mois de mars de l'année suivante.

Le pape Célestin III avait répondu favorablement dès le 26 avril, de Saint-Jean de Laleran, aux premières ouvertures de Henri VI pour la réconciliation et la croisade. Il remerciait Dieu, dans cette lettre, d'avoir touché le cœur de l'empereur; il le félicitait d'avoir en vue le bien général de la chrétienté, en projetant l'envoi d'un secours à la Terre-Sainte ; il exprimait l'espoir que l'empereur modérerait la conduite de ses serviteurs en Sicile et il lui envoyait son salut apostolique et sa bénédiction, avec trois fondés de pouvoir pour traiter avec lui (1). Rien ne pouvait aller davantage après tout au cœur de Célestin III que le projet d'une nouvelle croisade, après celle qui avait jeté plus d'éclat qu'obtenu de succès. Récemment encore, il avait écrit à ce sujet au doge de Venise, Dandolo, et au clergé anglais que, aussi longtemps que Jérusalem serait au pouvoir des Infidèles, il voulait qu'il n'y eut plus de tournois. « Qu'ils allassent sur la route de Jérusalem ceux qui voulaient combattre. C'était là le grand tournoi. » Célestin III n'avait pas d'autre pénitence à imposer que le pèlerinage armé : « le service du Christ; c'était la vraie voie du salut » (2). Le moment n'était-il pas favorable, depuis que les fils de Salaheddin, mort en 1190, se disputaient son héritage. « Si une armée de chrétiens pouvait débarquer en Phénicie , le royaume de Jérusalem serait

(1) Jaffé, 10526. — (2) Otto de Saint-Biaise, 40. — Raoul de Diceto, 675.

Lien loi. à elle, » Le pape n'épargna donc rien pour assurer ce résultat.

Mais Henri VI pensait moins à Jérusalem qu'à Conslantinople. S'il voulait jeter une armée vers les côtes de la Palestine, c'était, après y avoir pris pied, pour faire revenir celle-ci à travers l' Asie-Mineure vers le centre de l'empire d'Orient, tandis qu'une autre armée allemande marcherait sur Constantinople et que les mercenaires allemands, déjà dans l'empire, agiraient. Henri VI n'avait-il pas reçu, déjà l'année précédente, des ambassadeurs du roi Léon d'Arménie qui lui demandait de tenir de ses mains sa couronne en fief? Malgré les admonestations de la cour de Rome, ni le roi Richard, qui avait assez de l'expérience qu'il avait faite, ni Philippe-Auguste, alors brouillé avec Célesiin III, à propos de son nouveau mariage avec Agnès de Méranie, ne sauraient, sous prétexte de maintenir l'expédition dans sa voie, s'opposer à l'exécution de ces desseins. Toutes les circonstances étaient favorables. Ce fut donc l'imagination remplie de ces fumées de gloire que le conquérant de Naples et de la Sicile, « dominant des Alpes à la mer de Sicile, élevant ou abaissant qui il voulait », passant sous un arc de triomphe à Ascoli, reprit le chemin de l'Allemagne où il arriva dans l'été de 1195. 11 fallait, en effet, y apaiser les querelles privées qui ne manquaient jamais dans ce pays et y hâter les préparatifs nécessaires pour la fameuse croisade. Henri VI y réussit à peu près.

Au nord, sur les rivages toujours orageux de la Baltique, Adolphe III de Holstein et l'archevêque de Brème, Hartwig, en querelle, au sujet du comté de Stade, éternel objet de litige, et de la jouissance des revenus du ressort èpiscopal, échangeaient ravages contre excommunication.

Tomb IV. 30

466 CHAPITRE XXII. — l'empereur HENM VI.

Au centre de l'Allemagne , l'archevêque de Mayence et le landgrave de Thuringe, à l'ouest le comte Thierry de Hollande et le duc de Brabant, pour d'autres raisons où les intérêts séculiers et ecclésiastiques avaient toujours grande part, étaient aussi en guerre. C'était le régime ordinaire d'un Etat dont le chef était toujours éloigné. La présence de l'empereur amena des réconciliations, au moins pour un temps. 11 eût été peut-être plus difficile d'apaiser la guerre que le margrave de Misnie, de son côté, faisait à ses voisins de la Saxe. Mais ce margrave mourut à temps, 21 juin 1 195, non sans que des soupçons, peu justifiés d'ailleurs, ne montassent à ce sujet jusqu'à l'empereur. Henri VI, pour contenir au moins ces pays toujours remuants, garda l'administration du margraviat de Misnie et le fit, malgré la coutume, gouverner par des hommes dévoués.

Au milieu de l'Allemagne à peu près pacifiée, l'empereur Henri VI tint donc successivement deux diètes solennelles en compagnie de trois cardinaux, l'une à Gelnhausen en Saxe (octobre), l'autre à Worms, sur les bords du Rhin (décembre). Dans la première, il fait passer sur la tête de l'archevêque de Prague l'autorité du duc de Bohême, dont il était mécontent. Tous les princes ecclésiastiques de l'Allemagne étaient réunis particulièrement à la dernière diète. L'empereur, ayant à ses côtés le légat du pape, y reçoit, huit jours durant, le serment de ceux qui prenaient la croix. On comptait parmi eux, l'archevêque Conrad de Mayence et Harlwig de Brème, celui de Prague, dix évêques, l'abbé de Tegernsee, le duc Frédéric d'Autriche, qui venait de succéder à son père, Henri de Brunswick, dont le père, le célèbre Henri le Lion, était récemment mort aussi, partagé entre l'exercice de ses dévotions ac-

complies dans sa chère abbaye de Saint-Biaise et la lecture des chroniques qu'il y faisait rédiger, les ducs de Méran, de Carinthie, de Limbourg, de Brabant, le landgrave de

Thuringe, le margrave Otto de Brandebourg, un (ils d'Albert l'Ours, une foule de comtes et enfin un poêle bientôt célèbre, Hartmann von der Auc. La ville de Liibeck contribuait à la croisade pour quatre cents hommes armés. L'enthousiasme paraissait 1res grand. Un envoyé d'Amaury de Lusignan, depuis un an roi de Chypre, le sire Renier de Giblet, vint l'augmenter encore; il apporta à l'empereur, qui était si friand de ces cérémonies, l'hommage de son maître, et Henri VI lui fit envoyer un sceptre en signe de vassalité en attendant qu'il allât le couronner lui-même (I).

Mais l'Allemagne s'aperçut bientôt qu'il y avait encore une ambition que l'empereur avait plus à cœur que la croisade et même la conquête de Conslantinople.

Projet de reconstitution de l'empire. — Révolte de Naples et de la Sicile. — Vengeances de Henri VI. — Sa mort. — (1197.)

Henri VI avait été couronné roi des Romains du vivant de son père et désigné ainsi empereur, comme il était arrivé à plusieurs de ses prédécesseurs avant lui. Depuis son avènement, il s'était emparé du royaume héréditaire de

f\) Ânn. Marbach., 1G6. — Arnold de Lubeck, V, 1. — Mas-Latrie, Histoire de Chypre, II, 10.

Naples et Sicile qui s'ajoutait à celui de Bourgogne. Il tenait le centre de l'Italie sous la rude main de gouverneurs allemands qui lui étaient tout dévoués : les ducs de Romagne, de Toscane, d'Ancone, de Spolète; il dominait à Rome par son préfet, dans la Lombardie, où il maintenait son autorité en opposant ses partisans à ses adversaires. On comprend que l'idée lui soit venue d'unir et de niveler sous son pouvoir, en Allemagne, en Italie et en Bourgogne, ces souverainetés d'origine et de nature si diverses, en faisant de l'empire dont il avait ceint la couronne à Rome une monarchie héréditaire, un unique et immense Etat qui appartînt à sa famille.

Les souvenirs rafraîchis de l'empire romain poussaient le fils de Barberousse à rechercher cette unification de ses Etats. Les anciens empereurs romains avaient-ils jamais régné à des titres divers dans les différentes parties de leur domination? Si l'élection avait, pendant un temps, prévalu dans cet ancien Etat, la couronne impériale n'avait-elle pas fini par se fixer dans certaines familles qui avaient fait dynastie? L'empire germanique lui-même, électif en principe, n'avait il pas, en fait, tourné à l'hérédité sous les Ottons de Saxe, sous les Henris de Franconie ? Otton le Grand avait désigné son fils Otton II comme son successeur; Henri III en avait fait autant pour son fils , d'autres mêmes pour leurs parents, avec le consentement des princes, il est vrai, coram onini populo, conscnlientibus principibus (1).

(1) Wittikind, 1, 41, 435 : Designaml fîlium suum Odonem. — Sigeb., 1024, p. 356 : Consulenlibus se principibus super subslitutionem regm désignant Conradum. — Ann. Allah., 1056, p. 808 • Filium suum Henricum heredem renni reUnquens.

îl y avait des précédents. Ce n'en était pas moins là une révolution constitutionnelle que voulait faire Henri VI en Allemagne. D'une part, bien qu'il fût arrivé à quelques souverains puissants et même faibles de fixer la couronne dans leur famille, l'assentiment des princes n'avait toujours valu que pour un cas particulier; et la couronne impériale, à la différence des royautés française et anglaise des Capétiens et des Planlagenets, qui étaient de plus fraîche date, passait pour élective aux yeux des princes laïques et ecclésiastiques de l'Allemagne. Ceux-ci en liraient vanité; ils y voyaient une garantie de leur indépendance. Malgré la transmission de la couronne de père en fils , plus d'un écrivain avait proclamé que le royaume et l'empire n'étaient point héréditaires pour cela, imperium et regnum non est successorinm (1). Récemment encore, l'historien de Frédéric Barberousse avait écrit qu'il était de droit, idjuris, que l'empire ne se transmît pas par le sang, mais par l'élection des princes (2). D'autre part, à quoi se réduirait la consécration que la papauté donnait au choix des princes, en couronnant l'empereur à Rome, si cette couronne était héréditaire? Elle n'était plus qu'une cérémonie. Et dans quelle servitude ne tomberait pas le Saint-Siège môme, ainsi que la Péninsule, avec ses cités libres et la noblesse du royaume de Naples, enfin l'Eglise entière, dans l'empire unifié, si, toutes frontières disparues dans un seul et même Etat, de la Frise à la mer de Sicile, il n'y avait plus qu'un seul maître héréditaire!

(1) Wido Ferr., II, p. 177. Bruno avait dit encore positivement que le fils ne succède pas à son père par hérédité, per heredilatem, s'il en est digne, mais par l'élection libre, per electionem spontaneam. — {2} Ott. Fris., Gesta, II, 1, p. 391 : Non per sanguinxs propaginem sed per electionem principum.

Henri VI comprenait très Lien les craintes que son projet allait susciter. Aussi ne iit-il tout à coup celte proposition dans la diète qu'en l'accompagnant d'une autre qui devait être pour les princes une compensation, mais qui achevait de changer aussi la constitution allemande.

On a vu comment, sous Frédéric Barberousse, les duchés et les comtés avaient commencé à perdre leur caractère d'office pour revêtir celui de fiefs impériaux. Ces fiefs impériaux, Henri VI en investissait volontiers les fils des possesseurs, mais ceux-ci seulement: ainsi, il avait retenu récemment le landgraviat de Thuringe et le margraviat de Misnie, parce que les titulaires étaient morts sans enfants mâles; et ce n'était que pour tenir d'anciennes promesses que, après la mort de son oncle Conrad, comte palatin du Rhin, il avait investi du palatinat le gendre de celui-ci, le welf Henri de Brunswick. La conservation de ce droit d'investir ou de ne pas investir à son gré avait un autre désavantage pour les principautés en voie de formation et d'hérédité. En même temps, en effet, que l'office s'était confondu avec le fief, la propriété privée, l'alleu s'était aussi confondu avec la propriété féodale ; et, depuis que l'une et l'autre ne formaient plus qu'un tout, l'empereur, en disposant du fief à son gré, disposait également de l'alleu, et, en exerçant ainsi le droit de conférer l'investiture ou de garder l'administration du tout comme d'un fief impérial, il augmentait encore son pouvoir. Henri VI crut donc devoir faire aux princes une concession équivalente à celle qu'il demandait; il leur offrit l'hérédité définitive des fiefs d'empire non-seulement en ligne masculine, mais même en ligne féminine et collatérale, à l'exception des fils des non-libres. Hérédité pour hérédité : si l'empire devenait héréditaire, les fiefs impériaux, les

principautés le seraient également. En même temps, pour gagner l'Eglise, il proposait de renoncer au <ivoit de dépouille qui avait déjà fait, sous Barberoussc et sous lui, l'objet de plus d'un conflit entre l'Etat et les princes ecclésiastiques.

Celte réforme de la constitution allemande élait considérable. Elle mettait, dans l'empire, la féodalité et l'Eglise allemande au niveau de celles de l'Italie et de la Sicile conquises et elle assurait aux Hohenslauffen, empereurs héréditaires, l'assujettissement du Saint-Siège, des cités lombardes, de Naples et de la Sicile, en niellant l'Allemagne entière à leur disposition. Une monarchie unitaire absolue, héréditaire, relevant au même titre d'un seul maître, succédait à une suzeraineté élective, limitée, exercée à divers titres dans différents pays. Henri VI, quelque « nouvelle, et jusque-là inouïe » (1) que fût celte constitution, crut cependant pouvoir l'imposer de haut à la diète. Confiant dans l'assentiment de quelques princes qu'il avait pressentis d'abord, ce fut d'un ton de maître qu'il demanda, comme un bienfait pour tous, l'acceptation de sa loi et il menaça de garder prisonniers ceux qui la rejetteraient. Ce qu'il voulait, disent les Annales de Marbach, c'est que le pouvoir se transmît par droit héréditaire, jure hereditario, comme en France et dans les autres royaumes, ut in Francia tel ceteris regnis.

C'était cependant un marché de dupe que l'empereur offrait aux princes. Les princes ne devaient-ils pas regarder comme « une diminution de leur honneur et de leur liberté » de renoncerpour eux-mêmes, en faveur des Hohenstauffen, à arriver à l'empire? Qui leur garantissait à

(1) Ann. Marbach., 167 : Novum et inauditum.

472 CHAPITRE XXiï. — i/EMPEREUR HENRI VI.

eux l'hérédité de leurs duchés et comtés, si l'empire, dans les mains d'une famille toute puissante, était lui-même héréditaire? L'empereur ne pourrait-il pas toujours, sous prétexte d'infidélité ou de forfaiture, les en dépouiller? Celle hérédité pour les collatéraux et les femmes, d'ailleurs, les empereurs l'avaient déjà souvent accordée en détail; par exemple Frédéric au premier duc d'Autriche, au comte Baudoin de Hainaut, et aux deux fils du margrave Albert l'Ours, Otto et Henri. Sous l'empereur Henri VI lui-même, Henri, fils du Lion, époux de la fille du comte palatin, venait de succéder à son beau-père. Le courant du temps n'apporlait-il pas de lui-même cette hérédité aux fiefs impériaux, à ces principautés, comme on commençait alors à le dire. Quant au droit de dépouille auquel l'empereur prétendait renoncer en faveur des bénéfices ecclésiastiques, les archevêques, évêques et abbés l'avaient toujours contesté. Ce à quoi l'empereur eut dû renoncer, pensaient ceux-ci, c'était au droit d'influer sur les élections. Enfin, par l'établissement de l'égalité d'obéissance des deux côtés des Alpes, les barons italiens et napolitains, des vaincus! ne seraient-ils pas les égaux des princes allemands, leurs vainqueurs abaissés, et ceux-ci pour prix de cette humiliation ne seraient-ils pas tenus de suivre toujours l'empereur au-delà des Alpes contre les cités lombardes, contre les barons napolitains, si ceux-ci se révoltaient, et même contre le pape, réduit dans sa personne et dans ses biens à la servitude, après avoir été souvent pour eux-mêmes un allié contre les empereurs! Il n'est pas étonnant que la proposition impériale ne fut pas acceptée aussi aisément que Henri VI l'espérait. La majorité des princes intéressés n'était pas présente à la diète. Beaucoup de princes lorrains et saxons, qui s'y

trouvaient, se retirèrent, demandant qu'on remît la décision d'une affaire aussi grave à la prochaine diète. Les autres mêmes s'engagèrent seulement à soutenir la proposition à cette prochaine diète. Réunie à Wurtzbourg, en 1 196, celle-ci ne compta pas non plus tous les princes intéressés. Mais Henri VI avait profité de l'intervalle pour en gagner quelques-uns, entre autres Henri de Brunswick, qu'il avait fait bénéficier d'avance de la loi et Hermann de Thuringe, à la fille duquel il laissa son héritage. Parmi les assistants, il y en avait encore qui hésitaient. Henri VI recueillit cependant les signatures d'une vingtaine de princes laïques ou ecclésiastiques des plus importants, entre autres des archevêques de Magdebourg, de Brème, des évêques de Bamberg, de Metz, de Verdun, et, parmi les laïques, des ducs de Saxe, de Souabe, de Bavière et de Méran et du comte de Zœhringen. Quelques-uns, entre autres l'archevêque de Cologne, Adolphe, les évêques de Paderborn, de Minden, de Munster, les ducs de Brabant et de Limbourg, les comtes de Hollande, de Clèves, de Juhers,de Berg, etc., refusèrent designer (4). Mais la plupart s'étaient engagés à partir pour la croisade. Us ne faisaient point une résistance ouverte. Satisfait d'avoir des signatures et continuant le double jeu avec lequel il avait entamé celte affaire, Henri VI annonça son départ pour le royaume de Naples. Il y voulait, disait-il, achever les préparatifs maritimes de la croisade; en réalité, il songeait à imposer au pape Célestin III le couronnement de son jeune fils, qui ajouterait un fait de plus en faveur de l'hérédité.

L'illusion des empereurs allemands les plus ambitieux du (t) Annales Reinhardsbronn, 328, 6. - Ann. Marback, 167.

moyen âge était de croire toujours devenir d'autant plus puissants en Allemagne qu'ils domineraient davantage en Italie. Elle tenait aux conceptions théoriques du temps à celle même du Saint-Empire romain. Henri VI pensait donc entraîner le reste des princes allemands à accepter l'hérédité de l'empire, s'il l'obtenait d'abord, au moins comme un fait, du Saint-Siège. C'est dans cette conviction que, après avoir traversé son royaume de Bourgogne, il arriva par le mont Cenis à Turin, le 28 juillet 1 196 :

Oh là ! Votre empereur a réuni ses hommes De la rançon maudite il rassemble les sommes; Veillez sur vos créneaux, cités de l'Italie, Souvenez-vous, barons, des vaincus d'Apulie, Qui furent massacrés au fond de leurs maisons A sac, et des truands veillant, dans les prisons Où César les entasse, à l'honneur de leurs dames ! Morts ou vendus, Lombards, le Seigneur ait vos âmes!

Tels étaient les avertissements que les troubadours provençaux (1), qui venaient de voir passer Henri VI, envoyaient à leurs frères d'au delà des Alpes. Mais ce n'était pas à ceux-ci que l'empereur en voulait. Il s'efforça, au contraire, ainsi que son chancelier, de rétablir entre eux la paix, et de s'en faire bien venir. C'est à Céleslin seul que Henri voulait avoir à faire et il espérait le réduire. Un de ses partisans, Pierre d'Ebulo, n'avait-il pas dit qu'à son retour, « il entrerait triomphant dans Home avec un sceptre d'or. »

Le pape n'était déjà plus la dupe du saint zèle de Henri VI. Dans l'attente des événements, il avait essayé,

(1) Reynouard, Poés.cles Troub., IV, 107; v. 339,

PROJET DE ni'COIxVïïTUTION DE LÎBMPIfiE. 47o

comme précédemment, de se préparer un recours en Orient, auprès d'Alexis l'Ange, le nouvel empereur; mais Henri VI avait intercepte les dépêches qu'il expédiait à Constantinople; et, eu voyant le préfet de Rome, Pierre, venir à lui, il prenait confiance.

Les dispositions ne paraissaient conciliantes ni d'une part ni de l'autre. Quoique isolé du Nord et du Midi et abandonné dans Home, Célestin ]II adressait force plaintes et récriminations à l'empereur pendant le séjour de celui-ci en Lombardie et en Toscane. Ces plaintes étaient assez justifiées. Henri VI avait, disait-il, retenu neuf mois, près de lui, le cardinal de Sainte-Cécile, envoyé pour négocier ; il avait enlevé de leurs sièges dans le royaume du Midi, l'archevêque de Païenne, d'autres encore et il les retenait en prison. Le duc de Toscane Philippe n'agissait pas seulement en maîiredans les biens de feue la comtesse Mathilde, il occupait encore tout le patrimoine du Saint-Siège jusqu'aux portes de Rome, et il méritait l'excommunication. Enfin, Henri VI avait estropié, aveuglé les courriers que le pape avait envoyés en Orient, pour s'emparer de leurs dépêches.

Henri VI répondit assez ironiquement à ces plaintes : scion lui, « le retard ou la détention du cardinal ne devait pas être pénible au pape (nec gravis nec onerosa), dans l'espoir de la paix. Si Philippe de Souabe avait porté quelques préjudices au Saint-Siège, ils devaient être légers, parce que, du consentement impérial, il ne pouvait être fait au pape que des choses décentes et honnêtes (nisi quai decenta sunt et honesta). Le pape devait bien savoir que l'archevêque de Salerne avait mérité même des châtiments plus sévères que la prison, s'il était possible de persuader quelque chose à qui ne veut point savoir (quod

scire non affectât) (1). Henri VI regrettait les mauvais traitements faits aux envoyés du Saint-Siège. C'était bien à son insu. Ces dépêches, d'ailleurs, elles n'étaient point entre ses mains et il ne s'en souciait pas. S'il en venait de Constantinople pour le Saint-Siège, l'empereur s'empresserait de les communiquer à Célestin III ». Après cette lettre insolente, le pape envoya encore des cardinaux pour traiter i'4 septembre). C'est alors que Henri YI fit savoir à quelle condition il consentait à faire la paix. Il ne voulait rien moins de la main du pape que le baptême de son fils, puisque celui-ci n'était pas encore baptisé et sa consécration solennelle comme roi des Romains (2) ; et, pour presser les négociations ou intimider le pape, il se dirigea sur Rome dans les environs de laquelle on le vit, à Monlefiascone et à Tivoli, en octobre- Mais l'ambitieux Henri VI fit alors l'épreuve que la puissance morale est souvent celle dont on triomphe le plus difficilement. La curie romaine mit six semaines à répondre à la demande impériale. Quand elle se décida, ce fut pour réclamer des concessions importantes en retour. Nul doute que les concessions demandées n'eussent rapport aux anciens droits revendiqués par la papauté sur le royaume méridional. Henri VI répondit que, comme empereur, il ne pouvait être vassal; sa dignité impériale lui permettait-elle, en effet, de prêter hommage, comme roi, même au pape. Mais il n'était pas éloigné de faire des concessions et même, écrivait-il plus lard, «déplus importantes que son père et ses ancêtres n'en avaient

(1) Huillard Brehoker, Rouleaux de CAuny, XIV. — Innocenta gesta, 8, 22; regeslr. 21, 33, 62. — (2) Ann. Marbach, 1G7: Volens quod filium suum baplizaret, et in regem ungeret.

jamais fait ». Son départ môme pour la croisade était parmi ces concessions (I). Le pape tarda encore à répondre. L'empereurétait inquiet. Les nouvelles de l'Allemagne n'étaient point bonnes. Le duc évincé de Bohême, Oltokar, était rentré dans son duché et il attaquait l'archevêque de Prague investi de son autorité. Le duc de Souabe, parent de l'empereur, dont l'activité avait toujours beaucoup servi celui-ci conlre ses ennemis, au midi de l'Allemagne était mort. Cela n'était fait ni pour exercer une pression sur le pape ni pour ramener les princes aux vues impériales. Il fallait aviser.

Henri VI crut devoir se priver en Italie de son jeune frère Philippe, pour l'employer en Allemagne. Il le nomma duc de Souabe, et lui donna ordre de se rendre à son poste. En même temps, il accrédita un négociateur habile, Gebhard de Querfort, frère de son chancelier de Naples auprès du plus important des princes, Hermann, landgrave de Thuringe, celui sur lequel d'ailleurs il comptait le plus. Philippe de Souabe et Gebhard avaient surtout pour mission de hâter les préparatifs de cette fameuse croisade qui devait agir sur les résolutions pontificales. Mais l'empereur fut bientôt désappointé à la fois par la réponse des princes en Allemagne et par celle du pape à Rome. Le landgrave de Thuringe, Hermann, qui s'était montré précédemment si favorable à Henri VI, entraîna contre lui les princes réunis en diète à Erfurth ; ils répondirent seulement qu'ils ne manqueraient pas d'accomplir leur

(1) Huillard Breholles, Rouleaux de Cluny. Lettre d'Henri VI, datée de Capoue : lalia oblulimus quz nec a pâtre nostro, nec aliquo antecessorum nostrorum fuere oblatx: et Fickor, Heerschild, 33 : Propter dignitatem imperii, no luit ecdesix de regno Sicilix fi.lelilalein et homimum exhibere.

478 CEUPITUE xxn. — l'empeueur renri vr.

vœux et de partir, mais quand le moment leur semblerait favorable; et, dans le même temps, le pape, comme s'il s'était entendu avec les princes allemands, fit savoir à l'empereur qu'il ferait réponse à ses récentes propositions le jour de l'Epiphanie de l'année suivante 1197 (1). L'Allemagne et la papauté faisaient usage envers l'empereur de moyens dilatoires sur lesquels il ne pouvait se méprendre. Arrêté des deux côtés dans ses projets, Henri VI prit délibérément son parti. Il laissa Rome, contre laquelle il ne pouvait commettre aucune violence, et se dirigea sur Capoue. De là, il écrivit au pape qu'il supportait sa réponse avec patience (patienter sustinentesj et n'en concevait ni joie ni trouble; puis, renonçant à l'emploi des armes, et prenant une autre voie (alla usus via) pour faire sa volonté qui ne changeait jamais, il envoya en Allemagne de nouvelles instructions à Gebliard, son fondé de pouvoir auprès des princes. C'était à eux qu'il aimait mieux faire des concessions. Dispensant les princes du serment qu'ils lui avaient prêté, il leur demandait donc seulement d'élire son fils Frédéric-Roger, roi, comme son successeur, à Francfort, selon les anciens rils et les coutumes. C'était renoncer à faire une révolution de principe, et se contenter pour son fils d'un simple fait d'élection qui avait des précédents. En même temps, il faisait vis-à-vis des princes un grand acte de condescendance; il leur demandait s'ils voulaient qu'il se mît à leur tête pour aller à la croisade ou s'il devait rester pour défendre l'empire.

(0 Ann. Reinhardsbronn, 328 : Henri eu m Burgravium de Quernforde destinavit in terrain theutonicam ut convocatis omnibus principibus ad Erffordiam infunderct. — Huillard Brehoiles, Rouleaux de Cluny, l. c. : Jnducias deliberandi habere velletis usque ad Epiphaniam domini.

mOJET DE RECONSTITUTION DE L'EMPIRE. 479

Les princes, très heureux de ce changement, ne se firent pas prier. L'archevêque Conrad de Mayence et le comte palatin du Rhin, le Welf Henri, à Francfort, votèrent les premiers ce que Henri voulait ; presque tous suivirent cet exemple (penitus omnes) et jurèrent fidélité au jeune prince de deux ans qui n'était pas encore baptisé; quelques-uns même prêtèrent l'hommage (exhibai les hominium). Ils déclarèrent en même temps que l'empereur ferait mieux de rester en Europe pour veiller aux préparatifs de l'expédition sainte et, au besoin, pour défendre leurs possessions. Un seul prince important, l'archevêque Adolphe de Cologne, refusait d'imiter ies autres. Le jeune duc de Souabe, Philippe, le décida et reçut son serment à Boppart, au commencement de 1197 (I). Henri VI avait mieux aimé encore s'entendre avec les Allemands qu'avec les prêtres de Rome. A défaut d'une proclamation de principe, il s'accommodait de l'accomplissement d'un fait. 11 s'applaudissait de son habileté. Mais l'ambition fait partout des blessures que la plus grande habileté ne saurait partout guérir; Henri VI s'en aperçut quand, au commencement de l'année 1197, envoyant son frère, Philippe de Souabe, faire couronner son jeune fils en Allemagne, il rentra dans ce royaume de Naples et de Sicile qu'il avait conquis et contenu par la terreur des supplices.

Il y avait dans ce royaume une sourde fermentation qui n'avait été étrangère ni aux concessions que Henri VI

(1) Ann. Reinhardsbronn, 330. — Ann. Colon., 319. —Otto do Saint-Biaise, 45, — Ghr. Halberst, 63. — Iimoc. régest. de neg. Imp., n° 29.

avait faites en Allemagne, ni à sa patience vis-à-vis des procédés de Célestin III, ni à son retour à Capoue où il était alors. Les Allemands, dont l'empereur avait fait des gouverneurs de province et des barons en Italie et en Sicile, les Diepold de Vohburg, les Konrad de Lulzelnhard, les Markwald d'Anweiler, les Berlhoid de Kiïnsberg, sans compter les assassins même de l'évoque de Liège, à qui l'on avait donné des fiefs dans ce royaume éloigné de l'Allemagne, ne rendaient pas douce la domination de Henri VI à ce qui restait de la féodalité nationale d'Apulie et de Sicile. Le clergé national des deux pays n'était pas plus satisfait; le roi allemand lui défendait tout rapport et tout appel à Célestin III, dont il était mécontent (1).Les deux autorités temporelle et spirituelle étaient en lutte là aussi pour la nomination aux évêchés. Enfin, malgré son esprit éclairé et son caractère relativement modéré, Conrad de Querfurt « le légat impérial pour l'Italie et la Sicile », obligé de satisfaire aux besoins de son maître et d'assurer son autorité, augmentait les impôts du royaume et faisait détruire, de concert avec l'abbé du Mont-Cassin, les murailles de Naples et de Capoue. « Le vent du nord, » écrivait le cardinal Lothaire, plus tard pape, « traverse les montagnes de la Calabre comme un tremblement de terre, il mugit à travers les montagnes de l'Apulie et soulève des tourbillons de poussière aux yeux des babitanls. »

La présence de Henri VI n'était point faite pour adoucir ces souffrances. A la première diète de barons qu'il tinta Capoue, il fit condamner, après trois ans passés, le comte d'Acerra qui avait participé à la révolte de 1194. Un che-

(1) Innocenta gesta, 29.

RÉVOLTE DE LA SICILE \ VENGEANCES d'HENM. 481

val le traîna vivant à travers les rues de Capoue et on le pendit la tête en bas. Le fou de l'empereur, par plaisanterie, attacha une grosse pierre à la langue du malheureux. Le jour de l'Epiphanie 1197, la réponse du pape Céleslin III, aux propositions de Henri VI, arriva comme il l'avait promis; c'étaient des propositions nouvelles. On ne les connaît point exactement. L'empereur les repoussa, parce qu'il n'était a ni convenable à sa Sainteté de les faire, ni utile et honnête à lui de les accepter et qu'ainsi elles ne pouvaient conduire à aucune fin » (1). Cependant quelques croisés de l'Allemagne arrivaient en Apulie, mais « moins comme des pèlerins que comme des loups ravisseurs » (2) et les Apuliens, qui n'étaient point dupes de ces simagrées de croisade, les recevaient sur la terre ferme en ennemis.

Mais voici que, tout à coup, comme en 1194, arrivent de cette terre volcanique de Sicile des nouvelles plus inquiétantes et bien faites pour irriter davantage Henri VI et retarder encore la croisade. Il y avait conspiration, révolte dans ce royaume conquis et foulé aux pieds. L'empereur passe en Sicile à Messine, en février; sa présence exaspère les passions. Des Allemands que la reine Constance, dans Palerme, a avertis, viennent lui dénoncer leurs craintes. Un des conjurés, qui se repent, accourt et lui dévoile un complot horrible auquel rien ne semble manquer. On veut assassiner l'empereur et courir sus à tous les Allemands. On doit les massacrer avant que Henri VI ne puisse faire venir des secours. Des rumeurs plus étranges encore se mêlent à ces dénonciations. L'im-

(1) Innoc. III, Ep., I, 413. — (2) Henrici Ep.y qua non eranl talia... ea ad nullum fuere finem perducta.

Tomb iv SI

432 chapitre xxïï. — l'empereur henri vï.

pératrice Constance, avec le titre de régente, avait été laissée sans pouvoir, sous la surveillance de Markwald d'Anweiler, son lieutenant, et du légat impérial, Conrad de Querfurt. Oubliant son mari, qui l'abandonne ou l'humilie d'ailleurs, oubliant son fils Frédéric-Roger, dont on l'a séparée et qui est à la garde d'une étrangère, de la femme de Conrad d'Urslingen, elle aurait échangé des promesses et des présents avec un certain seigneur Jordano, indigène, qui se vante de l'épouser et d'être bientôt roi. Ii est couronné déjà peut-être; et les révoltés, au nombre de trente mille (1), réunis à Catane, marchent sur Messine. Le pape, les Lombards sont dans le secret.

Henri VI était à la chasse. A ces nouvelles, ayant peu de monde (cum paucis), il rentre dans la ville et appelle en hâte les croisés, avec force promesses d'argent. Un certain nombre de ceux-ci arrivent, le maréchal Henri de Calden se met à leur tête. Il disperse ou massacre encore, devant Catane, l'armée des Siciliens; il pénètre dans la ville et la brûle avec l'église de Sainte-Agathe, dont le toit enflammé s'écroule sur ceux qui s'y étaient réfugiés. Henri VI croit devoir revenir au régime de terreur qu'il avait déjà inauguré. 11 envoie en Allemagne l'ordre de crever les yeux

(1) On voit aisément combien ce récit de conspiration emprunté aux annales allemandes, dont les auteurs sont loin des événements, repose sur de faibles bases ou au moins se trouve chez elles bien exagérées. Les sources italiennes dans Muratori, ann. 1197, les réduisent à de plus justes proportions. 11 faut remarquer d'ailleurs que les documents allemands ne cachent pas qu'ils rapportent surtout des bruits. Les Ann. de Cologne disent Rumor, celles de Stable, qui contiennent beaucoup de contes, écrivent dictum est, les Ann. de Marbach sicut dicebatur, si fas est credi; celles de Lubeck se rcl'usent à en parler.

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