CHAPITRE XIX. — LOTHAIRE DE SAXE
n'est bientôt plus qu'un aventurier, un fantôme, une idole de roi (Mediolanensium idolum) (I).
Lothaire, dès l'année 1128, eût pu achever de détruire Conrad en Allemagne. Mais il avait une nouvelle affaire sur les bras. La mort de Charles le Bon, comte de Flandre, avait allumé toute une guerre dans le nord-ouest de l'empire. Guillaume Cliton, neveu du roi d'Angleterre, soutenu par le roi de France, Louis VI, dont la puissance croissait tous les jours, et par Godefroy de Louvain, duc de Basse-Lorraine, disputait à Thierry d'Alsace, apparenté au comte de Hollande, celte riche succession. Lothaire, empereur, voulait avoir la main dans cette affaire, comme il l'avait eue en Bohème et en Bourgogne. Il arriva dans ces parages en 11 28, enleva le duché de Basse-Lorraine à l'allié de Cliton et du roi de France, pour le donner à un rude chevalier qui avait, dit la chronique de Trêves, « plus de souci des biens séculiers et de la gloire temporelle que de son salut éternel »; c'était Walram, comte de Limbourg, fils du précédent duc de Basse-Lorraine. Lothaire lui montra la Flandre à conquérir. Celle politique ne tourna pas à son honneur. Guillaume Cliton étant mort dans un combat, Thierry d'Alsace, pour garder la Flandre, en fit hommage au roi de France qui l'accepta, et il désarma également son ennemi Godefroy de Louvain en lui prêtant secours contre Walram qui s'était déjà emparé de la Basse-Lorraine. Tous deux, en effet, rejetèrent celui-ci au delà delà Gèle jusqu'au Rhin ; et Godefroy de Louvain garda au moins le territoire en deçà avec le litre de duc de Limbourg et de Louvain.
(1) Land. Jun., Ilist. Mediol., c. xxxvi. Cod. Udalrici, n° 354 : Tarn pauper tanique paucis slipatus, qnod ab uno loco ad, alhim vix faina ejus exlcnditur.
26 WELFEN ET WIUL1NGEN (GUELFES ET GIBELINS).
L'année 1129 consola enfin Lothaire, aux dépens des Hohenstauffen, de tant de mécomptes politiques. L'archevêque de Cologne, Frédéric, décidé par la reine Richenza, revint à lui. Henri II de Bavière, qui ne disposait pas de beaucoup de forces, « homme honorable dans tout le reste, répréhensible en cela seulement, » dit OUo de Frisingen, ne craignit pas de charger son âme d'une tentative de guet-apens contre Frédéric de Souabe; elle échoua. Mais, après avoir, dans deux diètes, réchauffé le zèle des siens, Lothaire crut devoir paraître encore avec une armée devant la ville de Spire, possession des Hohenstauffen.
Cette ville devait beaucoup aux empereurs henriciens dont elle possédait les tombeaux. Frédéric de Souabe, àla tête de nombreux défenseurs, y avait mis sa seconde femme, la courageuse Agnès de Saarbruck. Animés par elle, les chevaliers souabes et les bourgeois se défendirent vaillamment plusieurs mois contre les chevaliers saxons et les vassaux d'Eglise que le roi avait amenés. Mais le duc de Bavière laisse à son tour à sa sœur Sophie, veuve du margrave de Styrie, une autre châtelaine héroïque, le soin de continuer le siège de la forteresse d'un petit seigneur bavarois rebelle; et il vient camper sur la droite du Rhin, en face de Spire, pour barrer le passage aux secours extérieurs. L'empire semblait dans la ville de Spire. Frédéric accourt lui-même, essaye de nuit d'emporter le camp du welf Henri. Celui-ci averti, bien muni d'armes et de cavaliers, tient tête à son adversaire, le force de reculer, le poursuit jusqu'à Groningue (1); mais Spire résiste encore. Lothaire, au milieu de l'hiver, jure de célébrer les fêtes de
(1) Monum. Weing. : Fredericus dux quadain noclc in castra ipsius irruit. Sane Heinricus prœmonilus fuerat, armisque et equi-
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Noël défaut la ville assiégée, sous les tentes, ce qui ne s'étaii jamais vu (1). Pressés par la faim, les bourgeois faiblissent enfin. L'archevêque de Cologne intervient. La ville consent à recevoir Loin aire. L'empereur y entre le jour de l'Epiphanie 1130, couronne en tête; mais il lui confirme les privilèges qu'elle tenait de Henri V; et l'héroïque Agnès de Saarbruck, nièce d'Adalbert, sort avec les siens et avec les honneurs de la guerre, comblée des présents du roi , regalibus donis liberaliter dotata cum sais. Second témoignage de l'influence française à cette époque en Allemagne! les mœurs chevaleresques, après la trêve de Dieu, après l'enthousiasme de la croisade, arrivent aux bords du Rhin. Il y avait cependant encore beaucoup à faire ; car, sur les frontières de Souabe et de Havière, Renri et Frédéric se signalent encore quelque temps l'un contre l'autre, en pillant et en brûlant tout sans pitié sur leur passage, omvia circumquœquee in transitu et reditu inccndio et prœda dévastant.
Ce fut l'apogée de la puissance du roi de Germanie. Lothairc le voulut prouver à la Saxe, ce fier et sauvage pays qui aimait à mettre ses chefs sur le trône, mais pour rester plus indépendant. Là, évêques, margraves, comtes, seigneurs châtelains, bourgeois dans les villes, tout faisait résistance à son pouvoir, et les moindres querelles dégénéraient en révoltes , en meurtres suivis de guerre. Lothairc agit en maître, mais avec quelles difficultés et par quels moyens!
taturis instrvctus, ad fugam eum compulit et ita fugientem usque Gronwigen inscquitur.
(!) Ami. Sax. ad ann. 1130 : Rex natale Domini cum mulla frequentia principum cirea urbem Spirœ in tentoriis célébrât.
28 WELFEN ET WIBLINGEN (GUELFES ET GIBELINS).
Dans la ville de Halberstadt, une compétition à l'épiscopat entretenait depuis dix ans une lutte de factions, que ni l'archevêque de Mayence, ni le pape ne parvenaient à terminer (I). Lothaire y mit (in par la terreur. Après la guerre de Bohême, réorganisant les marches de l'Elbe si importantes, le roi avait donné la Lusace et l'Ostmark à Albert YOurs, de la maison de Ballenstadt bientôt célèbre. A un Hermann de Vinzenbourg, pour le dédommager de la marche de Misnie donnée à un Conrad, de la maison de Wetlin, il avait conféré le landgraviat de Thuringe, avec autorité sur la nombreuse petite noblesse des comtes de ce pays.
De ces trois princes, Conrad de Wetlin s'acquittait seul de son devoir. Hermann de Winzenbourg, au contraire, fait tuer un jour, dans un cimetière, un favori du roi, sous prétexte qu'il avait bâti un château-fort sans sa permission. Lothaire fait juger Hermann et donne le landgraviat confisqué, au comte le plus puissant du pays, Louis de Thuringe, qui s'acquilla mieux de sa charge. Mais il ne vient pas si aisément à bout d'Albert Y Ours, qui prétendait obtenir de lui toutes les faveurs et les dignités vacantes, au besoin, par la violence. Udo de Freckleben, chargé de l'administration de la marche du Nord (Nordmark), excitait surtout la jalousie de celui-ci. Une nuit, Albert lui prend et brûle Hildegesburg, près de l'Obre; puis, il fait attaquer Udo, mal accompagné, sur la route d'Aschersleben, et le met à mort. Le roi n'en donne pas moins la marche du Nord à un sien serviteur, Conrad de Plœlzke; mais il n'ose poursuivre le terrible Albert. Les pelits, il est vrai, n'étaient pas aussi ménagés. Les bourgeois de Halle s'élant révoltés sont mis au ban de l'empire. La ville prise, les plus no-
(1) Ann. Bosov.,ad. ann. 1126,28, 29.