CHAPITRE XIX. — L0THA1HE DE SAXE
tables ont les mains coupées, les yeux crevés, plusieurs périssent clans les tortures; les autres, pour se racheter, payent une rançon énorme (1).
Telle était, au xne siècle encore, la rude lâche journalière d'un roi de Germanie, même dans son ancien duché; elle ressemblait beaucoup à celle d'un simple duc ou d'un margrave dans son duché ou son margraviat; il ne serait pas difficile d'en donner la preuve. Le duc de Bavière, Henri, le plus puissant de tous, ne fut-il pas empêché de secourir son beau -père Lolhaire contre les HohenstaufTen, par la résistance d'un petit seigneur de Falkenstein qui le tint en échec dix ans durant? Mais le souverain de l'Allemagne, futur empereur, avait d'autres devoirs qui devaient l'appeler sur un plus éclatant théâtre.
Un schisme ; Innocent II et Anaclet. — Les embarras de Lothaire en Allemagne et sur Jes frontières. — Le pape Innocent II en France et en Allemagne; conciles d'Etampes et de Wurtzbourg. — Rôle de saint Bernard en Allemagne. — Innocent II reconnu par Lothaire à Liège. — (1130-1132.)
Dans le mois de mars de l'année 1130, se répandait tout à coup, en Europe, une nouvelle bien faite pour frapper de stupeur et d'inquiétude les hommes de ce temps, surtout en Allemagne. À la mort du pape Honorius II, qui avait maintenu la paix du sacerdoce et de l'empire, après la que-
(h Voir pour tous ces faits l'annaliste Saxon ann. 1130,
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relie des investitures, un schisme dans l'Eglise menaçait de remettre tout en question. La robe sans couture, mystique symbole de l'unité chrétienne, était déchirée. L'Europe avait à choisir entre deux papes simultanément élus à Rome par les cardinaux divisés.
Ce schisme n'avait point sa cause, comme on l'avait vu en d'autres occasions, dans le conflit de grands principes opposés et dans la rivalité des pouvoirs temporel et spirituel. L'ambition des familles et des factions qui se disputaient le pouvoir à Rome l'avait seule produit, à une époque où les règles, d'ailleurs peu précises, données à l'élection par le célèbre décret de Nicolas II, n'inspiraient» pas encore beaucoup de respect. Honorius II s'était appuyé, pendant tout son pontificat, sur l'antique famille baroniale des Frangipani, et celle-ci comptait assurer encore la liai e à un des siens, Grégoire, cardinal diacre de Saint-Ange. Mais la nouvelle famille des Pierre-Leoni, d'origine juive, enrichie par le commerce, déjà inlluente sous Grégoire VII, et visant, depuis sa conversion, aux honneurs de l'Eglise, s'était promis aussi de pousser, par tous les moyens, au Saint-Siège , un des siens , Pierre , cardinal-prêtre de Sainte-Marie en Translévère, diplomate habile qui avait été employé dans plusieurs légations importantes, et dont l'ambition mondaine était notoire (I).
Pendant les derniers jours de la maladie d'Honorius II, le cardinal chancelier Aimerich, Jean de Crème et Gérard de Bologne, tout puissants sous Honorius II, avec quelques autres cardinaux-évêques, en tout douze, avaient emmené le mourant au cloître de Saint- Grégoire, derrière les tours
{)) Papstwahlem des xi-xi v Jahrh. de Zœpfel; et Die doppelpapstwahl des Jakres 1130. Innsbrack, 1876
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fortifiées des Frangipani, pour y procéder en sûreté à l'élection, quand le peuple furieux, un malin, croyant Honorius déjà mort, et gagné par des largesses, se souleva et voulut proclamer en tumulte le cardinal Pierre-Leoni. On ne put conjurer le péril qu'en faisant apparaître à la fenêtre du cloître le visage pâle, mais encore animé, du pape moribond (I). Mais, le lendemain, aussitôt le pape v ornent décédé, les cardinaux-évèques, partisans des Frangipani, dépêchèrent au plus vile le service funèbre, avant que cette mort fut connue, cl élurent, presque malgré lui, le cardinal Cxrégoire sous le nom d'Innocent II. La nouvelle se répandit avec la rapidité de l'éclair, mais n'en fut que plus mal accueillie. L'élection avait été précipitée; on n'avait observé ni les prescriptions du temps ni celles du lieu. Bref, dans la soirée, les autres cardinaux, prêtres ou diacres seulement, mais au nombre de seize, et soutenus par le peuple, proclamèrent à Saint-Marc, sous la présidence du doyen des cardinaux, le cardinal Pierre-Leoni sous le nom d'Anaclet IL Le monde chrétien avait à choisir entre deux papes.
Les deux compétiteurs étaient fort différents. Doué d'une belle prestance, d'une physionomie aimable, instruit et de mœurs purs « l'homme unique formé par la Providence », dit un historien du lemps, « pour une dignité unique », Innocent II rappelait Honorius IL Anaclet II, dont le teint olivâtre ressortait sur ses vêtements presque toujours éclatants de luxe, prêtait par ses mœurs à des accusations exagérées; son zèle pour le bien spirituel de l'Eglise ne l'avait pas empêché de faire sa fortune tempo-
(1) Codex Udalr., n° 3i6 : Nisi dominus papa Honorius quem credebant jam morluum se ad feneslram populo ostendisset.
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relie. L'embarras était grand, la légalité des deux élections contestable (1) . Les deux élus envoyaient des légats et des lettres pressantes, pour plaider leur cause, aux souverains chrétiens , surtout au roi Lolhaire de Saxe et à Louis VI de France, sans tenir compte de l'anti-roi Conrad, oublié dans le nord de l'Italie, si ce n'est pour lui lancer l'analhème. Prodigues à l'envi de concessions, de promesses pour Lothaire, ils ne s'épargnaient point l'un à l'autre les accusations, les calomnies et les analhèmes (2). Innocent II avait pour interprète auprès de Lothaire le cardinal Gérard, souvent envoyé comme légat en Allemagne. L'archevêque de Brème, ami particulier d'Anaclet II et qui voulait de lui une grande légation dans le nord, était l'avocat de celui-ci. Les plus vertueux des prélats, enlr'autres l'homme des missions slaves, Otto de Bamberg, et l'ancien moine de l'ordre de Prémonlré, archevêque de Magdebourg, Norbert, penchaient en faveur d'Innocent IL L'archevêque de Mayence, chancelier du royaume, homme avisé, était plus circonspect.
Le roi Lothaire était le souverain dont l'opinion paraissait devoir être prépondérante. C'était le premier prince de la chrétienté, le protecteur né du Saint Siège et de l'Eglise, appelé peut-être à être couronné empereur à Rome par un des concurrents. Embarrassé tout d'abord, il se garda de décider. Les instances même que fit faire auprès de lui Innocent II, pour l'attirer à Rome avec l'aide de Dieu, en lui promettant la plénitude de son autorité et deson pouvoir (honoris et dignitatis plenitiidinem), c'està-dire la couronne impériale, ne le persuadèrent point.
(1) Vita sancti Bernardi, lib. II. — (2.) Codex Udalr., 339, 340.