CHAPITRE XIX. — LOTIIAIKE DE SAXE
pouvoir temporel, Bernard n'était pas seulement un réformateur de l'Eglise régulière et séculière. Au moment où l'enthousiasme de la première croisade commençait à tomber, mais où finissait aussi, par compensation, la lutte du sacerdoce et de l'empire, il avait, avec une hardiesse et une originalité d'esprit rares, cherché à localiser et à éterniser la croisade à Jérusalem par la fondation de l'ordre militaire et religieux des moines-chevaliers du Temple qui semblaient réaliser, dans une institut ion toute de ce temps ecclésiastique, l'intime union du spirituel et du temporel, de l'Eglise et de l'Etat, de la religion et de la guerre! Pris et acceplé comme un voyant, un thaumaturge, regardé comme un saint, il élait, dans l'Eglise populaire et dans les conseils des grands, une sorte de prophète- tribun, un Elie, un Elisée, auxquels on aimait à le comparer.
Les évoques et abbés de l'Eglise de France, réunis par l'ordre de Louis VI au concile d'Etampes, pour décider la question de savoir lequel des deux élus était le vrai pape, se trouvaient, comme l'empereur d'Allemagne, dans le plus grand embarras. Ils se tournèrent vers celui dont la foi et la vertu éclairaient surtout l'intelligence. « Cette affaire de Dieu, » dit le biographe de saint Bernard, « incombait au serviteur de Dieu; elle dépendait de sa parole, ex ore ejus tota causa pendebat. » Bernard, déférant, malgré ses craintes et ses tremblements, aux exhortations de tant d'hommes fidèles, s'embarrassa moins dans le dédale de la procédure électorale qu'il ne s'enquit des méritesdes élus, de leur vie, de leur réputation. Il trouvait, d'un côté, la recommandation d'Honorius II, les bonnes mœurs, la dignité de la vie; de l'autre, l'intrigue, la simonie, des accusations au moins plausibles. Le saint n'hésita pas : « Il ouvrit la bouche, » dit son biographe, « l'Esprit-Saint
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l'inspirait (apermt os suum et Spiritus Sanctus impievit); il parla avec cette pénétration et cetle force, celte chaleur et cette raison qui persuadaient les sages et entraînaient les foules. Tout le monde s'écria, à Etampes, d'une voix : « Innocent pape! » Aussitôt le vrai roi de Cluny, Pierre le Vénérable, envoie une escorte au pontife légitime pour le recueillir pendant quelque temps, dans les murs de son cloître et l'encourager à tenir à Clermont, au centre de la vieille Gaule, un concile d'évoqués en faveur du maintien de la discipline dont renard soutenait ainsi la cause (1). C'était là un de ces triomphes de l'intelligence et de la parole qui étaient moins rare qu'on ne le croit, au moyen âge, où la force, le plus souvent régnante, avait souvent son contrepoids dans la foi.
L'Eglise allemande n'avait pas manqué non plus de s'enquérir des faits. Le Lorrain Norbert, archevêque de Magdebourg, devenu tout à fait allemand dans son siège, et, au grand désespoir d'Adalbert de Mayence, qui s'en plaignait, principal conseiller de Lolhaire, avait envoyé consulter en Italie l'archevêque de Ravennes, Gauthier, et l'évoque de Lucques, Hubert, avec lequel il était en très étroite amitié. Ceux-ci arrivèrent bientôt, accompagnés d'autres évêques ullramonlains. Au nom de l'Eglise italienne, à l'exception cependant de Rome, de Milan et de quelques autres, ils dénoncèrent Anaclet II comme « un loup dévorant, comme un autel de malédiction élevé contre la volonté de l'Eglise »; ils recommandèrent, pour sa sagesse et sa piété, Innocent II. Ils conjurèrent Lolhaire de passer aussitôt les Alpes « pour déraciner l'hérésie judaï-
<1) Vita Bernardi, lib. II, ch. i, n, ni, iv. — Suger, Vita Ludovici, Epist. Bern., 125.