CHAPITRE XIX. — LOTIIAIItE DE SAXE
prestige du souverain n'y avaient cette fois aidé. La puissance morale de l'opinion chrétienne de cette époque avait tout fait. La querelle avait été débattue dans de libres assemblées aristocratiques, mais composées alors des plus intelligents et des plus intéressés; elle avait été décidée par la foi, l'intelligence, la parole d'un homme dans lequel les masses trouvaient le vrai représentant de l'esprit de ce temps. De la France cette opinion victorieuse avait gagné et entraîné l'Angleterre, l'Allemagne, le reste de l'Europe. Un Français, l'archevêque de Ravennes Gauthier, le lorrain Norbert, avaient prêté leur tout-puissant concours au fondateur de l'ordre de Clairvaux. Telle était, à ce moment presque unique dans son histoire, l'autorité de l'Eglise, alors réformatrice et puissante, lorsque, indépendante dans les Etats et sous la tiare, elle trouvait, en se réunissant dans ses conciles, une voix: populaire assez autorisée par la sainteté, c'est-à-dire par la vertu en honneur de ce temps, pour faire prévaloir auprès de tous ce qu'elle regardait comme la vérité ou la justice !
Il restait cependant k reconduire à Rome, à faire rentrer dans sa capitale le vrai et légitime pape. Lequel des deux, du roi allemand Lothaire ou de l'abbé français Bernard, de la force morale ou de la force matérielle, aurait cet honneur? La voix de l'Eglise, de l'Europe, semblait imposer celle lâche à Lothaire, appelé à remplir, comme ses prédécesseurs, un rôle à la fois ecclésiastique et européen. La France de Louis VI n'avait encore que la puissance morale. Pour la première fois au moins, le souverain de l'Allemagne devenait le vrai mandataire de l'Europe chrétienne. Mais il fallait promptement aviser; car Anaclet, à défaut de l'opinion européenne, cherchait aussi l'appui d'armes temporelles; il ne se contentait plus du concours,
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d'ailleurs assez débile, de l'archevêque de Milan, Anselme, et de l'anti-roi , Conrad; agissant en prince politique, il s'adressait, au midi de la Péninsule, à la puissance croissante des Normands de Naples et de Sicile, au risque de la grandir encore aux dépens de l'Eglise.
Là, en effet, après la mort de Guillaume, petit-fils du conquérant de Naples, Robert Guiscard, et de Roger Ier, conquérant de Sicile, Roger II, héritier de l'âpreté normande, cherchait à réunir en un seul et puissant liai les deux rivages du Phare, conquêtes de ses aïeux. Il avait déjà obtenu d'Honorius II le duché de Pouille, qui appartenait à un certain Rainulf, et la principauté de Capoue, propriété d'un petit prince normand nommé Robert. Par un traité conclu à Avellino, Anaclet II lui concéda (de quel droit?) sur Capoue, Naples, la Sicile et le midi de l'Italie, moins Bônévent, tous les pouvoirs royaux avec celui de se faire couronner par tel archevêque qu'il voudrait, à la seule condition pour lui de se reconnaître vassal du pape, et, à ce titre, de lui payer un tribut annuel de six mille écus d'or. Ainsi, par l'effet du schisme, une puissante royauté féodale, préjudiciable au Saint-Siège qui avait déjà eu maille à partir avec les Normands, contraire aux prétentions du roi de Germanie à disposer de l'Italie à son gré, allait s'élever au midi de la Péninsule. C'était une raison de plus pour le roi Lothaire de passer les Alpes.
Avant de partir, Lothaire régla, tant bien que mal, les affaires de l'Allemagne. Depuis un an, il y avait à Trêves impossibilité d'aboutir à une élection régulière de l'archevêque. Le cardinal légat d'Albano ayant poussé enfin , malgré Lothaire, un nouveau candidat, Adalbéron, .de la maison de Montreuil, lorrain, d'éducation toute française, primicier de Metz, homme d'une ambitieuse audace et