CHAPITRE XIX. — LOTHAIRE DE SAXE
des Marinions, Vicelin , vient se plaindre à Lothaire que ceux qu'il convertissait étaient souvent rançonnés, torturés, mis en croix par les Slaves, sans que Niclot et Prebislas trouvassent rien à y redire. Lothaire fait bâtir au-delà de l'Elbe, sur la hauteur naturelle d'Alberg, par les mains même des païens , la forteresse de Sigeberg , et y jette une bonne garnison à l'abri de laquelle Vicelin bâtit une église et une abbaye. C'était également faciliter, dans ce pays, l'extension de la puissance ecclésiastique de l'archevêque de Magdebourg, telle que la lui avait aussi conférée récemment Innocent II; c'était y préparer l'établissement de la domination allemande rêvée déjà par Otton le Grand. Les princes slaviniens, en consentant à bâtir cette forteresse et ces églises, avaient bien le sentiment qu'ils préparaient leur servitude. « Vois- tu ce fort, » disait l'un d'eux avec tristesse à son compatriote, « ce sera le joug de notre terre. » — « Sans doute, » répartit l'autre, « mais qui nous a préparé ce malheur ou qui a donné ce mont à l'empereur? » A quoi le prince reprit en montrant Vicelin : <- Vois ce petit homme au crâne dénudé près du roi; c'est lui qui nous a préparé ce grand malheur (1). »
Comment t'anti-roi, Conrad de Hohenstauffen, revenu d'Italie, excommunié, analhématisé, sans autre ressource que le dévouement et la puissance de son frère Frédéric, pouvait-il encore résister à l'empereur? Lothaire, décidé à en finir, rassembla une armée à Wurtzbourg (août 1 134), lieu ordinaire de ses diètes, et donna rendezvous à son gendre Henri II sous les murs de la ville d'Ulm que les deux Hohenstauffen avaient fortifiée sur le Danube. Malgré le courage des bourgeois, Ulm fut pris,
\\) Helm., c. li : lllcinduxit super ?ios universum malum hoc.
52 WELFEN ET W1BLÏNGEN (GUELFES ET GIBELINS).
rasé et incendié ; les chevaliers saxons et Henri II se répandirent dans la Souabe mettant à raz de terre, le fer et le feu en mains, les châteaux, les villages; « de mémoire d'homme, la Souabe n'avait vu pareille ruine ». Frédéric eut pitié de son duché. Pendant l'hiver qui mettait une trêve à ces ravages, il alla trouver à Fulde l'impératrice Richenza, sa parente, et la pria d'intercéder en sa faveur. Le légat romain Gérard, qui accompagnait l'empereur, leva donc l'excommunication qui pesait sur Frédéric. Lothaire promit de le recevoir en grâce, s'il se rendait dans quatre mois à Bamberg, en Franconie, pour y faire sa soumission en diète devant les princes. Retourné au milieu des siens, près de son frère Conrad, dans son manoir fortifié de Hohenstauffen, ce fier prince hésitait encore, quand l'homme du siècle, Bernard, ce grand dompteur de consciences et cet infatigable conciliateur, traversant le pays montagneux et boisé de la Souabe, entra désarmé dans la forteresse et remporta sur ces vassaux rebelles qui avaient rêvé la couronne impériale, une de ces victoires qu'un homme de Dieu seul alors pouvait obtenir de ces cœurs indomptables. C'est, en effet, après l'avoir vu, entendu, que Frédéric et Conrad abandonnèrent la forteresse et, accompagnés de Bernard, comme de leur directeur, se rendirent à Bamberg où était Lothaire ; là, nu-pieds, ils mirent leur orgueil, devant les princes, aux genoux de l'empereur; et, reçus en grâce, ils lui restituèrent, pour garder leurs duchés, les biens impériaux (1) de la succession franconienne.
(1) Ott. Fris-, Chron., VII, c. xix. Les Mon» Weing., p. 788, et la Chron. Ursp., p. 200, confirment en ce point le biographe de saint Bernard.