CHAPITRE XX. — RÈGNE DE CONRAD III
Hohenstauiïen. Celait toujours, dans l'absence d'une constitution qui fixât les droits du souverain et des grands duchés, la lutte de la royauté et de la féodalité allemande. Pour pouvoir la soutenir, Conrad III, s'appuie, comme l'avaient fait les Ottoniens, sur ses parents; et, comme les Franconiens, il ne veut pas laisser plusieurs duchés dans les mêmes mains, mais bien en pourvoir sa famille.
Ce premier conflit des Welfen et des Wiblingen engendre bientôt moins une guerre civile où l'on peut parfois entrevoir un peu d'ordre dans le désordre, que, sur tous les points du territoire, une foule de petites guerres privées où toutes les ambitions locales saisissent le prétexte de la lutte de Conrad III et d'Henri le Superbe et les noms des deux familles, pour se donner carrière.
En Saxe, Albert l'Ours conquiert un instant le duché au combat de Mimersberg sur le margrave de Misnie , sur le comte palatin de Saxe, et sur d'autres encore restés fidèles à Henri ; il prend Lunebourg, Bardewick, Brème, et dispose déjà du duché de Holslein en faveur d'un de ses partisans. Mais voici la frontière Nord-Est ébranlée. Aussitôt les Wendes païens se jettent sur le territoire des Wagriens et des Obotrites plus chrétiens, et Prebislas le Slave détruit et met en cendres la forteresse et le monastère de Sigeberg, œuvre de Vicelin sur la droite de l'Elbe. Tout retourne à la barbarie au bord de la Baltique, même dans le Holstein ; Hambourg, Brème, Lubeck, qui commençaient, sont deux fois pris et repris et deviennent la proie des flammes; ce qui avait été fait là pour la défense morale et matérielle de l'Allemagne est perdu. Et, dans le Brandebourg même, la vieille mère d'Albert l'Ours, Eilika, une femme forte, ne peut défendre le margraviat dans les châteaux de son fils qui sont mis en cendres.
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En Bavière, Léopold d'Autriche, soutenu par l'archevêque de Salzbourg, par son frère Otton, évêque de Frisingen, prend pied à Ratisbonne et dans tout le duché, pendant que le frère de Conrad III, Frédéric de Souabe, contient ou même dépouille Conrad de Zœhringen en Ailemanie. Mais les châteaux tenus par les partisans des Welfen, par le frère même de Henri, résistent dans la partie du pays couverte de montagnes. La guerre est jusque dans la ville de Cologne où l'archevêque et les bourgeois sont aux prises, jusque dans les Pays-Bas où l'héritage de Godefroy de Louvain avec le duché de basse Lorraine est disputé, les armes à la main, par Godefroy le jeune et Henri de Lim bourg. Par suite aussi, en Italie, l'autorité allemande est compromise. Le pape Innocent II, ayant voulu agir, comme autrefois Nicolas II, contre les conquérants normands, Roger II le fait également prisonnier. Il est vrai, selon les antécédents, le Normand se précipite aux pieds du pape et reçoit de lui aussi , comme d'Anaclet , l'investiture du royaume de Sicile et des pays conquis en terre ferme, moins Bénévent; mais le pape se substitue ainsi à la suzeraineté que Lothaire avait revendiquée pour l'empire. De la mer à la mer, de la Baltique au golfe de Tarente, l'empire recule.
Le sort des deux adversaires qui trouvent à peine des armées au milieu de tous ces gens occupés à se battre pour eux-mêmes est souvent étrange. Par trois fois Conrad III, toujours flanqué du légat du pape, cardinal Diettwin, et d'évêques plus que de soldats, à Augsbourg, en Bavière, à Goslar et à Quedlimbourg en Saxe, dans des diètes convoquées par lui, se trouve si peu en sûreté qu'il se dérobe à ses ennemis ou à ses amis, à ses adversaires ou à ses
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hôtes, on ne sail, pour s'enfuir (4). Son rival Henri le Superbe, en retour, ne pouvant tenir en Bavière, abandonné de ses amis, arrive sons un déguisement en Saxe ; « il se jelte comme un lion (2) », dit la chronique, « sur les villes et les cbâteaux de ses adversaires et force ses ennemis, même Albert l'Ours, à la fuite; » il n'est arrêté que par le landgrave de Thuringe, Louis, que Conrad lit avait attaché par un mariage à sa fortune.
Entin au milieu de l'année 1139, les deux adversaires, après bien des courses et avec des forces respectables, se trouvent en face, justement dans le landgraviat de Thuringe qui servait de passage entre le nord de la Bavière et la Saxe. Le roi Conrad III avait avec lui beaucoup d'archevêques, d'évêques, venus avec leurs vassaux, et d'abord le hardi et habile Adalbéron, puis ceux de Mayence, de Spire, de Worms, de Wurtzbourg et les abbés de Hirchfeld et de Fulde, enfin Albert l'Ours, Louis de Thuringe, Léopold d'Autriche et le duc de Bohême Sobieslas. Derrière Henri se trouvait la majorité des princes et des évêques de Saxe, avec des Bavarois, mais qui avaient avec de grandes difficultés pénétré en Saxe comme des pèlerins (sub specie peregrinationis).
La Werra séparait les deux armées, non loin de Creutzbourg. Des deux parts, les soldats, dit une chronique, paraissaient être animés des mêmes désirs de vaincre ou de mourir, ardentibus animis in utrumque paraît ant fortiter vincere cuit non inulte mari, Conrad III et
(1) Afin, sax. ad ann. 1139 : Quibus venientibus et prope ipsum locum hospitantibus. — (2) Ott. Frisig., VII, 23 : Pêne omnibus deficienlibus clam inde egressus quatuor tantum comitatus Sociis in Saxoniam venit.
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Henri le Superbe songèrent cependant chacun aux conséquences possibles d'une défaite; les évoques des deux partis intervinrent. Parmi eux, il y avait un homme de ressources, l'archevêque de Trêves, Adalbéron, le même qui avait conquis de haute lutte son siège sous Lothaire, qui avait circonvenu en Italie Innocent II et fait roi Conrad III. Il avait, avec de nombreux chevaliers, amené une quantité considérable de vivres et trente énormes tonnes de vin, comprenant que, entre compatriotes, le vin et les provisions (1) feraient plus pour la victoire que des milliers de soldats faméliques. Les Allemands avaient conservé encore du temps de Tacite, l'habitude de traiter les affaires après boire. Les Saxons surtout burent et mangèrent beaucoup. On conclut une trêve jusqu'à la Pentecôte, chacun gardant ce qu'il avait ; et on remit à traiter d'une paix définitive à la Chandeleure. Il avait été versé plus de vin que de sang à Creuzbourg sur la Werra. L'archevêque de'Trèves, qui ne s'oubliait jamais , fui récompensé de sa peine et de ses sacrifices, en attendant mieux, par le don de la grasse abbaye de Saint-Maximin qui devait lui causer plus d'un souci. Le duc Henri le Superbe retournait peu satisfait des bords de la Werra à Quedlimbourg, quand il mourut subitement en route de chagrin ou peut-être du poison (20 oct. 1139); et, après avoir subi les plus grandes vicissitudes, il était enterré au monastère de Lutter, près de son beau-père, l'empereur Lothaire (2).
(1) Gest. arch. Trev. : Quingentos adduxit milites et xxx carratas vini et immensam victeralium copiam secum adduxit. — Misit carrelas Maxime Saxonibus. Perpendit enim plus confcrre ad victoriam vini copiam et aliorum victualium quam multa millia virorum famclicorum. — (2) Bien que la plupart des chroniques