CHAPITRE XX. — RÈGNE DE CONRAD III
mélange d'une naïveté plaisamment antique et d'une délicatesse naissante répond très-bien à l'état de mœurs encore grossières mais déjà effleurées par une civilisation supérieure.
Ce sentiment nouveau ne fut pas étranger non plus à une tentative sérieuse d'apaisement. La mort de Léopold d'Autriche, arrivée le 18 octobre 1141, celle de la vieille Eilika, mère d'Albert l'Ours (16 janvier 1142), écartaient les ennemis les plus irréconciliables. Conrad III, transportant le margraviat d'Autriche à son plus jeune frère utérin, Henri Jasomirgott, dont il donnait le palatinat rhénan à son beau-frère, Ilermann de Slahleck, laissa vacant, sans en disposer, le duché de Bavière, et convoqua les princes les plus importants de la Saxe et de la Bavière à se réunir à lui à Francfort (19 avril 1 1 42) pour traiter à l'amiable.
Beaucoup de ces ennemis jurés étaient en face les uns des autres : Albert l'Ours, Gertrude, fille de Lolhaire, veuve du Superbe , mère de Henri le Lion , Frédéric de Hohenslauffen, tous les autres demi-frères de Conrad. Ils survivaient, après cette guerre, à Henri le Superbe, à Richenza l'impératrice, à la vieille Eilika, sans compter tant d'autres moins connus. Tant de deuils parvinrent-ils à attendrir quelques-unes de ces ambitions farouches? Toujours est-il que la jeune veuve de Henri le Superbe, Gertrude, touchée d'un tendre sentiment, donna le signal d'une réconciliation en offrant sa main au demi-frère de Conrad III, Henri Jasomirgott, fait récemment margrave d'Autriche. C'était rapprocher la Saxe de la Bavière et toutes les deux du roi. Le margrave Albert l'Ours, de la maison de Ballenstsedt, fit alors sa soumission et obtint son comté et son margraviat, mais avec le litre de prince
80 WELFEN ET WIBLINGEN (GUELFES ET GIBELINS).
d'empire et sans aulre dépendance que celle du roi , en renonçant, il est vrai, au duché de Saxe en faveur de Henri le Lion qui laissa aussi au nouveau mari de sa mère celui de Bavière; et l'on célébra avec pompe et avec joie le mariage qui faisait tomber momentanément les armes des mains des Welfen et des Wiblingen. La mort de Gerlrude, la nouvelle femme de Henri Jasomirgott, dans cette famille éprouvée coup sur coup (1143), ne compromit heureusement pas cette paix qui terminait au moins la plus dangereuse des guerres et qui laissa le roi de Germanie raffermi songer à ses devoirs d'empereur (1).
Il faut bien le reconnaître, si l'on veut juger avec impartialité le rôle joué au moyen âge par les souverains de la Germanie, l'opinion générale, le courant des circonstances, en les appelant à l'empire, agrandissait tous les jours leur tâche. Chaque événement nouveau qui s'accomplissait au-dedans ou sur les limites de la chrétienté, semblait solliciter partout à la fois leur intervention. Au milieu du xne siècle, en Europe, une révolution nouvelle, soulevée par un souffle de liberté inconnue commençait, en Italie surtout, mais bientôt aussi dans les autres contrées chrétiennes, à affranchir les villes et cités du joug des seigneuries laïques ou ecclésiastiques ; et, par là, elle menaçait d'ébranler aussi la puissance des rois. Hors de l'Europe, les vicissitudes de la Terre-Sainte conquise par le sang des chrétiens, le sort du royaume de Jérusalem, élevé en pleine Asie par les chevaliers francs entre l'empire byzantin schismatique et les puissances musulmanes, ne devaient pas, dans le temps de foi qui avait suscité les croi-
(1) Voir les Annales soncti Disibodi, Stadenses, Palidenses, Paihcrbrunnenses, Coloniemcs, Weivgartenws, Magdeburgenses, etc.