CHAPITRE XX. — RÈGNK DE CONItAI) III
corrompue par suite de sa richesse et de sa puissance temporelle même , ses représentants les plus autorisés poursuivaient de leurs vœux, et souvent de leurs objurgations pressantes, une réforme qui semblait nécessaire, Saint Bernard déplorait tout le premier l'appareil mondain dont les papes s'étaient environnés, la tiare, le regnum, dont ils ceignaient leur Iront, « les lois de Justinien plus souvent invoquées au palais de Lalran que les préceptes de l'Evangile », et l'envoi, avec la personne des cardinaux, dans les provinces chrétiennes, de véritables proconsuls. Quel souverain temporel pouvait tenter de remédier à ce mal qui, en discréditant les Eglises, tendait alors à ébranler la base même de tout pouvoir politique, si ce n'est le chef du Saint-Empire romain?
Mais l'ingérence du pouvoir temporel du che du Saint- Empire dans les affaires de l'Eglise, même dans l'intérêt d'une réforme modérée, n'était-elle pas autant à craindre, pour celle-ci, que la violente réforme prêchée par Arnaud de Brescia? Saint Bernard, l'homme du siècle qui connaissait le mieux toutes ces difficultés, en était aussi le plus préoccupé. Si, dans ses lettres à Conrad même, il reconnaissait, conformément aux idées répandues de ce temps, que Rome était la tête de l'empire (caput imperiij,q\ie l'Eglise était sous la protection de Conrad III et que ce qui se passait à Rome « était une diminution de la puissance césarienne (diminutio imper ii) (1) », il n'en conjurait pas moins le Hohenslauffen de ne jamais se départir du respect qu'il avait toujours nourri pour le Saint-Siège. En homme politique capable de lutter avec les plus habiles, il se prêtait à servir d'intermédiaire entre Rome et le Pape, entre l'empire et
(1) S. Bern., Ep. 183,244, 245.
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Roger II, qu'il avait traité autrefois d'ennemi ou de tyran, pour sauvegarder tons les principes et conjurer tous les conflits. Autant de raisons peut-être pour détourner les esprits des hommes, qui savaient embrasser les intérêts de la chrétienté tout entière, vers cet Orient dont le sort, grâce à Jérusalem, jetait à la même époque l'émotion dans toutes les consciences, et pouvait toucher les souverains et l'Eglise, sans susciter entre eux les mêmes dangereuses rivalités !
En partant dans sa jeunesse pour les lieux sainls, Conrad III avait déjà obéi à l'influence chevaleresque et ecclésiastique exercée sur l'Allemagne depuis la fin du siècle précédent. Lors de la première croisade, il est vrai, les chevaliers allemands n'avaient pas été fort nombreux. Mais, depuis, à la suite des fondations françaises des ordres de Prémontré et de Citeaux, la propagation des sentiments chevaleresques par la littérature française née de ces temps , et par la légende de Charlemagne qu'on faisait voyager jusqu'au saint Sépulcre, avait multiplié aussi à l'est du Rhin les maisons des Hospitaliers et des Templiers; et l'Allemagne s'était plus intéressée aux destinées du royaume de Jérusalem et des principautés chrétiennes. On avait vu maint chevalier allemand, comme le jeune Conrad, prendre isolément ou par petites troupes le même chemin. Ceux qui en étaient revenus avaient agrandi l'horizon politique de l'Allemagne, élevé, épuré son ambition, popularisé une idée, des sentiments pour lesquels elle n'était point mûre encore, cinquante années auparavant. Maintenant elle partageait d'autant plus la haine des chrétiens contre les Infidèles, qu'elle avait près d'elle, sur ses frontières, ses païens, les slaves de l'Est, qui la condamnaient à une perpétuelle guerre.