CHAPITRE XX. — RÈGNE DE CONRAD III
Le jeune Conrad surtout, dans son voyage à travers l'empire grec el en terre sainte, avait pu comprendre les dangers auxquels les successeurs de Godefroy de Bouillon, à Jérusalem, Baudoin Ier et Baudoin II, étaient exposés entre le sultan de Mossoul, sur l'Euphrale (Emadeddin Zinghi), et les empereurs de Constanlinople, maîtres de l'Asie Mineure, mais souvent aussi jaloux et ennemis des chrétiens latins que des mahométans, surtout depuis que les possessions chrétiennes avaient ravivé en Asie toutes les amhitions politiques et toutes les haines religieuses. En voyant tantôt l'antique Edesse, par exemple, le poste avancé des chrétiens sur l'Euphrale, attaquée à plusieurs reprises (M 44-45) par les musulmans, tantôt la ville d'Anlioche, sur la côte phénicienne, convoitée par le Byzantin, Conrad 111 pouvait-il se soustraire aux préoccupations qui s'imposaient surtout au premier souverain de l'Occident latin?
A une époque, en effet, où la politique n'était pas aussi étrangère qu'on pourrait le croire à la conduite nonseulement des souverains chrétiens, mais même des personnages les plus mystiques de ce temps, on voit, dès l'année 1143, le roi Conrad III et l'empereur d'Orient, Johannes II, échanger des ambassades au sujet d'un mariage entre la sœur du premier et le fils du second. Conrad, qui fil les premiers pas, y voyait le double avantage de pouvoir ainsi protéger les chrétiens latins d'Orient contre les entreprises de Byzance et d'unir les deux empires d'Occident et d'Orient non-seulement contre les puissances mahomélanes , mais aussi contre leur ennemi politique commun en Italie, le roi d'Apuiie et de Sicile, Roger II.
Ces négociations renouvelées de celles qui avaient eu lieu au temps d'Otton le Grand, près de deux siècles au-
86 WELFEN ET WIBLINGEN (GUELFES ET GIBELINS).
paravant, permettent de surprendre à cette époque le degré de considération que s'accordaient les deux empires et elles jettent un jour sur leur politique réciproque. Bien que Conrad III fût moins puissant que n'avait été le grand Otton, et qu'il n'eût point encore été couronné à Rome, il prend, dans la lettre qu'il fait porter, par son chapelain Albert, à Johannes II, le titre d'empereur des Romains qui avait été contesté d'abord par la même cour, deux siècles auparavant, à l'empereur saxon, et après son couronnement. En présentant cette alliance matrimoniale comme un effet naturel des liens d'affection qui « unissent dans Rome et dans Conslanlinople la mère et la fille », Conrad III fait un tableau flatteur de sa puissance : « Nonseulement toutes les parties de son royaume lui sont soumises, mais tous les peuples et Etats voisins lui envoient des ambassades et des otages; l'Italie, la Lombardie, l'/Vpulie attendent sa venue, et la France, l'Espagne, l'Angleterre, le Danemark sont dans le respect et dans la dépendance. »
Il fallait croire la cour de Conslanlinople, assez mal informée des affaires européennes, pour lui parler ainsi. Il est vrai, en 1142, le fils du roi de Danemark avait prêté hommage à Conrad ; Boleslas IV, duc de Pologne, Bêla III l'aveugle, de Hongrie, et le duc de Bohême avaient cherché à faire des alliances avec cet empereur germain qui ne manquait ni de sœurs ni de demi-sœurs pour tous les prétendants ; et l'apparition de Conrad à la tête d'une armée en Bohème avait assuré la soumission de ce duché à Wladislas II. Mais il suffit de suivre d'un peu près ce souverain, toujours errant, dans ses diètes ou sur ses frontières pour se convaincre de sa réelle faiblesse.
En Saxe, les diètes si fréquentes du roi Conrad III,