CHAPITRE XX. — REGNE DE CONRAD III
Saint Bernard cette fois n'hésite plus. L'abbé de Clairvaux arrive à Mayence aa milieu de chrétiens dont les mains avaient été trempées dans le sang israélite. « Ta doctrine sanguinaire, » s'écrie Bernard en s'adressant à Radulf, « n'est pas de toi, mais de celui qui t'a envoyé, de celui qui a été homicide dès le commencement, du père de tout mensonge »; il montre les Juifs assez condamnes par l'obligation, la servitude où ils sont de vivre dans leur foi au milieu des chrétiens, comme l'a voulu le Christ, pour qu'ils témoignent de sa vie, de sa mort et de sa doctrine. Il révèle à la dure foi de cet âge la doctrine plus large et plus humaine de l'Eglise universelle, s'ouvrant, à la fin des temps, même à ses ennemis. « Ne les tuez pas, » dit-il, « eux aussi ils se convertiront vers le soir des siècles; lorsque la plénitude des nations entrera, tout Israël sera sauvé (1). » Et, après avoir renvoyé Radulf à son couvent et apaisé ces furieux qui voulaient d'abord lui faire un mauvais parti, Bernard va trouver à Francfort, fin novembre 1146, le roi de Germanie qui hésitait toujours entre une expédition impériale en Italie et une croisade en Terre-Sainte.
À Francfort, le Saint prêche d'abord la paix de Dieu à l'intérieur, puis la croisade au dehors, dans ce pays toujours en querelles el en armes. 11 y avait une telle foule ia première fois dans l'église de Francfort que le roi Conrad fut obligé de couvrir Bernard de son manteau quand
cum parvulis, indiscrète, sine dilatione, sine miseratione interficiunt.
(1) S. B., Epist., 363, 467 ; Ne occidatis eos quia et ipsi ad vesperem converlentur et cum intraverit genlium plenitudo, tum omnis Israël salvus erit.
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il eut fini et de l'emporter dehors et à travers les rues sur ses bras. Ni les prédications publiques ni les entreliens particuliers de Bernard ne persuadaient cependant Conrad, qui ne pouvait ni quitter le Saint ni lui promettre de partir. Mais, à Spire, dans le dôme rempli de fidèles, au moment où l'on s'y attendait le moins, quand le pieux mystère allait s'accomplir, au-dessus de la foule agenouillée ou accroupie, la voix de Bernard retentit tout à coup, avec cette puissance de l'émotion chrétienne qui semblait faire de lui, pour les fidèles, l'interprète de Jésus lui-même. Il transporte son auditoire au jour du jugement dernier, aux pieds même de Jésus. Par la bouche du moine, Jésus s'adressant à Conrad : « Homme, » lui dit-il, « quel bien ai-je pu faire que je ne t'aie pas fait : la puissance, l'empire, la plénitude des biens du corps et de l'esprit, la force, l'intelligence, je t'ai tout donné; mais toi, quel usage as-tu fait de tous ces dons pour mon service? tu ne défends pas même le lieu où je suis mort et où je t'ai sauvé; et bientôt les gentils pourront aller de par le monde, disant : Où est-il leur Dieu, ubi est Deus illorum? » — « Assez, » s'écrie le roi, en fondant en larmes, « je servirai celui qui m'a racheté »; et il écrivit au pape : « Je n'ai eu le temps de consulter personne; le doigt miraculeux de Dieu a touché mon cœur (1). » Ajoutons cependant que tous n'étaient pas comme Conrad : « Les motifs, dit excellemment la chronique deWurtzbourg, étaient divers; les uns, amis du nouveau, se décidaient à aller vers d'autres terres ; les autres étaient poussés hors de leurs maisons par la pau-
(1 ) Voir le premier biographe de saint Bernard, et la lettre de Conrad, Wibald's Sammlung : Spiritus Sanctus mox cor meum mirabili cligito tetigit.