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CHAPITRE XIX. — LOTHAIRE DE SAXE

à la place de celles qu'ils abattent, à la place des duchés, des puissances avec lesquelles il leur faudra compter : les comtes, les chevaliers, féodalité nouvelle, et les villes. En Allemagne, ils ont donné aux comtes l'hérédité pour affaiblir les ducs et ceux-ci y ont aussi visé ; en Italie, et même en Allemagne, ils ont favorisé l'affranchissement des villes; les villes italiennes chercheront derrière cet affranchissement l'indépendance nationale et les cités allemandes, la liberté. Ils ont prétendu donner exclusivement l'investiture aux évéques allemands et ils ont poussé ceux-ci dans les bras de la papauté qui a obtenu par là au moins le concordat de Worms; ils ont voulu créer une grande féodalité allemande en Italie et ils ont uni contre eux la petite noblesse des campagnes à la bourgeoisie des villes. Inévitables effets d'une ambition qui, pour vouloir tout embrasser, n'arrive jamais à rien étreindre et trouve toujours sa lâche à recommencer!

C'est pour disposer d'un pouvoir encore si envié, mais si difficile à exercer, qu'on vit, à l'approche du jour solennel, arriver vers l'antique Camba, non loin de Mayence, les premiers princes du royaume, archevêques, évéques, abbés, ducs, comtes et simples chevaliers. Ils étaient bien soixante mille. C'était tout le peuple mitre et armé de l'Empire. Le duc de Souabe, le chef de la nouvelle, mais déjà illustre maison de Hohenstauffen, Frédéric II le Borgne, « qui traînait toujours son camp à la queue de son cheval », descendant à travers ses domaines de la vallée d'Alsace, s'établit sur la rive gauche du Rhin avec les comtes souabes et les Franconiens occidentaux. Près de lui se rangent les clercs et les seigneurs féodaux de Lorraine, de Bourgogne, de Flandre et de Hollande.

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Sur la rive droite campent, sous leurs ducs, les Saxons, les Bavarois et ceux, de l' Autriche (Œstrick) avec leur margrave Léopold. On voyait à l'assemblée deux légats du pape, les cardinaux Gérard et Romanus et l'un des hommes d'Eglise les plus importants de la France, le célèbre abbé de Saint-Denys, Sugcr, ministre du roi de France Louis le Gros, cinquième roi de la dynastie capétienne, commencée sous les Ottons, et qui alors grandissait à l'Occident de l'Allemagne. Ils étaient là comme pour témoigner de l'importance européenne de l'événement.

Celui de tous les princes dont l'ambition paraissait le plus autorisée était, sans contredit, le duc de Souabe, Frédéric de Hohenstauffen, de la famille des Wiblingen (Gibelins). Fils de Frédéric de Buren et de la Franconienne Agnès, fille de Henri IV et sœur de Henri V, né au vieux manoir de Hohenstauffen qu'il avait rebâti en Souabe sur une hauteur en forme de pyramide, entre les vallées boisées de la Rems et de la Fils, qui coulent au nord du Rauhe Alp au Neckar, âgé de trente-cinq ans, d'un visage mâle, déparé seulement par la perle d'un œil, brave, instruit, éloquent, affable, il avait acquis son beau duché au service des empereurs franconiens et de l'empire. Sa femme était la fille du duc de Bavière, le welf Henri. Sa mère Agnès, fille d'empereur, avait épousé en secondes noces le puissant margrave autrichien Léopold ; mais elle n'en était pas moins dévouée au fils qu'elle avait eu de son premier mariage. Son frère, Conrad, était un chevalier de renom, duc de Franconie, qui se faisait alors pardonner d'avoir combattu contre l'Eglise en partant pour la Terre-Sainte, conversionem moriim suorum professas Jerosoliniam se profecturum. Si l'empereur Henri V avait remis les insignes de l'Empire (re-

CIIAPITKE XIX. — LOTIIMRE DR SAXE. Il

galia) à sa veuve, l'impératrice Mathilde, la tille des rois anglais, pour être gardés à Trifels en Alsace, au moins avait-il laissé à Frédéric, comme à son héritier, à son neveu, au fils de sa sœur Agnès, tous les biens allodiaux de la famille franconienne, pour la plupart situés en Soiuibe, en Franconie, sur les bords du Rhin et en Italie, ce qui faisait de celui-ci le prince le plus puissant, sans contredit, de la Haute-Allemagne ou de la Germanie méridionale (1). Il n'y avait qu'un prince dans cette partie de l'empire qui put lutter d'importance avec Frédéric, c'était Henri, dit le Noir, duc de Bavière, successeur de Welf V, de la famille noble et antique des Welfen (Guelfes), dont les possessions, autour du manoir héréditaire qui remontait au moins à Charlemagnc, étaient situées dans le voisinage de Ravensburg (2), sur les collines septentrionales du lac de Constance [Bodeu-See], et allaient jusqu'aux grandes Alpes. Il avait augmenté son renom et sa fortune, au contraire de Frédéric, en soutenant le parti des papes et de l'Eglise. Son fils aîné, moine de Clairvaux fondé récemment par le plus célèbre des abbés français, saint Bernard, était mort en revenant de la Terre-Sainte. Outre l'antique duché de Bavière, il possédait des domaines -étendus en Saxe, du chef de sa femme, entre autres Lunebourg, et il avait acquis aussi des biens au-delà des Alpes en Italie, en Toscane surtout. Ses possessions touchaient aux deux ex-

(1) Alb. Stad., adann. 1 126, dit seul que Henri V aurait désigné Frédéric pour son successeur; YAnn. Sax., la Chronique d'Ursp. et Otton de Frisingen (De gesl. Freder. I, cap. xv) distinguent nettement la remise des Hegalia de celle des biens allodiaux. — ll2) Ott. de Frisingen : Erat nalione Alemannus, ex antiqua et nobilissima Guel forum familia, el per lias mullas possessiones ex ea parie qua Pyreneus allujil A le mania, jure hereclUario habens.

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trémités de l'empire. Mais l'âge avait refroidi son ambition, et, en mariant au hohenstauffen Frédéric une de ses quatre lilles, Judith, il semblait avoir cherché à éteindre celle vieille rivalilé des Welfen et des Wibîingen ou Hohenstauffen qui, circonscrite d'abord dans une partie de l'Allemagne, devait plus tard agiter tant de pays et couvrir tant d'intérêts divers des deux côtés des Alpes.

Au Nord, il y avait un autre prétendant. Fils d'un noble et petit seigneur saxon, mais qui avait, dans les luttes précédentes, soutenu l'honneur de Saint-Pierre et l'indépendance saxonne, Lothaire de Supplinbourg n'avait dû qu'à son mariage avec Richenza, l'héritière du fameux Otton de Nordheim, le dernier des Billungen ducs de Saxe, et nièce d'un margrave de Mianie, la puissance qui avait fait de lui aussi un des premiers princes de l'empire. Au duché môme de Saxe il joignait Brunswick et les margraviats de Misnie et de Lusace. Défenseur de l'indépendance féodale allemande, des vieilles libertés de la Saxe et de la papauté, il se recommandait par là à une partie de la féodalité réunie sur les bords du Rhin et surtout à l'Eglise, toujours si puissante. Les raisons qui avaient amené l'Allemagne, lasse du despotisme de Henri V et de la querelle des investitures, à faire le concordat de Worms, ne parlaientelles pas en faveur d'un prince d'autant plus disposé à maintenir la paix qu'il avait contribué à la conclure?

L'archevêque de Mayence, Adalberl, le premier prélat de l'Allemagne et le seigneur du territoire d'élection, adversaire résolu de Henri Y dans la dernière lutte des investitures (1), joua, comme plusieurs de ses prédécesseurs, le rôle le plus important dans cette circonstance. Long-

(1; Voir au volume précédent, pp. 488, 493, 499.

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