CHAPITRE XX. — RÈGNE DE CONItAD III
son ancien rival, le jeune Frédéric à la barbe rousse, son neveu, l'évêque OUon de Frisingen, son frère et bien d'antres clievaliers, laïques et clercs armés, des femmes même, montées sur palefroi et équipées en chevaliers, au nombre de soixante mille dont, il est vrai, quinze mille malheureux qu'on n'avait pu arrêter. Cette armée vraiment allemande descendit la première le Danube pour traverser la Hongrie et l'empire byzantin. Les princes, èvêques et clievaliers de la rive gauche du Rhin, de la Lorraine, de la Francie orientale, comme on disait encore, apparurent ensuite dans la vallée du Danube, formant, par une singularité que ce temps explique, moins l'arrière-garde de l'armée allemande que l'avant-garde de l'armée française qui suivait de près (I).
Celle-ci, en voie de formation depuis le concile de Clermont, ne vint qu'à la suite. Le roi Louis VIT la commandait en personne, l'oriflamme en main, avec la reine Aliénor, le comte de Perche, son frère, les principaux seigneurs de France, des évoques, comme le bouillant Hugues de Langres, une brillante chevalerie mieux armée encore et équipée que l'allemande, et en arrière-garde, Amédée de Savoie et Conrad de Monlferrat, en tout quarante mille hommes. Après qu'elle eut passé le Rhin, reçue, hébergée avec plaisir parce qu'elle était belle, payait bien et faisait aussi beaucoup espérer d'elle, cette armée,
(I) Otto de Fris., c. xliv, nomme tous les chevaliers lorrains, qui se réunirent à Metz, ainsi que Amédée de Savoie et le marquis de Monlferrat, pour suivre, même à travers l'Allemagne et pendant toute l'expédition, le roi Louis VIL — Les Lorrains formèrent toujours l'avant-garde française avec l'archevêque de Trêves, et ils eurent plusieurs fois querelle avec l'arrière-garde allemande. V. Odo de Deuil, p. 31.
402 WELFEN ET WIBLINGEN (GUELFES ET GIBELINS).
après la précédente, fit grand effet à travers l'Allemagne et la Hongrie; un nombre plus grand encore d'Allemands, même pauvres, dont l'esprit d'aventure et d'émigration était réveillé par ce défilé de chevaux, d'armures et d'hommes, la croix sur l'épaule, se mil encore à la suite pour prendre le même chemin. Les derniers traînards de la croisade avaient disparu depuis plusieurs mois, et l'on atlendait avec anxiété en Allemagne des nouvelles de l'expédition quand, à la fin de 1 147, arrivèrent d'Orient des rumeurs à calmer les plus aventureux et à glacer les plus braves ou les plus misérables.
Déjà le vague bruit d'un grand désastre avait répandu l'inquiétude et l'effroi dans les châteaux, les villes et les chaumières; tout-à-coup on vit revenir par le Danube des pèlerins hâves, affamés, isolément ou par petites bandes. L'évêque de Ralisbonne était parmi eux. Ils racontaient que l'empereur grec, Emmanuel Comnène, en voyant arriver à Constantinople Conrad III, son beau-frère, et cette foule de croisés, dont il avait eu déjà de la peine à assurer les vivres et à contenir les écarts, s'était empressé d'abord de faire passer sur des navires en Asie-Mineure les Allemands, et même, un peu malgré eux, les Lorrains, avant que l'armée française fût arrivée. En Asie-Mineure, à Nicée, Conrad, qui avait déjà de la peine à nourrir et à entraîner son armée, avait laissé en arrière, non-seulement les Lorrains qui voulaient attendre Louis VII, mais les quinze mille piétons allemands sous le commandement de son frère, l'évêque Otto de Frisingen, et d'un obscur chevalier qui devaient les conduire le long des côtes, sur le territoire grec. Puis, avec ses chevaliers, guidés par des Grecs, il avait pris, à travers l'Asie-Minenre, le chemin de la ville d'Iconium, résidence d'un puissant sultan turc.