‹ Histoire d'Allemagne (volume 3)Chapitre 59 sur 135 · Tome IV · texte numérisé non relu

Tome IV

çant pour Bénévent, qu'avec les Romains. Frédéric se servit, non sans habileté, de ces circonstances favorables.

Passant entre les villes plus ou moins bien disposées pour lui mais affectant toutes le même respect, Frédéric, de Castigiione, franchit le Pô, et, près de Plaisance, sur la rive droite, dans la belle plaine de Roncaglia, il plante son bouclier au haut de sa bannière, pour passer îa revue de l'année allemande, recevoir l'hommage de ses vassaux, princes, seigneurs et villes d'Italie, et il prend place à son tribunal pour y rendre la justice (novembre). Deux évoques allemands, celui de Brème et celui de Halberstadt, qui ne se trouvaient point au rendez-vous, sont privés, leur vie durant, de leur temporel. La loi de Lothaire, qui interdisait l'aliénalion des fiefs sans l'autorisation du suzerain et qui investissait l'empereur du droit de rechercher les aliénations récemment faites, est renouvelée. Les députés de la plupart des villes italiennes viennent offrir des présents, exposer leurs réclamations ou leurs griefs, particulièrement Lodi, Corne, Pavie, contre la puissante et oppressive république de Milan. Frédéric ordonne à Pavie et à Milan de poser les armes; il garde en signe de défiance les deux consuls de Milan, puis il accomplit sa royale chevauchée de Lombardie pour s'assurer de la fidélité de tous.

En traversant, pour aller vers Pavie, le pays qui avait été récemment ravagé par la guerre de Milan contre Corne et Lodi et qui était maintenant détrempé par la pluie, Frédéric ne peut s'empêcher de s'indigner contre le manque de vivres, de fourrage dont souffraient ses hommes et ses chevaux. Il s'en prend aux consuls de Milan. A Rosate, il ordonne à la garnison milanaise de vider la place; il y entre,

s'y cTail par le pillage et ordonne de brûler la ville (I), ce qui est exécuté avec joie par les siens. Les consuls de Milan se plaignent; il les renvoie chez eux, où ils sont assez mal reçus, pour dire qu'il exigeait la liberté de Côme et de Lodi. Il franchit alors le Tessin en détruisant les ponts de bois derrière lui et, soutenu de Novare et de Pavie, il emporte les châteaux construits par les Milanais à Trécate et à Gallerate et il célèbre les fêtes de Noël encore à grande joie, magna alacrilate, au milieu de leurs ruines fumantes (2) (expugnata oemantur). De là, dans le Monlferrat, il condamne à la même destruction les villes et châteaux de Chieri et d'Asti, qui s'étaient affranchis du marquis de Monlferrat cl de l'évoque. Les habitants s'étaient enfuis, à son approche, dans leurs montagnes Ces exécutions étaient dangereuses même pour la discipline des vainqueurs. Frédéric est obligé de faire rude justice des siens qui se disputaient âprement le butin. Mais quelles colères et quelles haines ce caractère de la domination étrangère, réapparaissant tout-à-coup, excita dans un pays qui reprenait la liberté!

Revenu vers ïortone, alliée de Milan contre Pavie et qui tient la route de Milan à Gênes, l'empereur se heurte tout-à-coup, après la prise de la basse ville, contre la résistance héroïque des bourgeois et de quelques nobles accourus derrière les murs du château- fort adossé aux dernières pentes septentrionales des Apennins. Furieux et excité par les Pavésans, Frédéric fait pendre ou mettre en croix, les prisonniers, empoisonne avec de la poix, du sou-

(t) Otto Freis., IT, 13 et 14. — (2) Natale Domini a principe circum prœdidorum excidium caslrorum, cum magna celebralur alacrilate.

fre, des cadavres, les sources qui versent l'eau dans la ville (1); une mine qu'il pratique s'écroule sur la tête des travailleurs; deux mois se passent. Une procession de clercs et de moines, crucifix et encensoirs en main, vient demander grâce. Frédéric refuse. Il faut que les Crémonais se résignent à se rendre à discrétion ; les hommes et les femmes ont la vie sauve avec ce qu'ils peuvent emporter de leur bien. Mais la ville est pillée, détruite! et le vainqueur va recevoir pour ces beaux exploits la couronne de fer des rois lombards à Pavie, où il célèbre avec les habitants trois jours de réjouissance (2) qui font sentir davantage aux autres Italiens l'horreur de la domination étrangère. « La Lombardie, à cause de notre longue absence, » écrit Frédéric, « levait insolemment la tête; confiante en ses forces, elle s'était insurgée; nous avons avec indignation (animo indignati) détruit la plupart de ses châteaux. » C'était là le prélude du couronnement impérial de Rome.

Frédéric reçoit de brillantes ambassades des villes maritimes de Venise; Gênes et Pise, cités toutes commerçantes, à l'abri par leur position de toute entreprise menaçante et il fait pacte d'alliance avec elles; puis, traversant Parme, Reggio, Modène, Bologne, il franchit l'Apennin septentrional à Pielra Mala, et descend en Toscane jusqu'à Sienne avec une rapidité qui surprend Adrien IV. Celui-ci ne voulait point se trouver entre deux ennemis; il avait, pendant la semaine de Pâques, levé l'interdit jeté sur les Romains, à la condition du renvoi d'Arnaud de Brescia, qui, après avoir erré en fugitif dans les Apennins, tombait bientôt entre les mains de barons romains heureux

(1) Ollo Fris., II, 16. — (2) Ibid. : Cum magna civitatis lœtilia.

de posséder en sa personne une bonne proie. Peu confiant, malgré ce traité, dans ses sujets, le pape voulait se réfugier dans la haute el forte place d'Orvieto pour pouvoir aussi de là traiter en sûreté avec Frédéric. Mais le roi germain, qui descendait la vallée étroite du Tibre avec précipitation, l'y prévient; les ambassadeurs que s'envoyaient ces deux puissances se croisent, perdent du temps. Adrien IV est heureux de trouver asile sur le haut rocher fortifié aussi de CivitaCastellana. Enfin, à Viterbe, les plénipotentiaires des deux souverains se rencontrent. Quels seraient les premiers rapports du nouvel empereur avec le chef de la chrétienté ?

Frédéric promet aux plénipotentiaires de se faire livrer, pour le mettre à mort, Arnaud de Brescia, de respecter la personne du pape et de soumettre les Romains. Le pape s'engage, de son côté, à couronner Frédéric. Le traité précédent fait à Constance est renouvelé ; l'accord paraît s'établir aux dépens de Rome entre les deux puissances. A quelques jours de là, entre Sutri et Nepi, sur le petit plateau de Campo Grasso, l'entrevue entre le Germain et l'Anglais doit avoir lieu. Un détail du cérémonial faillit tout faire manquer. Le pape, arrivé à l'entrée de la tente de Frédéric, ne voit point celui-ci venir lui tenir rétrier pour descendre de cheval. Les cardinaux prennent peur, ils s'enfuient. Adrien, avec sang- froid, descend, entre dans la tente, s'asseoit, mais refuse à Frédéric, qui met genou en terre devant lui, le baiser de paix. On se sépare, on dé ibère deux jours durant; on consulte les antécédents. On reconnaît que cela s'était passé, ainsi que le voulait le pape, au temps de Lothaire de Saxe; et, le 41 juin, près de Nepi, sur les bords du lac Bracciano , des montagnes environnantes, soldats allemands et peu-

pie italien voient Frédéric accomplir le cérémonial (1).

Les, Romains ne manquent pas, de leur côté, mais trop tard, de chercher à gagner Frédéric. Un des orateurs de la république romaine, introduit devant l'empereur, dans un discours pompeux, prononcé au nom des sénateurs, des chevaliers et du peuple romain, lui offre la couronne au Capilole pour lui assurer l'empire du monde et le délivrer du joug des prêlres. « La vertu romaine, » dit-il, « avait tout dompté. Rome, pour ses péchés, avait vu cependant s'éloigner les empereurs, s'assoupir la sagesse du sénat et de son ordre équestre. Mais les sénateurs et les chevaliers voulaient rendre à Rome, en assurant l'empire romain à Frédéric, son ancienne majesté. Leur gloire et leur autorité en seraient accrues et Frédéric contribuerait à rétablir Rome dans sa splendeur première. Alors tomberait le joug illégitime des prêtres et, sous un tel prince, la ville continuerait à maîtriser le monde et pourrait lui dire : « Tu étais étranger, je t'ai fait citoyen; tu étais un barbare d'au-delà des Alpes, je t'ai institué empereur. Ce qui était à moi, je te l'ai donné. » De Frédéric, les ambassadeurs, pour prix de la couronne, ne demandent d'ailleurs que le respect de leurs libertés et privilèges, la protection de la ville mais avec une somme de 5,000 livres. »

Désireux de la couronne du saint empire romain , Frédéric était trop de son temps et de son pays pour penser h échanger la sanction sacerdotale de son pouvoir contre une sanction toute laïque et démocratique. Ce qu'il connaissait, c'étaient les souvenirs de l'empire et non ceux de la république. Il ramena rudement les Romains à la réalité. « Vous me vantez la gloire de votre

(1) Otto Fiïsing ., 11,20.

ville, la sagesse île votre sénat, la valeur de votre jeunesse, » dit-il, au moins dans le langage que lui prête la rhétorique de son oncle, l'évoque OUon de Frisingen. « J'entends; mais je dirai avec un de vos poètes : fuit, elle fut. Rome n'est plus ce qu'elle était. D'abord ses dépouilles ont été iransportéesàConstanlinople. Les Golhs sont venus, ensuite les Lombards, les Francs, braves de nom et d'effet, qui lui ont ravi par force ce qui lui restait encore de liberté. Rome n'est plus à Rome. Voulez vous la revoir cetie antique gloire de Rome, cette majesté de la pourpre sénatoriale, cettesavanle disposition des camps, celle valeur et celle discipline de l'ordre équestre? regardez notre république. Tout cela est chez nous, tout cela a passé chez nous, avec l'empire. Vos consuls, ils sont chez nous, votre sénat chez nous, vos guerriers chez nous. Vous prétendez m'avoir appelé, vous voulez me donner l'empire. Le divin Charles et le divin Otton l'ont successivement arraché à Didier, roi des Lombards, à Bércnger, votre tyran. Vos princes dont vous étiez si orgueilleux, nous les avons vaincus, faits prisonniers. Ils ont vieilli en captivité chez nous. Vous nous avez appelés, implorés, apprenez dans quelles circonstances : quand vous étiez harcelés d'ennemis, de Grecs efféminés, il a fallu recourir à la valeur des Francs. Malheureux, vous avez imploré le secours des heureux; faibles, le secours des forts. J'ai fait de vos chefs mes vassaux, j'ai fait passer dans mes mains leur autorité. Je suis votre maître légitime. Vienne qui voudra arracher sa massue à Hercule. » C'était le droit du plus fort qu'invoquait l'Allemand Frédéric à Rome. * Des conditions, » ajoutait-il encore, « où avez-vu qu'un possesseur légitime se laissât imposer des conditions pour rentrer chez lui? Vous me demandez de l'or, à moi? On en demande chez nous aux

prisonniers pour leur rançon. Suis-je lié, garrotté entre vos mains? Ne suis-je pas libre, souverain, entouré 4e ma bonne armée? Je sais, quand il le faut, être juste et magnanime, surtout envers ceux qui me servent bien. Mais celui qui demande injustement des choses injustes, éprouvera un juste refus. »

Le lendemain donc, 14 juin, au malin, l'armée allemande ayant campé au Monte-Mario elle pape occupant la cité léonine, Frédéric avec une bonne escorte pénétra processionnellement dans le Borgo par la Porta aurea et se dirigea vers Saint-Pierre. A l'église Sancta Maria in lurri, qui y conduisait, il prêta à genoux serment de défendre le pape. Après avoir ensuite monté les trente-cinq degrés de marbre par où l'on arrivait à la porte de l'église Saint- Pierre, bâtie, selon la tradition, par Constantin, il fut reçu par l'évêque d'Alba, conduit dans la crypte qui contenait les reliques des apôtres Pierre et Paul; près du tombeau, l'évêque d'Oslie l'oignit, le revêtit des ornements impériaux avec lesquels il se dirigea vers l'autel; là le pape lui tendit l'épée et lui mit la couronne sur la tête, au milieu des acclamations poussées sous la voûte par les poitrines allemandes. Mais tout ne se termina pas aussi pacifiquement.

Le nouvel empereur dans ses vêtements impériaux retournait au camp. « Le soleil brillait », dit Otton de Frisin- « gen, sur les armures d'or et d'airain, elles montagnes de la Sabine s'éclairaient de leur double reflet. » On s'apprêtait, chefs et soldats, vers trois heures de l'après-midi, à faire bonne chère, quand on annonça que de la rive gauche le peuple, qui avait tout appris, s'était précipité par le pont Saint-Ange et par la porte de fer et qu'il avait attaqué, dans la place Saint-Pierre, les Allemands laissés à la garde du

bourg léonin. On crut à un danger pour le pape et pour les cardinaux restés au Vatican. Frédéric se lève ; les Allemands reprennent leurs baumes et leurs boucliers, mais le peuple de Transtevère se met aussi de la partie. Un rude combat commence, les femmes se jettent dans la mêlée, excitant les Romains; le cbâleau Saint-Ange, gardé par les soldats du pape, reste spectateur. Le sang coule et les morts jonchaient les rues de part et d'autre, quand Henri le Lion, ayant pénétré dans la ville par une brèche faite, au temps de Henri V, au mur d'enceinte de la rive droite, arrive, ferme la grille de fer et divise l'émeute. Les Romains s'enfuient de toute part; ils sont culbutés dans Transtevère et sur les ponts et laissent mille morts sur la place. « Tiens, Romain, » s'écrie l'historien Olton de Frisingen, « reçois à la place de l'or d'Arabie le fer teutonique. Voilà de quelle monnaie ton prince te paye la couronne. Voilà les tributs que te paye ton empereur, les serments qu'il te prête! » La nouvelle subite de la mort d'Arnaud de Brescia qui, livré au préfet de la ville, avait été pendu le matin à un haut gibet, et son corps brûlé, n'était pas étrangère probablement à la fureur des Romains. On avait voulu soustraire même ses reliques au culte de la foule; on les avait jetées dans le Tibre pour qu'elles ne fussent pas recueillies, dit l'Allemand Otton de Frisingen, par l'imbécile superstition du peuple. Les détails de sa mort sont à peine connus. Un vers de Godefroy de Vilerbe les résume froidement : Strangulat hune laqueus, ignis et unda vehunt.

Tels étaient les exploits de celui que le poète Gunlher égalait aux plus grands souverains :

Cedunt tibi nomina regum

Solus ab Augusto consorti gaudet honore, Et socium claris adnutlit Carolus actis.

La mémoire du tribun glorifié par le souvenir et par la poésie n'en a pas moins vécu aussi longtemps et elle est restée peut-être plus chère à l'Ualieqn'à .l'Allemagne même celle de cet empereur qui effaçait (1), au dire de ses flatteurs, tous les conquérants; et, si la postérité amis Arnaud de Brescia au nombre des célèbres précurseurs des idées modernes, elle n'a égalé Frédéric Barberousse ni à Auguste, ni à Charlemagne.

Resta-t-il alors plus de trace à Rome de la victoire sanglante de Frédéric que de la révolution tentée par le tribun? Les Romains étant demeurés maîtres de la rive gauche, le pape et les Allemands ne se trouvaient pas en sûreté dans la cité léonine ; l'armée allemande fut affamée au pied du Monte Mario. Frédéric leva donc son camp et, sans songer à pousser plus loin contre le successeur de Roger I[, jusqu'en Apulie, il rôda autour de Rome, au mont Soracte, au monastère de Farfa, à la forteresse de Rivoli, contemplant avec rage de ces hauteurs et de ces ruines classiques de l'antiquité et du moyen âge les collines couronnées de tours et de dômes des Romains, sans pouvoir pénétrer dans la ville gardée par ses murailles et par ses monuments barricadés, comme par sa campagne désolée.

La mal-aria eut raison des mauvaises pensées que Frédéric nourrissait contre Rome. II remonta vers le nord par la vallée de la Neza, affluent du Tibre, imposant des contributions de vivres et d'argent aux villes ouvertes ou effrayées qu'il rencontrait sur sa route, d'ailleurs dure et laborieuse.

(1) Otto Fris., IF, 22. — Vincent Prag., 66. — Gunther, De rébus gestis Frederici. — Voir notre histoire détaillée d'Arnaud de Brescia, dans notre livre intitulé : Les tribuns et les révolutions en Italie. Libr. Didier.

Les habitants de Spolète, an centre des Apennins, voulurent résister. Un combat s'engagea sur la pente delà colline, au haut de laquelle se dresse la vieille ville des ducs lombards. Frédéric se mit à la tête de ses hommes lourdement armés, refoula les Spolélains, franchit les fossés et pénétra derrière eux dans la ville. Un nouveau combat commença dans les rues, les vainqueurs se mirent à piller et à attaquer les maisons. Mais Frédéric, par un admirable et insrru table jugement de Dieu [mirabik et inscrutabile judicium Dei), vint lui-même jusqu'à la cathédrale qui domine à pic le reste de la ville, et il la livra entièrement au fer et au feu de ses soldats toute une journée (igné videlicet et gladio). Les malheureux habitants, qui ne fuient pas tués ou faits prisonniers, s'enfuirent sur les hauteurs voisines d'où ils virent, en tendant leurs bras et en poussant des cris, leurs richesses enlevées ou brûlées, leur ville entièrement consumée ou détruite (funditus) par l'incendie. Les grandes chaleurs forcèrent les Allemands à regagner, par les pentes orientales des Apennins, les bords de l'Adriatique à Ancône. Il y avait là des ambassadeurs grecs; on reparla d'une expédition commune des deux empires au midi de l'Italie. Mais personne n'avait envie daller plus loin. Plusieurs princes et évêques partirent déjà par mer. Frédéric ramena les restes de son armée, à travers Senigaglia et Fano, vers le Pô, passa le fleuve près du cloître Saint-Benedetlo et arriva au commencement de septembre à Vérone.

Médiocre expédition que le brillant Frédéric avait faite, et après tant de concessions chez lui! Il comptait plus, écrit-il lui-même à son oncle (1), Otto de Frisingen, sur la

(1) Ep. Fréder. : Plus confïsi tuis laudibus quam nostris merilis.

la plume d'historien de celui-ci que sur ses hauts faits pour se recommander à la postérité. Des villes comme Torlone et Spolète avaient été par lui brûlées et détruites. Il s'était glissé un malin clans Rome pour s'y faire pompeusement couronner et, le soir, il y avait massacré mille habitants, sans en rester le maître. Il n'avait pas inspiré de confiance et il avait soulevé la haine. Le pape Adrien IV songeait déjà à s'arranger avec les Romains et avec Roger de Sicile. Milan et Plaisance s'entendaient pour relever Tortone. Présages funestes pour l'avenir !

Aussi les habitants de Vérone refusèrent-ils à Frédéric de retour ce qu'ils lui avaient accordé à son arrivée : le passage sur le pont de l'Adige qui traversait la ville. L'empereur se résigna à construire un pont de bateau en amont. Mais, à peine Pavant-garde s'était-elle engagée dans le défilé étroit formé par PAdige et par les rochers à pic à la hauteur du plateau de Rivoli, qu'un fortin, dressé sur la hauteur et occupé par quelques braves, fit pleuvoir les projectiles sur la suite qui arrivait. On ne pouvait passer qu'au risque de perdre beaucoup de monde. Otto de Wiltelsbach, avec deux cents des plus agiles, gravit, sur des lances disposées en échelle, un piton voisin qui dominait le fortin et, en le menaçant, il assura le passage de l'armée. La petite garnison du fortin dut se rendre et Frédéric, après avoir fait pendre douze prisonniers, dont il laissa les cadavres en las pour témoigner de sa vengeance, repassa les Alpes et se retrouva, fin septembre, dans le beau et gai pays de Souabe, berceau de la famille de ces ambitieux et cruels batailleurs dont les Minnesaenger ont orné le front d'une brillante et souvent trompeuse auréole de poésie.

NI

L'Allemagne contenue par la politique de Frédéric. — La Bavière donnée au duc de Saxe Henri le Lion. — Mariage de Frédéric avec Béatrice comtesse de Bourgogne : pouvoir de Frédéric dans cet ancien royaume. — Deuxième expédition d'Italie. — La diète de Roncaglia. — Un nouveau schisme; le pape Alexandre III. — Ruines de Crème et de Milan. (1157-1162.)

Le prestige que Frédéric rapportait avec la couronne impériale en Allemagne pouvait être diminué par l'inachèvement même de la lâche imposée toujours à l'expédition romaine. C'est ce qui explique le mélange de fermeté et de ménagements, sensible dans toute la conduite de Frédéric à son retour en Allemagne. Si l'acquisition de la couronne impériale était pour lui la condition même de l'exercice d'un pouvoir redoutable dans son pays comme ailleurs, il ne comprenait pas moins que l'obéissance réelle de celui-ci était pour lui le plus sûr affermissement de sa domination au delà des Alpes. Or, son absence en Italie n'avait pas été sans périls pour son autorité chez lui.

Là, en effet, Henri Jasomirgolt, margrave d'Autriche, menacé d'être frustré de la Bavière; Albert l'Ours, margrave du Nord, qui venait de s'emparer, au delà de l'Elbe, dans le pays des Wendes, de la ville et de la forteresse de Brandebourg (1), qui devait donner son nom à celte mar-

(1) Voir Lavisse, Etude sur la marche de Brandebourg, p. 70. — Otto Frisingen, 11,28, Ann. Col. max., 705.

che; Wladislas II, de Bohême, toujours prêt à l'indépendance, tous princes jaloux de Henri le Lion, le favori de Frédéric, avaient complolé de former une ligue de résistance à l'oppression qu'ils prévoyaient. Ils correspondaient avec la petite noblesse des bords du Rhin et avec les bourgeois de Mayence pour s'unir contre l'archevêque de celle ville, Arnold, une des créatures et l'un des instruments de Frédéric.

Le retour de l'empereur réfrène ces velléités de ligue et de révolte (perturbatores advenlus sui refrénât). A Worms où il se trouvait, à l'époque de Noël 1155, ayant à prononcer entre l'archevêque de Mayence et le comte palatin du Rhin, Hermann, chef de la noblesse de ce pays, Frédéric condamne ce dernier à l'ignoble peine de porter, nus pieds, un chien dans ses bras, pendant l'espace d'un mille. De petits seigneurs châtelains ou burgraves qui, dans les contrées du Rhin et du Mein surtout, se livraient au brigandage ou levaient indûment des droits sur ces cours d'eau, voient leurs forteresses escaladées et détruites. Frédéric abolit les péages qu'ils avaient injustement établis. A Strasbourg, à Francfort, à Halberstadt, partout où il tient cour plénière ou diète, entouré des princes et évêques du pays, l'empereur recommande la paix publique et il est obéi. C'est bien cependant r empereur- chevalier qui dicte ces lois. Car, dans sa constitution sur la paix et sur ses violateurs, il interdit aux paysans (rusticis) de porter la lance sous peine d'une amende de vingt sous et il ne souffre pas que le marchand en voyage ait l'épée au côté, mais seulement attachée à la selle ou déposée sur le charriol (1).

(!) Pertz, Mon. Leg.} II, 103, 104.

L'intimilé de Frédéric et de Henri le Lion, l'alliance des deux familles, pouvait être cependant un moyen d'affermissement ou une cause de faiblesse pour l'empereur. Il s'efl'orce d'en tirer le meilleur parti possible, en réglant définitivement à Ratisbonne, 17 septembre 4 156, l'affaire de la succession de Bavière, de manière à satisfaire Henri le Lion sans mécontenter Henri Jasomirgott. En présence des princes réunis de l'empire, Henri Jasomirgott renonce solennellement à la Bavière; il remet à Frédéric les sept bannières qui étaient, dans ce pays, les symboles de l'autorité ducale. Frédéric les dépose entre les mains de Henri le Lion. Mais celui-ci lui en restitue immédiatement deux, en signe qu'il renonçait à une partie du duché, et l'empereur les rend à Henri dont le margraviat, agrandi de deux bannières, c'est-à-dire des pays entre l'Enns et l'Inn, prend définitivement et gardera désormais le titre de duché. C'est bien, en effet, un duché indépendant; aucun lien de vassalité ne le lie à la Bavière, aucune personne, grande ou petite, ne peut usurper dans ce nouveau duché une justice quelconque, sans la permission du duc; et celui-ci est exempté de fournir le service féodal à l'empereur, ailleurs que dans les guerres contre les royaumes ou pays -voisins de l'Autriche {régna et provîneiœ Austrim vicinœ), et d'assister aux diètes autres que celles annoncées par l'empereur en Bavière (1).

Le jeune empereur qui mettait deux duchés, la Saxe et la Bavière, dans la même main, et qui investissait un duché

(1) Voir, pour ces privilèges spéciaux qui allaient jusqu'à interdire à l'empereur de rien changer en Autriche à tout ce qu'y ferait le duc (quidquid dux Auslrix in terris suis seu districlibus suis feceril), Pertz, Mon. Leg., II, p. 99-101.

nouveau de privilèges particuliers, contrairement à l'ancienne constitution, ne craignait-il pas de grandir outre mesure Henri le Lion, et, par cet exemple, d'exciter les autres ducs à désirer la mêma indépendance? En désintéressant le nouveau duc d'Autriche , en s'attachant Henri le Lion, Frédéric crut, au contraire, les tenir tous dans sa main : pour les bien disposer aussi d'ailleurs, et établir entr'eux un lien commun d'intérêt, il se montra prêt à leur prêter toujours appui contre la petite noblesse remuante des burgraves, même contre le mouvement d'émancipation des villes, qui gagnait l'Allemagne. Désireux d'être souverain maître dans l'empire, il veut que les ducs soient maîtres chez eux en lui restant soumis. C'est la politique qu'il inspire à Henri le Lion, lequel ne manque pas de la suivre dans ses Etats, et au landgrave de Thuringe , Louis, qui avait beaucoup trop d'indulgence pour les méfaits et brigandages des chevaliers. « Louis, Louis, bats le fer, » disait un jour, devant le landgrave, au dire de la légende , un forgeron rudement occupé à son travail. — « Que veux-tu dire? » interrogea Louis. — « Que tu sois pour la noblesse comme le marteau sur l'enclume » ; et, depuis, le landgrave mérita le surnom de Louis Y Endurci en suivant les conseils de l'empereur et du forgeron.

C'était évidemment en vue de la puissance extérieure de l'empire que Frédéric essayait ainsi de resserrer l'autorité entre les mains des ducs et, par conséquent, entre les siennes. La politique qu'il inaugure dans le royaume de Bourgogne ou d'Arles, dont l'empire avait hérité depuis plus d'un siècle, a le même mobile. Ce royaume, dit Otton de Frisingen, « par appétit de la liberté qui est, dit-on , une chose inestimable , avait depuis longtemps

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