DIÈTE DE BESANÇON
Arrivé à Ratisbonne (janvier 11 58), après avoir fait une apparition à Magdebourg et à Goslar nu nord, Frédéric tient encore une assemblée solennelle d'évêques allemands et de princes, parmi lesquels était le duc d'Autriche; il ne craint pas d'y autoriser Wladislas de Bohême à se faire délivrer la couronne royale d'or par l'évèque de Prague et à la porter avec les ornements royaux aux grandes fêles de l'année. Il fait avec orgueil d'un duc un roi, comme il avait récemment fait d'un margrave un duc.
L'oncle et l'historien de Frédéric croit pouvoir, avec raison quoique avec trop de complaisance, dire que « la paix lui souriait alors de toute part de ce côté des Alpes, et qu'il méritait d'être appelé non-seulement Auguste, empereur et amplificateur de l'empire, mais père de la patrie, sed et pater patriee jure dicalur ».
Tout ne souriait pas ainsi également partout à Frédéric. Pourquoi était-il retourné subitement de Besançon au centre de l'empire?
L'Italie, à son tour, avait profité de la rentrée de Frédéric 1er en Allemagne. Instruite par l'expérience de l'expédition précédente, forte de l'union de ses nobles et de ses bourgeois, de ses bonnes murai'les, de sa constitution libre avec ses douze consuls, son sénat et son parlement populaire, Milan s'était mise à la tête de la résistance; elle avait rebâti Tortone détruite par Frédéric, malgré l'opposition de Pavie, détruit Lodi sa voisine, qui lui barrait le chemin vers Plaisance et Crème ses alliées; et elle poussait des forts menaçants jusqu'au Montferrat, à l'évêché de Côme et à la ville de Crémone, autant d'ennemis ! Elle visait à l'hégémonie de la Lombardie. Au centre, le pape Adrien IV s'était réconcilié, à des conditions honorables,
avec les Romains; il se montrait favorable à l'émancipation des villes, même non loin de Rome, par exemple, à Orviéto, et il faisait avec le Normand Guillaume le Mauvais, à Bénévent (1156), un traité aux termes duquel celuici, se faisant l'homme-lige du pape (ligius homo papœ), recevait de ses mains l'investiture de la Sicile, de l'Apulie et de Capoue pour un tribut de 1,000 pièces d'or, et obtenait, en revanche, tout pouvoir sur l'Eglise de Sicile (I). Il n'en fallait pas tant à Frédéric pour lui faire croire qu'on portait partout atteinte à son autorité impériale.
Dès 1156, l'empereur avait annoncé qu'il ferait une nouvelle expédition en Italie, dans deux ans. Des députés de Novare, de Pavie, l'évêque de Game et le marquis de Monlferrat, de nobles Napolitains présents aux diètes allemandes l'y excitaient. Il avait déjà fait défense à Milan, dans une diète à Worms (1157), d'établir des forts entre l'Adda et l'Oglio. Il y avait d'ailleurs d'une part entre l'idée que Frédéric se faisait de sa toute puissance et de l'autre l'institution de la papauté romaine et l'émancipation des municipalités italiennes, une opposition de principes en même temps qu'un conflit d'ambitions et d'intérêts qui ne pouvaient manquer de faire éclater de nouvelles luttes.
Imbu des maximes du droit impérial romain qui mettait toute autorité dans le prince, le jeune empereur opposait volontiers le principe de la monarchie absolue de l'empire à celui de la monarchie absolue de l'Eglise. Persuadé, comme ses flatteurs le faisaient croire aisément à un prétendu successeur de Constantin et de Justinien, que tout droit venait de lui, il voyait aussi dans l'émancipation des villes une atteinte portée à son autorité. Celles-ci, au contraire,
(1) Watterich, II, 352, Conventio beneventana.
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faisant remonter leurs revendications à la mémo source, se croyaient aussi bien autorisées à redemander la jouissance de leurs droits régaliens, l'indépendance de leur juridiction et de leurs magistratures, dans leurs murs et sur leur territoire. Enfin, si l'Apulie et la Sicile, plus heureuses que le reste de la Péninsule, jouissaient d'une indépendance alors complète, l'empereur couronné à Rome ne croyait-il pas que ce royaume aussi relevait de lui?
La cause de la papauté, l'ambition normande et l'indépendance des villes italiennes se conjuraient donc contre l'empire; et la vieille lutte des empereurs et des papes tendait à passer du terrain ecclésiastique des investitures sur le terrain civil et politique de la rivalité de deux pouvoirs égaux en origine, en élendue, et surexcités, d'un côlé, par les traditions d'une domination séculaire et, de l'autre, par les sentiments d'indépendance et les antipathies nationales de l'Italie. Jamais cela n'était apparu encore aussi manifestement qu'à la diète de Besançon si brusquement abandonnée par Frédéric Barberousse, au moment où il voulait s'aboucher avec le roi Louis VIL Le conflit depuis longtemps menaçant y avait éclaté tout à coup.
Deux légats du pape, chargés par celui-ci d'une mission pour l'empereur, se trouvaient alors à cette diète. L'un était le cardinal Roland, du titre de Saint-Marc. Né à Sienne, dans sa jeunesse étudiant en droit à Bologne, diplomate habile, il avait récemment ménagé à Bénévent le traité entre le. pape et le Normand Guillaume. L'autre était Bernard, du litre de Saint-Clément. Tous les deux étaient nourris des prétentions de la cour de Rome. L'empereur était accompagné de deux de ses plus chers el plus dévoués familiers. L'un, Rainald de Dassel, son chancelier.
Westphalien d'origine, blond comme Frédéric, ayant étudié à Paris, éloquent et prodigue, parlait plusieurs langues; il était brave chevalier au besoin, mais plus retors encore qu'il n'était instruit et brave. L'autre était Otto de Wittelsbach, comte palatin de Bavière; il portait sur ses larges et hautes épaules une tête ombragée d'une épaisse et longue chevelure noire, et joignait une grande expérience militaire à la ptus téméraire bravoure, mais il menait un peu la politique comme la guerre. Tous les deux partageaient les idées de leur maître sur la puissance impériale allemande. Dans une récente lettre adressée à Frédéric, le pape Adrien IV avait dénoncé Dassel comme un de ces hommes qui cherchaient à exciter Frédéric contre l'Eglise. De graves sujets de dissentiments existaient déjà entre les deux pouvoirs. Il n'en fallait pas beaucoup pour rompre l'accord. L'occasion, en effet, fut petite, mesquine, mais elle suffit.
Le cardinal Roland apportait du pape une lettre de reproches au sujet de réparations dues à un évêque de Danemark maltraité comme il passait sur les terres de l'empire. Le chancelier de l'empire, Dassel, était chargé de la lire et de la traduire en allemand dans la diète, l'empereur présent. Il y avait un passage où le pape, après avoir rappelé à Frédéric la cérémonie du couronnement impérial, ajoutait qu'il ne s'en repentirait point, même si son Excellence l'empereur eut reçu de sa main de plus grands bienfaits fetiam si majora bénéficia excellentia tua de manu nos- Ira suscepisset); le chancelier Dassel, qui semblait désigné, dans un autre passage, parmi ces hommes qui, autour de l'empereur, semaient l'ivraie, s'avisa, par mégarde ou à dessein, de traduire le terme d'ailleurs ambigu et peutêtre prémédité de bénéficia par l'expression très précise de