LE CARDINAL ROLAND
fief. Aussitôt, sur cette expression, dans laquelle les impériaux voient une diminution de l'autorité impériale et soupçonnent déjà quelque empiétement futur de la papauté, un débat animé s'élève. Dans la chaleur de la dispute, on raconte avec indignation que Lolhaire a été peint à Rome dans l'attitude d'un vassal au pied du pape; on cite le fameux vers :
Posl homo fit papœ sumit quo dante coronam.
« Eli! s'écrie le cardinal Roland, de qui donc l'empereur tient-il l'empire, sinon du seigneur pape : a quo ergo habet, si a dom. Papa non habet imperium? » A ce coup, le bouillant Ollon de Wiltelsbach, palatin de Bavière, qui ne saisissait peut-être pas trop ces subtiles distinctions, dégaine et se dirige, l'épée haute, sur le cardinal. Frédéric couvre celui-ci de son corps, et le chancelier Dassel reconduit généreusement les légats romains à leur demeure pour les soustraire à la colère allemande.
Il est certain que l'empereur saisit avec empressement l'occasion de la rupture. Un manifeste est rédigé par le chancelier Dassel; il affirme que Frédéric, « grâce au choix des princes, tient la royauté et l'empire de Dieu seul qui a soumis le monde, dans les douleurs de son Fils, à ces deux épées », et que l'apôtre Pierre a dit : « Crains Dieu et honore le roi » ; il déclare coupable de mensonge et en opposition avec la loi divine et la doctrine de Pierre quiconque avance que Frédéric tient sa couronne en fief du pape. L'empereur fait garder et barrer les passages des Alpes. Le pape envoie néanmoins à l'Eglise allemande une circulaire pour l'exhorter à intervenir auprès de l'empereur dans le sens de la paix. Les évêques insèrent, dans leurs réponses, le manifeste où Frédéric accuse « la papauté de vouloir dé-
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truire l'empire qui a exalté l'Eglise ». L'empereur jure de « déposer sa couronne ou de mourir plutôt que de souffrir que la couronne impériale soit humiliée en sa personne ». Les évêques s'efforcent encore, par leurs ménagements même vis-à-vis des deux puissances, de remplir le rôle de pacification qui leur convenait. Mais Frédéric donne rendez-vous à l'armée féodale allemande dans la ville d'Augsbourg pour l'expédition qu'il avait depuis longtemps projetée et il envoie Reinald de Dassel et Otto de Wittelsbach en Lombardie pour préparer les voies (1).
Le pape vit qu'il avait été trop loin. Ne pouvant compter sur le Normand Guillaume qui ne voulait pas avoir affaire à l'empereur, il envoie trois nouveaux ambassadeurs en Allemagne avec une lettre de sa main. Tout en rejetant la responsabilité du conflit sur des gens mal intentionnés, celle-ci donne toute satisfaction à l'empereur, en restituant au mot bénéficia le sens de bienfaits comme le seul autorisé et le seul qui eût été dans l'intention pontificale. En route, les envoyés cherchent d'abord à Parme, puis à Mo- . dène, Rainald de Dassel et Otto de Wittelsbach qui commencent à pratiquer les villes italiennes; et ils leur font part du sens de leur mission. Mais les deux Allemands étaient décidés à agir; ils expédient un courrier à Frédéric pour le mettre en garde contre l'astuce romaine et rassurent que le moment est venu pour lui de briser la puissance du pape et de conjurer la haine des cardinaux. L'ambassade pontificale, au passage des Alpes, malgré la protection de l'évèque de Trente, est attaquée, dans le Tyrol, par un comte d'Eppan, dévalisée, retenue prisonnière et relâchée seulement quand elle eut laissé un personnage
;1) Rad. I, c. vin.
de marque pour garantie de la rançon (I). Quand elle arriva à. Angsbourg, en juin, Tannée féodale allemande 61 ait rassemblée dans les larges plaines du Lecli. Frédéric reçut les cardinaux avec affabilité ; il leur donna le baiser de paix.... mais, au mois de juillet de l'année 1 158, il lança par tous les cols des Alpes l'expédition depuis longtemps projetée. Il espérait, cette fois, acquérir plus de gloire que la première; au besoin, son oncle Otto de Frisingen serait là, comme il le lui écrivail, pour amplifier et augmenter les choses fpauca dilatanda et mulùplicandaj.
C'était une brillante armée de* -quinze mille chevaliers; avec les piétons, libres et même serfs, souvent armés (2), les hommes de train, les serviteurs de bouche et autres, elle moulait à plus de trente mille hommes. Le duc Henri d'Autriche, à la tête de ses chevaliers et de six cents archers hongrois choisis, fournis par Geisa, passa les montagnes du Frioul; Berthold de Zœhringen, avec ceux des bords du Hhin et de la Bourgogne, y compris les évèques de ces pays avec leurs hommes, par le Saint-Bernard; l'empereur Frédéric lui-même, avec son frère le comte palatin du Rhin, les archevêques de AJayence, de Cologne, de Trêves, de Magdebourg et son cousin Frédéric, à la tête des chevaliers de Souabe et de nombre d'évêques et d'abbés, descendit le col de Bramer; bien Loi suivirent Henri le Lion avec ses Bavarois et ses Saxons, chevaliers et évêques, et Wladislas, roi de Bohême, avec l'évêque de Prague et les plus indisciplinés et les plus sauvages guerriers. Mais
(1) Voir dans Sudendorf, Reg., II, 131. — (2) Avec ce que Frédéric, dans une ordonnance, appelle omne suum liarnascka. Pertz, Mon. leges, II, 107-108.
quel était îe but de cette expédition? Le dissentiment avait paru cesser entre le pape et l'empereur. Sans doute, pour Frédéric, la ville de Rome n'était pas seulement la capitale idéale, fictive de son empire, où s'accomplissait une solennelle et vaine cérémonie de couronnement; il en revendiquait la possession même, le gouvernement temporel, comme l'avaient eu, disait-il, les empereurs romains qui y résidaient. Dans la Toscane non plus, Frédéric n'avait pas oublié les droits revendiqués par l'empire sur les biens de la comtesse Malhilde, toujours en litige. Mais n'y avait-il pas eu baiser de paix donné et reçu, dans la dernière diète, par l'entremise d'ambassadeurs, entre le pape et l'empereur?
Un funeste malentendu existait entre l'empire allemand et les villes italiennes de la Lombardie surtout, sur la nature de la souveraineté impériale dans la péninsule. L'empereur n'avait il sur celles-ci qu'un haut droit de suzeraineté qui, en les obligeant à l'acquittement de certains services féodaux, quand il était en Italie, laissait intacts les droits ou privilèges acquis par elles peu à peu et, particulièrement, celui de se gouverner elles-mêmes? ou bien, disposait-il sur celles-ci, sur leur administration, sur leurs biens et sur les personnes qui y résidaient, d'une souveraineté complète, absolue? L'empereur Frédéric tenait pour la seconde alternative. On lui a prêté une anecdote et un mot dits bien plus tard qui font saisir la différence. Comme il chevauchait un jour, entre deux fameux docteurs en droit, Bulgare et Martin, devisant avec eux sur les droits de l'empire : « Ne suis -je point, aurait-il dit, le maître du monde? — Oui, mais jusqu'à la propriété, fit obseï tev Bulgare. — Et la propriété comprise, » reprit Martin. L'empereur aurait donné au flatteur le palefroi qu'il montait
et l'autre se serait consolé par un bon mot : « J'ai perdu ce qui m'était dû pour avoir dit ce que je devais » (amisi equum quia dixi œquum). La propriété complète de la terre avec ce qu'il y a dessus et dessous et non pas seulement la suzeraineté de la terre, était-ce là l'ambition de Frédéric? On le vit bientôt, quand l'empereur, après s'être fait livrer des otages de Vérone et de Brescia, à l'aide de ravages commis par son armée, arriva sur les bords de l'Adda, dont les ponts avaient été détruits et dont la rive droite était occupée par quelques milices de la ville de
Milan.
Celte forte cité jouait vraiment alors le rôle de capitale de la haute Italie. En rebâtissant Tortone, en détruisant Lodi, elle semblait avoir défié l'empereur. Les comtes de Monlferrat, le duc de Blanderale, les Crémonais et les Lodesans en avaient appelé à l'autorité de celui-ci. C'est contre cette grande ville italienne que Frédéric voulait d'abord faire l'essai de sa puissante armée féodale, afin d'affirmer d'une façon définitive sa domination en Italie. Il était donc sur l'Adda, quand trois cavaliers bohémiens, au nord de Cassano, se risquèrent à lui trouver un gué, au péril de leur vie; leurs compagnons les suivirent; ils arrivèrent, en laissant dans l'eau quelques-uns des leurs, à l'autre bord, chassèrent les Milanais commis à la garde de cette frontière, aidèrent le reste de l'armée impériale à reconstruire les ponts pour passer, et rallièrent ainsi les corps italiens fidèles commandés par les comtes de Montferrat et de Blanderate et les milices des villes attachées à l'empire comme Pavie, Crémone, Parme, Corne, Modène, etc. Tous, au nombre d'environ cinquante mille, réunis près des ruines récentes de Lodi, bientôt rebâti, prirent leurs positions autour de Milan vers le 6 août, en face des
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six plus grandes portes de la ville, pour la bloquer et pour tenter, de nuit comme de jour, soit des assauts, soit des surprises. En montrant les ruines de Lodi, Frédéric avait juré qu'il en serait fait autant à ses destructeurs.
Frédéric dut reconnaître bientôt que le grand nombre et même la plus hasardeuse bravoure ne pouvaient rien contre une cité entourée de bonnes et fortes murailles, bien baslionnées, et ceinte de fossés larges et pleins d'eau, défendue d'ailleurs par des gens de cœur. Un chevalier allemand, Ecbert de Buten, paya de sa vie une première tentative de surprise à la tête de l'avant-garde. Quand l'investissement fut complet, on combattit avec acharnement autour d'un vieil arc romain situé à une portée de flèche de la porte Romaine, et transformé par les Milanais en une citadelle. L'empereur avait justement planté près de là sa tente. Quarante archers adroits et déterminés ne laissaient personne approcher. Frédéric, pour emporter ce poste avancé d'où il pensait menacer la ville, embusqua trois rangs d'habiles archers chargés de viser aux créneaux tous ceux qui apparaîtraient, tandis que des hommes déterminés, avec des pioches et des haches, se ruèrent sur la base du monument pour le déchausser et l'ébranler jusqu'à écroulement. La garnison d'archers, réduite de moitié, capitula, la vie sauve, et abandonna l'arc romain. Mais, quand Frédéric voulut s'y établir à son tour et y dresser ses machines de jet contre les murailles, il ne put tenir contre les projectiles, et, après avoir plusieurs fois en personne, un mois durant, conduit les siens contre des endroits faibles et perdu beaucoup de monde, il résolut, sur l'avis de son habile chancelier, d'arriver à ses fins par un autre moyen.
Frédéric n'avait pas encore perdu assez de prestige, s'ii
DIÈTE DE U0NCAGUA.
ne poussait poinl les choses à bout, et les Milanais, qui 'commençaient à souffrir, n'avaient poinldcpuis assez longtemps appris à braver l'empire, pour qu'on ne cherchât pas à s'entendre. L'archevêque de Milan, au nom de saint Amhroise, le comte Guido de Blanderate, au nom de la noblesse, inteivinrent; quelques vassaux allemands, qui voulaient déjà retourner dans leur pays, ouvrirent les oreilles du prince. On fit (7 septembre) une paix hâtive qui pourvut au plus pressé: Côrae et Lodi durent être rebâtis; Milan relèverait le palais impérial, paierait amende et livrerait des otages; on maintiendrait en fonctions les consuls et on partagerait les droits régaliens. Les autorités milanaises vinrent pieds nus, L'épée sur la nuque, faire amende honorable, par la porte Humaine, à trois milles, aux pieds de Frédéric et jurer fidélité; et, une partie de l'armée impériale ayant repassé les Alpes, on ajourna d'un accord tacite à une grande diète, qui se tiendrait le mois suivant, la décision juridique du conflit (1).
Dans les célèbres plaines de Roncaglia, près de Plaisance, le M novembre, les marquis, comtes, évèqucs et consuls de l'Italie, campèrent sur la rive gauche du Pô, les ducs, princes, margraves et évoques de l'Allemagne sur la rive drotie, réunis d'ailleurs par un pont de bateaux jeté sur le fleuve. Ainsi s'ouvrit la célèbre diète qui devait exercer une influence si considérable sur les destinées de l'Italie et de l'Allemagne. Au centre, se dressait la tente de Frédéric ayant devant elle, suspendu à une haute lance, le bouclier impérial. L'empereur, dans un discours. allemand qui fut traduit aux Italiens, témoigna de son désir sincère de la paix et invita les assistants à rechercher quels
(1) Rad., III, 41, 45. — Vme. do Prag., 675-677. — Chron. Ursp.
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avaient été originairement les droits qui avaient appartenu à l'empereur et au roi et qui, avec le temps, étaient tombés en désuétude ou avaient passé en d'autres mains. En réponse à ce discours, l'archevêque de Milan, Oberlo, le premier prélat d'Italie après le pape, soit pour obéir au goût du temps, soit pour flatter les désirs de Frédéric, rappela, imprudemment, dans une circonstance aussi grave, l'ancienne formule du droit impérial romain que « ce qui plaît au prince a force de loi » (1). Le soir, on fit fêle à l'empereur ainsi exalté, et les quatre célèbres docteurs de Bologne, Bulgare, Martin, Hugo et Jacob, aidés de vingthuit juges ou consuls italiens, se mirent à l'œuvre et dressèrent le document qui devait servir d'instrument de paix. Ils y faisaient une énumération générale des droits régaliens, qui, d'après le droit germanique importé autrefois en Italie par les Lombards, avaient appartenu en théorie au souverain, à savoir : la libre disposition des duchés, marquisats, comtés, consulats, juridictions, monnayage, péages, purvéances, redevances, impôts, moulinage, pêcheries, mines et salines, c'est-à-dire la propriété même. Car, que restait-il en dehors? Les docteurs se gardaient bien, dans ce document tout féodal, d'invoquer les principes absolus du droit romain ; mais ils n'avaient pas cru non plus devoir consigner la réserve bien nécessaire des privilèges particuliers qui, aliénés en détail par les souverains précédents, étaient tombés, depuis longtemps, dans la pratique et dans l'usage des liefs ou des villes italiennes (2). Ils
(1) Radev., IV, dit encore : Quodcumque imper ator per epistolam constituent vel edicto preceperit legem esse constat. — (2)Rad., IV, 3, 4, 5. — Otto Moren., 607. — Savigny, Hist. du droit rom., Ficker, Forschungen, z. R. und Rechts. gesc/i. ital, 1, 331-38.