SIÈGE DE MILAN
formidable rumeur de blâme s'élevait de toute part contre le vainqueur cruel de Crème et l'oppresseur de l'Eglise. En Italie et en Allemagne môme, des évoques, celui de Salzbourg entre autres, protestaient contre l'usurpation de leur signature et, malgré les menaces, revenaient à Alexandre \l\. L'ordre des cisterciens et celui des chartreux recevaient l'injonction de sortir de l'Allemagne, pour avoir prêché en faveur du pape que la chrétienté commençait à reconnaître. Mais ils parlaient en emportant avec eux une partie du prestige de celui qui croyait encore pouvoir s'appeler le chef du saint-empire. La ville de Milan devait donc tomber pour que la conscience chrétienne fût étouffée sous ses ruines. Frédéric, après avoir tourné inutilement, pendant toute l'année M 60, autour de Milan, fixa sa chute à l'année 1161 et jura qu'il ne bougerait avant que ses murailles fussent à ses pieds.
Au printemps de l'année 1161, en effet, et sur l'ordre donné que nul n'eût à se soustraire sous aucun prétexte, en Allemagne ou en Italie, au service militaire, chevaliers et piétons allemands, sous la bannière des princes et évèques, vassaux et milices urbaines d'Italie, revinrent pour la troisième fois et plus nombreux encore qu'auparavant, dans ces champs désolés rafraîchir les traces de leurs ravages passés pour en laisser de nouvelles, et ils recommencèrent avec une sombre monotonie le même service de combats, de déprédations, d'incendies et de cruautés, non sans montrer quelque lassitude. De l'Adda au Tessin et de Côme à Lodi, la campagne était un désert sans verdure et sans abri ; les paysans avaient fui dans les montagnes ou s'étaient blottis dans les murs de Milan. L'armée impériale, qui barrait toutes les roules et tenait toutes les
issues, avait elle-même de la peine à vivre. Le duc de Bohême et le landgrave de Thuringe, « qui ne partageaient point d'ailleurs la colère et l'entêtement de l'empereur, » dit Otto Morena qui lui est favorable, « quittèrent la Lombardie et retournèrent chez eux. » En défendant leurs murailles, les courageux citoyens de Milan avaient-il le sentiment obscur qu'ils combattaient pour l'Italie entière, pour l'Église et pour l'Europe? Toujours est-il qu'ils durèrent encore, sans broncher, jusqu'à ce que la faim et la peste, dans une population accrue et épuisée, commençassent à se faire sentir et qu'ils se fussent aperçus de quelques signes de lassitude parmi les princes et les troupes de l'armée impériale.
Le 8 août, s'étant entendus avec le comte palatin du Rhin et quelques autres, les consuls de la ville, suivis par précaution d'une escorte armée, se dirigèrent vers le camp de Cerro près du Lambro pour entrer en pourparlers avec l'empereur. Arrivés, au cloître de Bagnolo, ils furent assaillis à l'improviste par les chevaliers du chancelier de l'empire, Rainald, leur ennemi juré, et ils se mirent en défense. Le comte palatin et quelques autres Allemands intervinrent, en s'en prenant rudement au chancelier; mais celui-ci courut à l'empereur, et Frédéric, prenant fait et cause pour lui, en partisan plutôt qu'en souverain, fit courir sus aux consuls et aux Milanais, et, avec les siens, les ramena l'épée dans les reins jusqu'à une des portes de la ville ; il y serait entré sur un pont en même temps que les fuyards s'il n'avait eu un cheval tué sous lui et reçu une légère blessure.
Cet épisode odieux prolongea la résistance de la ville jusqu'à la fin de la saison où l'armée allemande devait s'en retourner chez elle. Mais Frédéric retint une partie des