PESTE ROMAINE
noires envahissent Faimosphère et interceptent le jour ; puis un vent violent s'élève, accompagné «le tonnerre et de poussière (ventus et aura ton ans) ; enfin, une pluie torrentielle à larges gouttes s'abat sur Rome, ravine les collines à travers les ruines et forme entre elles des lacs et des étangs. L'orage passé, le soleil reparaît avec la même ardeur, ses rayons pompent rapidement les eaux tombées, mais ils les transforment le soir en vapeurs mortelles. La fièvre romaine, la mal-aria, avec la violence d'une peste subite, est dans Rome et dans les environs; elle frappe et abat surtout les étrangers toujours imprudents. Le lendemain, le surlendemain, le nombre des morts est déjà tel qu'on ne trouve point assez de bières pour les y mettre, pas assez de bois pour faire les bières. Les cadavres gisant dans les maisons ou dans les rues attendent l'inhumation, et propagent le mal. Les chevaux, les mulets tombent à leur tour, après la jeunesse germaine. Rome est dans le silence et la gloire allemande gît à terre, dit un poète du temps :
Sic ubi Roma tacet, gloria nostra jacet. Par je ne sais quel privilège, l'empereur n'est pas atteint
Solus sanus erat, nescio quo munere, César.
Le 6 août, il ordonne le départ pour gagner les hauteurs de la Toscane, en remontant le Tibre. La retraite est encore plus désastreuse, le fléau emporté de Rome suit l'armée dans la vallée, ne la lâche pas sur les plateaux arides ou les hauteurs boisées :
Fetor ab infimis nimis intolerabilis exit. Le cheval, l'homme plus encore, les vêtements exhalent la peste :
Fetet equus, plus fetet homo, felet quoque vestis.
21 i CHAPITRE XXI. — FRÉDÉRIC BARBEHOUSSE.
La route est empestée, le fléau envahit les maisons partout où il s'en trouve :
Fetel iter nimium, fetet ubique domus.
Ceux qui ne sont point victimes du fléau perdent toute force ou tout courage; l'armée se traîne languissante, chaque jour diminuée; les soldats jettent leur armure trop lourde, môme leur butin, et tombent à côté. Les plus illustres sont atteints maintenant : l'archevêque de Prague le 9 août; trois évoques allemands le 11 . Rainald, le chancelier, archevêque de Cologne, vainqueur à Tusculum , V aller ego de l'empereur, est frappé le 14, quelques jours après avoir vu couronnées par le succès, sa hardiesse, sa fidélité et sa constance. Les jeunes ne résistent point. Le beau duc de Souabe, Frédéric de Rothenbourg, est emporté le 19; puis un gendre de Henri le Lion et Welf VII, dernier héritier direct de la célèbre maison; il meurt sur les belles hauteurs de Sienne. Frédéric, enfouissant les obscurs et les pauvres dans le sol italien, ordonne que les survivants emportent avec eux dans leur patrie les ossements des illustres morts; et ils étaient nombreux, si la perte totale a été évaluée, avec vérité, à plus de quinze mille hommes.
Il n'est pas étonnant que les chroniqueurs contemporains et, pour la plupart, témoins oculaires, allemands aussi bien qu'italiens, frappés de ce coup subit et de celte désastreuse retraite, y aient vu un châtiment divin. L'empereur, « comprenant qu'il était frappé par la main divine, s'enfuit, » disent-ils, « avec confusion de Rome (confusus ab urbe recessit). » Jean de Salisbury, Thomas Becket comparent sa chute à celle de Sennachérib : « Le Seigneur
FUITE DE BAMJEROUSSE. 215
a brisé le marteau de l'impie, » disent-ils; « il a envoyé un ange de mort qui a frappé les puissants, les princes et les capitaines dans le camp du roi Assur; et celui-ci est revenu avec honte dans son pays. »
Frédéric ne retourna pas même en Allemagne sans contempler la chute de sa puissance en Italie, et même sans danger pour sa personne. Les principales passes des Apennins étaient gardées. Il arriva à Pavie le 12 septembre avec peine, après avoir fait un grand détour jusqu'à Pontremoli. De Pavie il mit les Lombards au ban de l'empire. Les villes où rentraient tous les évêques et prêtres, partisans d'Alexandre, répondirent par un acte décisif à ce défi. Parmi les évoques exilés, Galdinus de Milan, légat du pape, arrivé sous un costume emprunté, concentrait tous leurs eiïorls. Le Ier décembre 1 167, les villes de la marche véronaise et celles de la Lombardie réunissent leurs ligues en une seule, pour leur commune défense; et tous leurs citoyens, depuis quatorze ans jusqu'à soixante, prêtent le serment d'y rester fidèles et de ne point désarmer ni contre Frédéric ni contre son fils, tant qu'elles n'auraient point assuré leur liberté. On avait oublié en Lombardie toutes les haines intestines, même entre Milan et Lodi. Tortone devait être rebâtie à frais communs. L'empereur, entouré de quelques seigneurs italiens, du marquis Obizzo Malaspina, du comte de Blanderale et d'autres, essaye, avec les débris de son armée, de faire quelques ravages sur le territoire milanais. Il doit se retirer devant les forces imposantes qu'il rencontre et se voit bientôt menacé d'être bloqué dans Pavie. Impossible d'essayer de retourner par les Alpes Urienlales comme il était venu; la Lombardie était hérissée de villes ennemies; et la ligue commençait à gagner les villes du Piémont! Le retour n'était plus permis
que par le Mont Cenis; et le comte de Maurienne, gagné par ses ennemis, le gardait.
Frédéric dut s'abaisser à la ruse. L'abbé de Citeaux se trouvait alors auprès du prieur de la Chartreuse de Pavie ; il se mit en rapport avec ces personnages, parla de la paix', de la fin du schisme. Ils tentèrent une médiation; on posa les armes. Pendant ce temps, le comte de Montferrat, partisan de Frédéric, obtint le passage du comte de Maurienne. Les médiateurs revinrent. Frédéric se moqua d'eux en leur disant qu'il ne traiterait pas « à moins qu'ils ne fussent des anges descendus du ciel avec le pouvoir de faire des miracles, de guérir des paralytiques et de ressusciter les morts ». Puis, ayant confié sa femme et son fils en mains sûres pour gagner l'Allemagne par un autre chemin, il partit par la vallée de Suze, avec les derniers Allemands survivants et les otages italiens qu'il gardait pour sa sûreté. Mais, à Suze, les bourgeois fermèrent les portes et menacèrent de faire un mauvais parti à l'empereur s'il ne rendait les otages. Une nuit même, quelques-uns avaient comploté de le mettre à mort. Heureusement pour lui, un de ses chambellans prit son costume et sa chambre, dans la maison qu'il occupait. Frédéric, sous les vêlements de son fidèle serviteur, s'échappa et suivit avec quelques compagnons la route de la montagne. Les bourgeois, reconnaissant l'erreur, se contentèrent de garder les otages. Ils laissèrent passer les misérables restes de cette expédition dont l'empereur avait tant espéré; et le successeur, le promoteur de la canonisation de Charlemagne, franchit en fugitif le Mont Cenis couvert de neige, traversa le territoire d'Humbert de Maurienne, écouta en passant l'archevêque Pierre de Tarentaise, qui le conjura d'abandonner le schisme, gagna incognito Genève, Besançon où il tint
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diète, et rentra enfin en Allemagne, heureux d'avoir la vie sauve, sinon l'honneur.
Henri le Lion et Albert l'Ours dans le nord de l'Allemagne, contre les pays slaves. — Le chancelier Philippe Heinsberg de Cologne. — L'anti-pape Gallixte III. — La ligue lombarde. — La fondation d'Alexandrie. — Vaines tentatives de paix. — (1168-1174.)
« Henri le Lion, Albert l'Ours, Frédéric à la barbe rouge étaient trois hommes capables de convertir le monde; » tel était un dicton qui avait cours sur les trois guerriers allemands de cette époque associés dans la même légende. En effet, Frédéric Barberousse, dans sa jeunesse, avait fait la seconde croisade avec Conrad III; vieux, il devait mourir sur le chemin de la Terre-Sainte, dans la troisième. Albert l'Ours avait été faire un pèlerinage au saint sépulcre en 1158, et Henri le Lion allait bientôt, en 1 172, prendre le même chemin. Le dicton, en rappelant les services rendus par ces princes à la guerre européenne du Christ, semble cependant exprimer plutôt le regret qu'ils n'aient pas toujours consacré leurs armes à la cause qui semblait encore, à cette époque, la plus populaire et la plus sainte. Rien de plus justifié pour l'empereur Frédéric qu'on trouve six fois, pendant un règne de près de quarante années, en Italie où il resta au moins dix-huit ans, occupé à faire la conquête de ce pays plutôt qu'à gouverner le sien, et à soumettre l'Église plutôt qu'à servir sa
cause, soit contre les païens slaves au-delà de l'Elbe, soit con tre les Sarrasins en Orient.
De ces trois princes, Henri le Lion, soit dans les guerres qu'il poursuit avec Waldemar II de Danemark contre les Slaves, soit dans la croisade qu'il fit ultérieurement en Orient, semble s'être préoccupé le plus des intérêts chrétiens. Ce véritable successeur des anciens ducs saxons avait repris au delà de l'Elbe la tâche commencée par les empereurs ottoniens et depuis à peu près abandonnée. Laissant son heureux et brillant rival, Frédéric Barbcrousse, dépenser son habileté et sa valeur à la poursuite de la chimère favorite à l'empire d'Allemagne, au-delà des Alpes, il avait pris pour champ de son activité les contrées d'au-delà de l'Elbe, les terres des Holsates et des Wagriens à l'entrée de la presqu'île du Jutland jusqu'à l'Eyder (Holstein) et celles des Obolriles, des Wiltzes sur les bords de la Bailiquc (Mecklembourg, Poméranie occidentale) et des Wendes, plus au sud. Là Frédéric Barberousse lui avait, non-seulement laissé la main libre, mais donné plein pouvoir de guerroyer et d'organiser à son gré. Henri s'était donc allié avec le roi de Danemark, Waldemar II, qui pouvait envoyer ses guerriers au sud de l'Eyder dans le Holstein, ' ou ses vaisseaux par la Baltique contre les côtes du Mecklembourg; et, aidé de quelques-uns de ses vassaux, il avançait cette œuvre de civilisation et de conversion si souvent commencée, abandonnée et reprise dans ces contrées.
En effet, déjà le comte Adolphe il de Schaucnbourg, dont l'activité était aussi tournée vers le nord , avait pu, grâce à Henri le Lion, prendre possession du Holstein habité par les Holsates et les Wagriens. il y était