HENRI LE LION ET ALBERT L'OURS
rieur, les intérêts des deux princes se touchaient des deux côtés du fleuve. Des conflits pouvaient d'autant pins s'élever là entre eux que les margraves du Nord avaient autrefois dépendu des ducs de Saxe. Jaloux, en effet, de son puissant voisin qui avait toutes les faveurs de l'empereur, le margrave aquilonien (marchio aquilonensis), qu'on appela décidément depuis le margrave de Brandebourg, soutint, à plusieurs reprises, les vassaux rebelles d'Henri le Lion, ou tourna même ses armes contre lui ; et la guerre étrangère, chrétienne, qu'on aurait dû faire audelà de l'Elbe fut plusieurs fois convertie en guerre civile allemande sans que l'empereur songeât à y mettre ordre.
Il faut bien reconnaître d'ailleurs que la foi n'était pas non plus le seul mobile de ces batailleurs. « Les princes allemands, » dilHelmold (1), après le récit d'une victoire remportée sur les Slaves, « se partagèrent le butin; mais de conversion, il n'en fut pas question. Entre toutes les nations, les Saxons excellent aux armes et à la guerre, mais telle est leur avidité qu'ils sont toujours plus enclins à augmenter les tributs qu'à convertir les âmes. » Henri le Lion lui-même, selon ce chroniqueur, « était le prince des princes du pays; il courbait le front des révoltés, brisait leurs forteresses, faisait la paix autour de lui et possédait une immense fortune. » Fier des privilèges que Frédéric lui avait concédés dans le territoire païen et slave, il se faisait directement, et avec le consentement de l'empereur, prêter le serment de vassalité par les comtes et les évoques entre lesquels il partageait sa conquête et les tributs des peuples, comme à un souverain « uti imperatori ». Accoutumé aussià l'exercice àpeu près complet del'aulorilê
(1) Voir Philipson, Heinrich (1er Lœve. — Helmold, II, 6-7-9.
222 CHAPITRE XXI. — FKÉDEUIC BAKBEROUSSE.
en Ravière où, héritier désigné des Welfen, il investissait comme eux directement les comtes et les évoques de leurs fiefs, il visait à rendre sa souveraineté aussi indépendante et complète dans la Saxe. Eu Ostphalie surtout, il y avait plus à faire en ce sens que dans la Weslplialie ; et Henri ne se faisait faute, de s'attaquer même à des comtes aussi puissants, par exemple, que celui d'Oldenbourg, vers la mer du Nord ; mais il donnait prise ainsi sur lui par son ambition même.
Le margrave Albert l'Ours (1) mit un instant dans un grand danger cette puissance nouvelle qui s'élevait au Nord ; et il faillit ainsi compromettre les progrès que Henri le Lion avait déjà fait faire à la conquête et à la conversion au delà de l'Elbe. L'archevêque de Magdebourg, celui de Brème, le landgrave de Thuringe, le margrave de Misnie, le comte d'Oldenbourg et même le roi de Danemark, Waldemarlf, ordinairement allié duLion, etun grand nombre d'autres personnages laïques et ecclésiastiques, se sentaient menacés par cette nouvelle puissance. Albert l'Ours les réunit tout à coup (1167) contre le duc de Saxe. Mais Henri fait tête de tous côtés. Sachant d'où venait surtout le danger, il dresse dans le château de Dankwarderode, à Brunswick, un lion de bronze, la gueule tournée vers la marche de Brandebourg. Un instant surpris, il voit, au cœur de la Saxe, Haldensleben brûlé. Mais bientôt, il pousse ses ravages à l'Est, jusqu'aux portes de la ville archiépiscopale de Magdebourg ; il force au Nord le comte d'Oldenbourg à s'enfuir dans les marais de la Frise où celui-ci trouve la mort, et ravage le territoire de l'archevêché de Brème où « il ne
(1) Heinemann, Alb. cl B., p. 400, 403. — Voir M. Lavisse, Thèse sur la marche ascanienne de Brandebourg .