HENRI LE LION ET ALBERT L'OUKS
laisse pas pierre sur pierre ». Telle était la fureur de ces guerres privées, intestines.
Ces événements d'Allemagne avaient préoccupé Frédéric pendant son malheureux séjour en Italie. Le chancelier Christian et Berthold de Zœhringen étaient venus de Pavic, pendant la retraite désastreuse de Rome, pour veiller à ce qui se passait. C'était en comblant de faveurs Henri le Lion, pue de Saxe et de Bavière, que Frédéric, on le sait, avait prétendu se l'attacher. Sacrifiant presque sa puissance en Allemagne à l'espoir de la domination en Italie, il avait laissé le Lion, sans jalousie, agrandir son territoire, affermir son pouvoir au delà de l'Elbe, augmenter sa puissance en Saxe, préluder presque à la fondation d'une sorte d'indépendance au nord de l'Allemagne. Au fond, pouvait-il voir avec peine celui-ci empiéter dans ses duchés sur l'indépendance de ses évéques et de ses comtes ? C'était sa politique ta lui. Il en faisait autant chez lui, dans le midi de l'empire, en Souabe, en Alsace,' en Bourgogne; il y réunissait aussi les fiefs tombés en déshérence , il prenait le bailliage (advocationem) des évéques, et saisissait toutes les occasions d'amoindrir la puissance des comtes et de l'épiscopat. Ces évéques et ces comtes saxons que Henri domptait n'étaient-ils pas d'ailleurs presque tous des partisans plus ou moins déguisés d'Alexandre III? n'avaient-ils pas le schisme en horreur; ne combattaient-ils pas pour le pape en même temps que contre Henri le Lion? N'était-ce pas aussi une œuvre d'ordre, de civilisation, de paix, qu'accomplissait chez lui Henri le Lion, aux dépens de beaucoup de ces évéques qui songeaient plus à leurs intérêts qu'à la religion et de ces comtes et seigneurs qui étaient autant de petits brigands? Un Wiltikind de Sclrwalenberg,
dans le territoire de Paderborn, autrefois hanté par le fameux adversaire saxon de Charlemagne, n'avail-il pas élé, pendant plusieurs années, la terreur des couvents et des églises? Après l'avoir assiégé plusieurs fois dans son haut château-fort de Dasenberg, Henri le Lion avait dû ordonner à des mineurs de pratiquer des galeries sous terre, de couper les sources, et il ne l'avait réduit qu'en le privant d'eau.
De retour en Allemagne, Frédéric, constant dans la même politique, s'efforce de remettre la paix en Saxe, mais à l'honneur et au profit de Henri le Lion. Dans une diète réunie à Bamberg, et où se rendent la plupart des princes saxons, il rétablit la paix entre eux par sa fermeté (1). Il en accuse quelques-uns d'avoir fait manquer son expédition en Italie en retenant son fidèle vassal chez lui. Il donne raison à celui-ci dans la plupart de ses querelles particulières, ce qui était se donner raison à luimême. Il chasse ceux qui* ne voulaient pas se soumettre; il contraint évêques et comtes à plier sous le Lion. Un double choix a lieu pour l'évêché de Brème, il se prononce contre un fils même d'Albert l'Ours, Goltfried, pour une créature dévouée de Henri, Beaudouin. Sans doute, en favorisant Henri le Lion, il favorise l'œuvre de conquête et de conversion allemande, poursuivie par celui ci au Nord-Est, au risque de le rendre trop puissant dans l'empire. Mais il espère surtout faire de lui le principal instrument de ses desseins ambitieux et de sa domination universelle.
En effet, en retouchant du pied le territoire allemand, le
(1) Helmold, II, 11 :Ille indixit curiam Bavenberg, vocahsque universis principibus Saxoniœ, multa providentiel et consilio dissentiones ad conventionem pacis inclinata sunt.
PHILIPPE DE HEINSBERG. 225
pays impérial, Frédéric ne néglige rien pour y rependre la force qui lui était nécessaire dans sa grande lutte. Après la mort de Rainald de Dassel, qui avait été l'inspirateur de la politique impériale, le rival d'Alexandre III, comme archevêque et chancelier, aussi bien que son maître lui-même, Frédéric retrouve une nouvelle créature dévouée dans Philippe de Heinsberg, qu'il fait élire à l'archevêché vacant de Cologne, et qu'il nomme son chancelier, C'était un autre Rainald de Dassel, qui pouvait rêver, comme lui, de devenir le primai de l'église d'Allemagne. Elevé à Cologne, puis à Reims, formé en Italie par Rainald lui-même, plus laïque aussi que clerc, et soldat au besoin, il avait les mêmes aptitudes et le même dévouement. Fier d'être à la tête du siège archiépiscopal de la sainte Cologne, il eût fait volontiers comme lui de l'ancienne colonie romaine la rivale ecclésiastique de Rome elle-même. L'évêque d'U- Irecht le consacre au milieu de schismatiques.
Tout semble d'ailleurs, en Allemagne, compenser Frédéric de ses perles en Italie. A la mort de son cousin, Frédéric deRolhenbourg, qu'on avait presque traité comme son successeur, vu la jeunesse de son propre fils Henri, l'empereur garde pour lui le duché de Souabe et réunit tous les alleux des Rolhenbourg au domaine ainsi agrandi de sa maison. Son beau-frère Conrad devient, à sa place, comte palatin du Rhin. Frédéric place partout les membres de sa famille et il s'efforce de réunir le plus de domaines possible sous sa main. Il comprend que c'est là la base ïa plus solide de sa puissance.
Ainsi, l'héritier du vieux Welf VI était mort en Italie,
et ce vieillard, qui avait tant lutté pour sa maison, qui
avait eu pour Alexandre lit des préférences souvent
peu déguisées, se prend de découragement et de dé-