Tome iv
goût. Il fait maintenant de sa cour, devenue une auberge de joie, le rendez-vous des chasseurs, des joueurs, des gais compagnons, des ménestrels et des belles filles, et il lâche de racheter ses folies par des fondations pieuses. Deux des poètes qui aimaient les princes généreux, le Tannhauser et Walter von der Vogelweide, vanteront ses folles libéralités. 11 n'a plus souci de son successeur, pourvu que l'hypothèque des biens qui lui restent serve à ses dernières et grossières joies et à ses ex-voto. Il veut emprunter à tout le monde sur ces biens. A défaut de Henri le Lion qui se montre trop parcimonieux, Frédéric, pour avoir les alleux des Welfen en Italie et en Allemagne, en Toscane et en Bavière, paie donc les dettes de celui-ci et lui laisse tous ses fiefs en viager pour en avoir l'héritage; il jette dans ce gouffre tout l'argent dont il peut disposer. C'était s'assurer l'avenir.
Toute la pensée de Frédéric, même en Allemagne, est tournée, on le sent, vers l'Italie. C'est chez lui, à la fois, passion d'ambition et passion de revanche. S'il ne veut pas reconnaître Alexandre, s'il soutient toujours et partout les schismaliques, s'il courtise activement le roi de France Louis VII et le roi d'Angleterre Henri II, c'est qu'il veut avoir raison des Italiens, se venger de Vérone et de Suze qui, aux deux extrémilés de l'Italie du nord, ont atteint son honneur, presque sa vie. S'il est le patron dans tous les évêchés, à Brème, à Salzbourg, des candidats schismaliques, c'est parce que Alexandre III est un des plus solides soutiens de l'indépendance italienne. L'archevêque de Salzbourg, Conrad, en exil comme cardinal à Rome, meurt; Frédéric ne s'oppose pas à l'élection d'Eberhard , un fils de Wladislas de Bohême, un neveu d'Henri d'Aiuriche, qui est attaché à Alexandre, quoique son parent à iui,
l'anti-pape galixte m. 227
parce qu'il espère avoir meilleur marché de ce jeune homme prodigue et sans expérience. Enfin, l'anli-pape Pascal in meurt à son tour à Rome dans la cité léonine (sept. 1168), après avoir pauvrement vécu sous la protection d'un préfet impérial auprès de la Répuhlique romaine. Ses partisans élisent le cardinal Jean d'Alhano qui prend le nom de Calixte III. Peu importe à Frédéric quel est ce personnage; ce n'est pas Alexandre III. L'empereur reconnaît et impose à l'Église allemande, qui montre cette fois même plus de docilité, ce troisième anti-pape. Affaire d'habitude! Les anti-papes sont les instruments de règne de Frédéric Barberousse. 11 n'y a même plus en jeu de raison ecclésiastique qui l'autoriserait à défendre les droits de l'Etat. Le schisme sert à couvrir l'ambition sans bornes de l'empereur, à préparer sa domination sur son peuple el sur les autres peuples.
La politique de Frédéric, constante dans son but, souvent double dans ses moyens, apparaît tout entière dans la diète qu'il lient à Bamberg, en avril 1 169. Le but principal de la réunion de cette diète était l'élection de son jeune fils Henri comme roi des Romains. L'objection qu'il prévoyait était le schisme qui indisposait encore quelques um> des princes et des évêques. Beaucoup d'entre eux s'étaient rendus' à celte diète; c'étaient les grands archevêques du Rhin, chanceliers, Henri le Lion, Albert l'Ours et ses fils, le landgrave Louis de Thuringe, le comte palatin Conrad. Frédéric, pour gagner le Lion, menace les évêques et les comtes saxons, toujours frémissants sous le joug de celuici, de les mettre au ban de l'empire et d'exécuter la sentence lui-même contre eux. Il n'épargne rien pour s'attacher le chef d'une famille autrefois rivale. On pourrait penser que l'intérêt de la frontière Nord-Est, de la conver-
sion des slaves, est pour quelque chose dans cette manifestation. Non! ce qu'il veut, c'est, ou imposer à l'Allemagne tout entière la reconnaissance de l'anli-pape Calïxle III, ou arracher à Alexandre III des conditions si favorables à sa domination qu'il puisse lui sacrifier l'anti-pape. Car il ne lient pas autrement à sa créature, s'il peut obtenir ce qu'il désire du pape légitime.
Rien de plus compliqué, à ce double point de vue, que la diplomatie de Frédéric qui se dévoile ici tout entière. Dans ce chevalier, dans ce batailleur, on s'étonne de trouver un esprit si retors et si avisé; et, chez lui, le moyen âge, où l'activité politique des personnages ecclésiastiques devait d'ailleurs introduire la diplomatie, ne nous en paraît pas si dépourvu qu'on l'imagine.
Quelque temps avant cette diète, Frédéric avait déjà envoyé trois de ses hommes dévoués, ses deux chanceliers Philippe, archevêque de Cologne, Christian de Mayence, et Henri le Lion lui-même, apparenté au roi d'Angleterre, à Rouen, en Normandie, auprès d'Henri II. Il s'agissait de déterminer ce prince à une action commune contre Alexandre, avec lequel lui aussi était en conflit à cause de Thomas Becket. Frédéric croyait que c'était le moyen d'entraîner aussi le roi de France Louis VII, comme on avait déjà précédemment essayé de le faire à Saint-Jean-de-Losne. Il s'en suivit du moins entre le roi de France et le roi d'Angleterre la paix de Montmirail (nov. 1168). Le comte de Monlferrat, qui servait aussi de loin les desseins de Frédéric, ainsi que le comte Henri de Champagne, auraient voulu obtenir davantage. Mais Louis Vil était faible et Henri II était passé maître en habileté. £n faisant craindre sa défection à Alexandre III, Henri II obtient de celui-ci la suspension de Thomas Becket, qu'il désirait; mais