LA LIGUE LOMBARDE
qu'importe à Frédéric? 11 occupe le tenïloire de l'archevêché qui tenait , de ce côté, la route d'Italie; et, par là, il espère peser encore plus sur Alexandre lit, et l'amener à composition ou le perdre tout, à fait dans l'opinion.
Tout l'intérêt se porte donc, au commencement de 1 170, sur l'ambassade, où il y avait pins d'apparat que de sincérité, envoyée par Frédéric à Alexandre III. Celui-ci n'était pas dans une position facile. Tandis que Calixle III, sans autorité d'ailleurs, séjournait à Rome, il était, lui, humblement à Bénévenl, sous la protection du roi d'Apulie et de Sicile, Guillaume. Ses concessions à Henri II, dans le conllit de ce prince avec l'archevêque de Cantorbéry, sans lui gagner beaucoup le roi anglais, avaient refroidi le roi de France. Mais, sans compter que, a Bénévent, il n'était point facile, même à Frédéric, d'atteindre son ennemi, Alexandre III avait maintenant dans la ligue lombarde du nord, encore accrue et affermie depuis le départ ou la défaite des troupes allemandes, un puissant boulevard pour son indépendance.
En effet, de Venise à Novare et des Alpes aux Apennins, toutes les villes, sauf Pavie, faisaient maintenant partie de cette confédération dont on espérait la délivrance. On n'avait pas seulement oublié les vieilles haines, on effaçait, par des concessions réciproques , les causes locales qui les avaient fait naître. Côme et Lodi même avaient adhéré à la ligue ainsi que le comte de Seprio. Sous la direction de l'archevêque de Milan, Galdinus, les évêques et prêtres schismatiques avaient été partout remplacés par des partisans d'Alexandre . Il n'y avait plus guère, avec Pavie, au nord, que les comtes de Montferrat et de Blanderate qui tinssent pour l'empereur, sous l'analhème du pape légitime. Mais les puissantes villes de Milan, de
Plaisance, de Parme, etc., pour les tenir en échec, avaient envoyé, sous la protection de leur cavalerie, des ouvriers à l'endroit où s'élevait, dans une plaine fertile et bien arrosée, enfermée entre le Tanaro grossi de la Bormida et le Pô, la forteresse de Roborelo; et ceux-ci, par un travail ardent, nourri du dévouement de tous et de l'argent de Gênes, avaient élargi les murailles, creusé des fossés, élevé des bastions, attiré là les ennemis du comte de Montferrat avec les émigrés pauvres d'autres villes libres et créé une nouvelle ville fortifiée qui compta bientôt quinze mille âmes.
Outre que cette création surveillait les impériaux du pays, elle observait la descente des Alpes par le Mont Genis, encore un chemin en Italie pour Frédéric. Il fallait trouver un nom pour cette fondation nouvelle; on lui en donna un qui était un symbole. Du pape légitime, ennemi, comme les villes lombardes, de Frédéric, on la nomma Alexandrie. Les Allemands raillèrent « Alexandrie de la paille », à cause des huttes improvisées d'abord à l'abri des murailles, et ils traitaient de vauriens et de brigands ses nouveaux habitants. Alexandrie eut cependant aussitôt ses consuls, qui figurèrent avec les autres dans les réunions communes de la ligue, et elle envoya à Alexandre III, qui l'avait bénie et comme tenue sur les fonts de baptême, à Bénévent, une ambassade chargée d'offrir la ville au pape, comme propriété de saint Pierre, avec un tribut de trois deniers, et de lui prêter serment de fidélité (1). C'était une ville républicaine et ecclésiastique, représentant à la fois la liberté des villes et celle de l'Église, et scellant l'u-
1) Jean de Sal., II, 223 : Non detrectat jam conditionibus equis fœihis inire eum Italicis.
FONDATION D'aLEXANDHIE. 233
nion de la confédération lombarde et de la papauté, pour la ruine de la domination allemande.
Les saints personnages , ambassadeurs de Frédéric , avaient pu déjà, en traversant la Lombardie, juger l'état des choses. Les villes laissèrent passer les deux abbés français de Citeaux et de Clairvaux, qu'ils savaient bien disposés pour Alexandre ni. Ils retinrent quelque temps révoque allemand, Eberhard de Bamberg. Alexandre III reçut d'abord très favorablement les médiateurs français qui, pleins des bonnes paroles de l'empereur, faisaient espérer la paix tant désirée. Pour rassurer les Lombards qui retenaient l'évêque de Bamberg, il les invita à envoyer aussi des fondés de pouvoirs de la ligue afin de prendre part aux conférences et au traité. Il ne voulait pas négocier sans eux (1). La réunion des négociateurs dut avoir lieu à Veroli, petite ville de la Campanie. Alexandre III s'y rendit de sa personne, le 8 mars 1170, et le lendemain, au milieu de ses cardinaux et des envoyés lombards, il reçut Eberhard de Bamberg. Celui-ci commença par dire qu'il avait ordre de Frédéric de parler seul à seul au pape. Après quelques hésitations, Alexandre III consentit à cet entretien secret.
Les propositions au moins singulières de l'empereur étaient les suivantes. L'empereur s'abstiendrait désormais de toute hostilité contre Alexandre III. Les ordinations et consécrations faites, les dignités confiées par les deux papes seraient reconnues en l'état présent. Quant à l'acceptation directe et effective d'Alexandre III comme pape par Frédéric, l'évêque de Bamberg refusait de s'expliquer clairement. D'abord, les résolutions de Wurlzbourg, di-
(1) Ughell., Italia sacra, IV, 442.
sait celui-ci, liaient Frédéric. Pais, prétention au moins singulière clans ce temps, l'empereur de sa personne ne voulait (1), selon l'expression de ses ambassadeurs, « être forcé cle reconnaître aucun pape, à l'exception de Pierre et des autres qui sont dans le ciel. Après lui, quand îe pape aurait reconnu comme empereur son fils aîné et ordonné aux évêques catholiques de lui donner Fonction royale, celui-ci obéirait au Saint-Siège. » Frédéric n'accordait donc rien ; il voulait la reconnaissance des schismaliques; il prétendait jouir de son vivant du privilège de n'êlre soumis à aucun pape, puisqu'il ne relèverait que de Pierre et des saints. Ce n'était là qu'une trêve. Son fils ferait la paix, lui; et il obéirait au Saint Siège quand celui-ci l'aurait préalablement reconnu. En attendant, Alexandre acceptait les schismatiques nommés dans l'Eglise; il tolérait le schisme sans être accepté comme pape. Il n'aurait pas la guerre, mais il consentirait à la neutralité, tandis que l'empereur, sans doute, frapperait les villes lombardes après les avoir isolées, et abattrait la meilleure défense du Saint-Siège. L'ambassade n'était pas sérieuse; son envoi avait été destiné en Allemagne à bien disposer la diète de Bamberg à l'élection du jeune Henri.
Alexandre n'était pas homme à se laisser ainsi tromper. Après avoir conféré avec les cardinaux et les envoyés lombards, il apporta sa réponse. Il perçait à jour, avec une certaine fierté, la diplomatie cauteleuse de l'empereur,
(1) Ibid. : In persona sua nullum apostolicum, recipere comprtlatur prseter Peùrum et alios qui in cœlis sunt. — Petens ut filium suum quem in regemeligi fecit in imperatorem recipiat papa et a cat/iolicis episcopi prœcipiat consecrari, apislolicœ sedipariturum.