BENRJ LE LION ET ALBERT L'OURS
Lubecky trois abbés du Non], deux princes récemment encore païens, l'obotrite Prébislas et le comte de Schwcrin, Gunzelin, d'antres encore, en tout mille deux cents hommes armés partirent avec lui. De grandes provisions les suivaient. Bien reçu par le duc d'Autriche, par l'évoque de Gran, fort éprouvé en Servie, il célèbre la Pàque à Constantinople, dans l'église Sainte-Sophie avec l'empereur Emmanuel Comnène. Gratifié à cause de ses présents d'un bon vaisseau, il s'embarque pour Saint-Jean-d'Acre, et gagne de là paisiblement Jérusalem , où il est brillamment reçu par les templiers et les hospitaliers.
Il eût voulu tenter avec le roi Amaury quelque chose contre les Infidèles, faire au moins quelques passes d'armes. Le roi de Jérusalem s'y refusa. Henri le Lion fit alors nombre de fondations pieuses, d'ex voto, combla de présents les hospitaliers et les templiers, et revint par Antioche et Tarse en Asie-Mineure. Il s'était préparé le passage dans les Etals du sultan d'Iconium par les dons les plus riches. Celui-ci le reçut avec tous les honneurs. Aux tentatives que Henri fit pour le convertir il répondit en souriant qu'il n'était pas difficile de croire « qu'un Dieu qui avait créé le premier homme de rien pût naître d'une vierge immaculée. » Le duc de Saxe ramena alors dans son pays nombre de reliques et de pierres précieuses qu'il avait recueillies en roule et dont il orna le beau monastère de Saint-Biaise qu'il faisait alors bâtir près de Dankewarderode (1).
Ce ne sont ni les païens ni les Infidèles qui préoccupent Barberousse. Un de ses séjours assez prolongés sur les bords du Rhin, en 1171, a pour but de rattacher à ses
(1) V. Philippson, loc. cit., IT, p. 173.
projets tous tes princes et évêques de la contrée. Dans une dièle tenue à Salzbourg, en février 1172 , il s'efforce d'amener la démission épiscopale du fils du roi de Bohême, Eberhard, qui s'est compromis par ses prodigalités, afin de se concilier le clergé du diocèse toujours récalcitrant. Ce n'est que deux ans après qu'il parvient à l'obtenir. Il remplace Eberhard, il est vrai, par un partisan d'Alexandre III, pour qui tenait tout le diocèse. Mais au moins a-t-il l'apparence de la victoire, et parvient-il à son but par ce moyen détourné. Une infraction à la paix, qu'il avait imposée à Boleslas IV de Pologne, l'amène, dans l'été de 1172, dans ce pays. Mais il n'y reste guère et se contente de la remise d'une somme d'argent, en guise de tribut. Des querelles auraient pu s'élever, après la mort d'Albert l'Ours (1 170), entre les quatre fils de celui-ci et l'empire, à propos de la succession. Frédéric aplanit avec empressement toutes les difficultés; l'aîné des fils d'Albert l'Ours, Otton, lui succède au margraviat, le reste de la succession est partagé. Il favorise également la succession de Louis III le Pieux, à la tête du landgraviat de Thuringe.
En Bohême, le vieux Wladislas II, las de la tutelle de Frédéric qui lui avait donné le titre illusoire de roi, abdique pour laisser le trône à son fils. Mais l'empereur fait sortir d'une prison où ils languissaient, deux cousins du roi, et investit l'un d'eux, Sobieslas II, avec l'appui des Bohémiens et aux dépens du fils de Wladislas, comme simple duc de Bohême, pour disposer de lui encore plus sûrement.
Partout, dans les diètes nombreuses tenues à cette époque, deux fois à Worms, deux fois en Saxe, à Goslar et à Mersebourg, à ilalisbonne enfin, convoquant près de lui tous les princes et évêques, il stimule leur zèle, fixe l'époque du rendez-vous longtemps projeté pour l'Italie.
Dans la dernière de ces diètes, il voit avec orgueil l'ambassadeur d'Emmanuel Comnène qui, à Rome, lui eût disputé volontiers la couronne d'Occident, et celui du sultan de Rabylone, ennemi de Jérusalem lui apporter des présents; et au commencement du mois de septembre 1174, il va prendre à Râle le commandement de celte armée tant désirée, rassemblée avec tant de soin, avec laquelle il devait redescendre le Rhône et passer les Alpes pour vider sa vieille querelle.
YII
Quatrième expédition de Barberousse en Italie, contre la ligue lombarde. — Siège d'Alexandrie. — Puissance et défection d'Henri le Lion. — Bataille de Legnano. — Paix avec Alexandre III et trêve avec la ligue lombard- à Venise. — (1174-1177.)
Il s'en fallait de beaucoup que la quatrième armée, conduite par l'empereur Frédéric en Italie, fût aussi brillante et aussi nombreuse que celle de sa dernière expédition. Les princes ecclésiastiques y étaient en force : les deux archevêques de Cologne et de Trêves, quatre évoques saxons, deux bavarois, un autrichien, un souabe, un franconien; parmi les princes, Otton de Wittelsbach, le palatin Conrad, le nouveau duc de Bohême, avec ses sauvages compagnons. Henri le Lion n'y était point, ni le duc d'Autriche, Henri Jasomirgolt, qui tenait pour Alexandre IEI et qui avait des démêlés avec la Hongrie. Un contingent assez nombreux de petite noblesse et d'hommes relevant
de ses domaines (milites, ministérielles, servientes), et de nombreux Brabançons, renommés par leur férocité, comblaient les vides féodaux de Frédéric.
L'empereur pouvait s'attendre à de grandes résistances. Après la mort de l'archevêque de Cantorbéry, assassiné par l'ordre du roi d'Angleterre, Henri II, et après la pénitence éclatante à laquelle se vit obligé l'auteur du meurtre, au tombeau de la victime canonisée (1174), Alexandre III avait repris faveur et crédit dans la chrétienté, quoiqu'il fût sans défense dans Tusculum démantelé, en face des Romains favorables à Frédéric. Quant à la ligue des villes du Nord, elle avait pris encore de l'accroissement. De gré ou de force, l'impériale Pavie y était entrée; le comte de Montferrat, Guillaume, menacé par les villes voisines, avait été obligé d'y adhérer. Toutes les villes de la Lombardie, de la Vénétie et de la Romagne, de Feltre et de Bellune jusqu'à Verceil et à Novare, et de Brescia et de Côme jusqu'à Ravenne, à Rimini et à Bologne s'étaient engagées par serment, entre les mains des recteurs de la ligue. Il est vrai, Christian de Mayence, alors le bras droit de Frédéric, arrivé en Italie depuis 1172, avec les pleins pouvoirs impériaux (gerens plenam vieem imperatorisj, n'avait rien négligé pour faire des partisans à son maître. Il avait gagné Gênes à l'empereur, en lui sacrifiant les intérêts de Pise en Sardaigne, et réussi à tourner contre celle-ci et contre Florence, dont il avait traîtreusement retenu les envoyés, les autres villes toscanes, qu'il comblait de privilèges. Il menaçait le pape dans Tusculum, et assiégeait, même avec les vassaux de Venise, infidèle à son rôle, la ville d'Ancône qui pouvait servir de point de ralliement entre l'empereur grec, Alexandre III et le roi normand d'Apulie Guillaume. Mais Ancône donnait à ses alliées
un exemple qui devint légendaire. Six mois durant, elle supporta les assauts par terre et par mer, la faim, la maladie ; les femmes elles mêmes y donnèrent des preuves héroïques de patriotisme. Elle mérita si bien de la ligue lombarde que celle-ci fit lever le siège en lui envoyant un secours. Christian, furieux, se retourna contre Bologne dans la Romagne, et il l'assiégeait à son tour quand l'empereur arriva.
Le 29 septembre (1174), en effet, après avoir traversé les Alpes, par le comté de Maurienne, Frédéric débouchait, avec dix mille hommes, par la vallée de la Doria, à Suze; il la brûlait, et, par la réduction d'Asti effrayé, soumetlait le Piémont. Il n'en fallut pas davantage d'abord, pour répandre la terreur. Le marquis de Montferrat, le comte de Blanderate et la ville de Pavie, abandonnèrent aussitôt la ligue. C'était Alexandrie que l'empereur voulait surtout frapper. Elle représentait l'union de la papauté avec les républiques italiennes. Mais les travaux d'approche, à travers la plaine inondée, les tours de siège, les béliers des ingénieurs génois, les cruautés des Allemands qui crevaient les yeux ou brisaient les jambes aux prisonniers, ne purent rien contre la nouvelle cité. Frédéric trouvait là une autre Ancône. Il voulut s'y entêter. Des pluies torrentielles firent bientôt d'Alexandrie une île au milieu d'un lac; les assiégeants eurent peine à conserver leurs tentes et leurs machines, et commencèrent à souffrir de la faim (1). Les cavaliers bohémiens, les premiers, lâchèrent pied et s'échappèrent à travers les villes milanaises qui les laissèrent aller. Tout l'hiver se passa ainsi.
Au printemps, sous l'impulsion des recteurs de la ligue,
(1) Ann. Placent. Gib.,4G>; Ann. Colon. Max., 788.