Tome II
KO N DATION DE l’EMPIBE GERJIAMQIE.
vait, encore à celle époque, d’une façon assez ambiguë à ceux qui lui demandaient des conseils entre celte jeune royauté et les réclamations de l'ancienne : c J'ai vu l'empire exalté, disait-il, s’élever au-dessus des cèdres du Liban el il n’était déjà plus. Il viendra, en vérité, le jour où les paroles, les actions de chacun seront mises à l’épreuve. » Mais « la trinité impériale allemande » avait autre chose à faire. Elle devait être partout présente.
L’impératrice Théophanie, mère et régente d'Otlon III, était alors, 989 et 990, à Home même où elle prenait le titre d 'empereur et d'Auguste, el figurait dans les actes comme co-régenle (1). Le nouveau patrice de Rome, Crescentius. l’v recevait, et sans doute la parenté de Théophanie avec les deux empereurs de Byzance, Constantin II et Basile IX, dont elle était sœur, n'était pas inutile à la mère d’Otlon III pour, se faire accepter ainsi par Rome et y tenir tribunal comme une Théodora ou comme une Irène! Mais elle n’en était pas plus d'accord pour cela avec sa belle-mère Adelhaïde, résidant à Ravie, et à laquelle « elle aurait voulu ne pas laisser un pouce de terre. » L'archevêque de Mayence, "VYilligis, qui restait en Allemagne avec le jeune Otton, avait grand’pcine à empêcher ('Italienne et la Grecque d’entrer en conflit. Comment le gouvernement, ainsi divisé, aurait-il pu avoir quelque influence en France? Les évêques de France, réunis à Senlis, lancèrent l'anathème contre les bandes qui avaient pris Reims, et contre leurs complices. Gerbert vit qu’il faisait fausse roule et abandonna Arnulf et Charles de Lorraine, vers lesquels il avait
(1) Grégorovius, III, 427. — Reg Farf, n. i3f>. Theaphanius graiia divina i»i perator Augustin.
d’abord pense peut-être, et Hugues Capet eut le loisir d’affermir son trêne et de fonder décidément en France une dynastie qui devait survivre bien longtemps à celle des Oltons!
Pendant ce temps, en effet, le nouveau roi de France fait prendre dans Laon, par l’évêque Ascelin, en trahison, Charles de Lorraine et l’évêque de Reims, Arnulf, les jette en prison à Orléans et appelle l’Eglise de France à se prononcer sur ses droits en faisant le procès à l’archevêque Arnulf comme traître à son roi pour avoir livré la ville et l’Eglise de Reims an Carolingien Charles de Lorraine. Il s’agissait de savoir si la royauté française et l’archevêché de Reims étaient solidaires, s’il y avait entr’eux, comme aux premiers temps de la monarchie, communauté de pénates. La condamnation de l’archevêque Arnulf, comme traître, devant l’Eglise de France, affermissait, en effet, la nouvelle dynastie, et dégageait définitivement l’archevêché de Reims des liens obscurs qui, avec les Carolingiens, rattachaient encore cette église à l’Allemagne. Le nouveau roi de France aurait voulu d’abord faire faire le procès à l’archevêque Arnulf avec le consentement du pape. Il n’ignorait pas que l’avénement de la famille de Charlemagne avait eu la sanction du Saint-Siège. De Senlis déjà, lui et les évêques réunis avaient envoyé, avec une lettre an pape Jean XV, une ambassade à cet effet. Mais la cour allemande et le patrice Crescenlius, alors d'accord, en 990, pesaient encore sur ce pontife plus avide de présents que soucieux de la justice. Corrompu par un partisan de Charles, il avait refusé de recevoir les ambassadeurs de Hugues Capet. Après avoir attendu vainement onze mois, le nouveau roi passa outre et convoqua un concile national d’évêques français à Reims, dans l'église de Saint-Basle.
K0NDATI0N DE L'EMPIRE GEKMAMQl E.
Treize évêques, du nord surlout, parmi lesquels se trouvaient ceux de Senlis, de Langres, d'Orléans, de Bourges et d’Amiens, et des abbés plus nombreux, y assistaient. Mais cette assemblée, réunie le 17 juin 991, se trouva juge d'une cause plus grande qu'elle ne l'avait cru, en se voyant tout à coup en face de Rome et de la cour allemande.
La trahison d’Arnulf, dénoncée par l’évéque de Langres, d’abord son protecteur, prouvée par le moine qui en avait été l’instrument, avouée d’ailleurs enfin par lui-méme, s’effaça bientôt, en effet, pour faire place à la question de savoir si ce concile national de France avait compétence pour juger un archevêque français sans l’agrément pontifical Poussé par la cour allemande qui dominait alors à Rome , le Saint-Siège se fondait sur les fausses décrétales pour refuser ce droit au concile français. Celui-ci s’appuyait sur des précédents antérieurs aux fausses décrétales, par exemple, dans l’histoire de l’Eglise d’Afrique, pour retenir l’alfaire. Le pape, d’ailleurs, n’avait-il pas été sollicité, onze mois durant, de donner son autorisation, sans vouloir répondre? Au fond, la nouvelle cour de France et la cour d’Allemagne se disputaient l’influence dans l’évêché de Reims, situé sur la limite des deux royaumes. C’était une question nationale qui se présentait, comme tant d’autres choses alors, sous forme ecclésiastique.
Il est curieux de voir, en cette affaire, les historiens allemands approuver l’Eglise allemande de s'être appuyée alors sur les fausses décrétales contre le concile français en faveur des prétentions romaines. C’est ce qui amena l'évêque d’Orléans à prendre alors à partie Rome, et à porter la discussion , en l’élevant à une hauteur toute nouvelle, sur la situation de la papauté et de l’Eglise. Après avoir, en effet, témoigné d’abord de ses respects pour les décisions
<lu pontife romain, dans les limites du concile de Nicée et des canons établis en divers lieux et en temps divers, par l'inspiration divine, l’évéque français rappela toute cette histoire du Saint-Siège, récente et trop connue, qui n’était point de nature à fortifier l’autorité du successeur de saint Pierre! Il stigmatisa tant de papes indignes, assis dans la chaire de l’apôtre, et dénonça îi toute la chrétienté la papauté tombant, de la servitude des factions romaines, sous l’oppression de l’empire allemand qui n’était pas meilleure I Et l’invective, peut-être sévère et môme passionnée, mais écho véritable de l'opinion du temps, exprimé parla plume la plus autorisée de l’Eglise, le moine Gerbert lui-même est un des monuments de l’époque qui atteste le mieux le mal que l’empire allemand avait fait, après les factions italiennes, à la chaire de saint Pierre et au Saint-Siège.
« Qu’est-ce à dire? » s’écriait, en effet, l’évéque d’Orléans, eu lisant l’œuvre du moine qui résumait, en traits mordants, toute l’histoire des papes, depuis Marozie jusqu’à Otton III, « c'est à de tels monstres, souillés de toutes les ignominies, dépourvus de science humaine et divine, que seront soumis les innombrables prêtres de Dieu répandus sur toute la terre et distingués par leur science et leurs vertus?... Si, pour quiconque est élu évêque, vous faites avec des soins infinis une information minutieuse sur la gravité de ses mœurs, l'honnêteté de sa conduite, sa science dans les chosesdivines et humaines, quelles exigencesplus rigoureuses encore ne doit-on pas réclamer lorsqu’il s’agit de celui qui aspire à être le maître de tous les évêques? Pourquoi donc instituer sur le siège suprême tel homme qu’on ne jugerait nulle autre part digne de prendre place dans le clergé? Eh ! que pensez-vous, vénérables frères, que soit cet homme assis sur son siège sublime, et tout étincelant de pourpre et
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d’or, que pensez- vous que soit cet homme* Rien moins, s’il manque de charité, s’il est seulement enflé de science, rien moins qne l’Antéchrist siégeant dans le temple de Dien et se présentant lui-méme comme un dieu! Que si tout à la fois il n’est ni soutenu par la charité, ni élevé par la science, il est dans le temple de Dieu comme une statue, comme une idole : l’interroger, c’est consulter un marbre! O malheureux temps, dans lesquels nous sommes privés du patronage d’une si grande Eglise! Dans quelle cité chercherons-nous désormais un refuge, lorsque nous voyons la maîtresse des nations dépouillée de ses attributs divins et humains? Pour parler plus clairement, après la chute de l'empire, cette ville a perdu l'Eglise d’Alexandrie, elle a perdu l'Eglise d’Antioche, et, sans rien dire de l’Afrique et de l’Asie, voilà l’Europe elle-même qui se retire d'elle! Car l'Eglise de Constantinople s'est soustraite à son autorité, et l’intérieur de l'Espagne ne reconnaît plus ses lois. Ce ne sont pas seulement les nations, suivant le mot de l’Apôtre, qui se séparent d’elle, ce sont même les Eglises. Si bien que, dans les Gaules opprimées par ses ministres, il semble que l’Antéchrist nous menace de sa venue prochaine. » On ne pouvait faire tomber une occasion plus terrible sur ces Otions qui étaient venus disputer l'élection des papes aux factions de Rome, pour ne pas mieux faire.
A la suite de cette éloquente revendication des droits de l'Eglise de France et de la chrétienté, l'archevêque accusé de trahison, Arnulf, fut déposé et gracié de la vie. Il resta en prison comme le dernier Carolingien qu’il avait voulu servir, et Gerbert fut élu cette fois, à sa place, à l’archevêché de Reims. C’était un coup doublement sensible pour la cour impériale, dont Gerbert avait été longtemps le favori. Aussi ne faut-il pas s’étonner des proportions que
prit l'affaire. La politique allemande et la cour de Rome cherchèrent à ébranler encore, la nouvelle royauté dans le nouvel archevêque de Reims. Mayence et Rome s’entendaient contre Reims et Hugues de France.
En 992, un légat du pape, parti de Rome, vint à Aix-la- Chapelle pour s’instruire des laits, ou plutôt pour recevoir le mot d’ordre allemand. Sur son rapport, le pape Jean XV ordonna aux évêques, qui avaient assislé au concile de Saint-Basle, de venir rendre compte de leur conduite. Gerberl soutint avec ardeur, contre Rome et contre l’Allemagne, dans une apologie adressée à toute l’Eglise, cette lutte qui était la sienne, celle de la France et de la chrétienté. L’évêque de Strasbourg, Wildrode, sur les bords du Rhiu, se déclare en sa faveur. Hugues Capet réunit un nouveau concile d’évêques français, et celui-ci, n’ayant « qu’un cœur et qu’une âme, » jure de maintenir les décisions de Saint-Basle. La querelle s’envenime , le pape cite Hugnes Capet à comparaître à Rome; le roi consent seulement à se rencontrer avec lui à Grenoble. Enfin, un légal de Jean XV, qui était poussé par les évêques allemands, arrive pour tenir un concile mixte, c’est-à-dire d’évêques allemands et français à Mouzon. Une entrevue réunira le jeune empereur Otton III cl Hugues Capet sur la Meuse.
Mais ce n’était là qu’un piège indigne. L’évêque de Laon, Ascelin, un traître vieilli dans le métier, comme disent les chroniques, celui-là même qui avait livré Arnulf et Charles de Lorraine à Hugues Capet, complotait avec un jeune ambitieux, le duc de Blois et de Chartres, Eudes, d’enlever le roi de France et de le livrer à l’empereur. Ascelin devait être archevêque de Reims et l’autre duc de France, sous la suzeraineté de l’empereur. « Ce n’était pas seule-
ment d'une prélalure qu'il s’agissait, comme le disait fort bien Gerbert, mais de l’existence môme du royaume de France (1). » La cour allemande n’en voulait plus. On voit avec quelle persistance, depuis les Otions, sa politique s’eiïorçait toujours d’entraver l’établissement de la dynastie des Capets et comme la naissance même de la France. Le complot éventé fut déjoué. Hugues Capet se garda de paraître sur les bords de la Meuse. Les évêques français déclarèrent « qu’il ne leur semblait pas digne de soumettre un des leurs à la censure de ceux de Germanie auxquels ils ne le cédaient ni en puissance, ni en noblesse, et qu'ils égalaient, s’ils ne les surpassaient pas en sagesse. » Si l’Eglise de France rendit un grand service à la dynastie nouvelle et* au pays, ce fut bien encore cette fois. Elle affirmait la première peut-être contre l’Allemagne et contre Rome la tradition nationale.
Gerbert seul se rendit à Mouzon, non pour se soumettre à ce synode, d’ailleurs peu nombreux, mais pour y proclamer fièrement ses droits. Il n’est pas sans intérêt pour nous d’apprendre, dans Richer, que l’évêque de Verdun, qui ouvrit ce synode, où se trouvaient les évêques de Trêves, de Liège et le comte de Hainnut, vassaux alors de l’empire allemand, se servit de la langue vulgaire de la Gaule (lingua galtica (2)) pour exposer les faits de la cause. On parlait évidemment dans ces pays le français d’alors pour y souteuir une cause française. Dans un nouveau concile, réuni encore à Reims, juillet 996, Gerbert ne se démentait pas : « Sans parler de la difficulté d’aller à
(I) Gerbert, lettre 198 : Dignitas vel potius gravitas confunditur sacerdatalis, status regni periclitatur. — (2) Voir Richer, L IV. c.
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