Ï.KS 0TT0N1DES
Rome, dit-il en faisant une observation qui tombait directement sur l’état présent du Saint-Siège, des dangers et des dépenses de la route, ne sait-on pas qu’à Rome on ne peut obtenir un libre jugement du Siège apostolique, à moins qu'on ne l’achète en talents d'or à Crescentius, membre du diable? » Ge’rbert devait seul, plus tard, en communion d’idées avec l’empereur Otton III, terminer cette aflaire qui intéressait la France et l’Allemagne. Mais avant qu’ils s’entendissent pour cela, la cause de la France était déjà gagnée.
l.E ItIXNE (90C-I002).
I. 'empire et l'Eglise gouvernés par Utton III et Grégoire V, âgés do vingt ans. — Faiblesse de l'un et désordre dans l'autre. — Otton III empereur et moine, vrai césar byzantin. — Gerbert pape sous le nom de Sylvestre II. — L'an mil. — Chimères ambitieuses du Saint-Empire romain germanique.
On n’avait rien négligé pour l’éducation du futur maître du monde, Otton III. Un Jean de Calabre, d’origine grecque probablement, et un moine allemand en avaient été chargés. Tout jeune, comme il convenait au souverain de tant de peuples divers, il parlait le grec, l’italien, le latin, l’allemand, on le traitait d’enfant du miracle. Mais son or- . gueil était en proportion de sa science précoce. Petit-fils à la fois d’un empereur d’Occidenl et d’un empereur d’O-
426 FONOATIOX DE L’EMPIRE UERMAMQl'E.
rient, il n'eùt pas cru le monde assez vaste pour son ambition, si la grande dévotion qni lni avait été en même temps inspirée par Willigis et par ses maîtres ne lni avait du même coup suggéré de mystiques sentiments d'humilité aussi profonds que ceux de son orgueil. Ce caractère étrange avait déjà effrayé sa mère, Théophanie, morte en 991, et lassé l’impératrice Adelhaïde, qui avait été se retirer au monastère de Selz, fondé par elle, en Alsace. Dès qu’il fut arrivé à sa majorité, à quinze ans, en 996, ses deux précepteurs partirent pour Constantinople afin de lui trouver, à cette cour, une épouse digne de lui. Comment inaugurer un pareil règne, si ce n'est par une expédition en Italie? L’imagination de ce jeune homme était tout entière tournée de ce côté. L’Eglise l’y portail également. Gcrbcrt lui-même qui, ne voyant point son affaire se terminer, était venu à celte cour pour y mettre à profit ses anciennes relations, n’y fut peut-être pas étranger. C’est sur ce grand théâtre, en effet, que le jeune Olton III apparut d'abord, après avoir confié la régence de l’Allemagne à sa tante Mathilde, abbesse de Quedlimbourg ; et le premier acte de sa vie politique n’était peut-être pas fait pour consolider sa raison de souverain.
On ne voit pas que les grands vassaux laïques de l'Allemagne, ducs de Bavière, de Souabe, de Carinthie, ceux même de Saxe et de Thuringe, aient accompagné, dans cette expédition, le jeune Otton III. L’Eglise allemande, nu contraire, ayant à sa tête l’archevêque de Mayence, Willigis, paraît en avoir fait tous les frais avec ses comtes et ses vassaux. Notre Gerbert et bien d’autres personnages ecclésiastiques suivaient. Celui qui avait été jusque-là le pupille de l’Eglise traversa ainsi les Alpes couvertes de’ neige, en février 996, et arriva à Pavie où il célébra les
CIIAP. XIV. — LES OTTOMDES. 427
fêtes de Pâques et reçut les serments des seigneurs et évêques lombards.
C'est là qu'une ambassade de quelques nobles romains (1 } vint irouver le jeune prince et lui montrer ce que pesait le gouvernement du monde. Elle lui annonçait la mort de Jean XV, qui n'avait pas toujours été, à la (in, en bon accord avec Crescentius, et elle venait traiter évidemment avec lui de l’élection de son successeur nu siège de Rome. L'ombre d'Otton le Grand se projetait encore sur l’Italie. L’enfant de quinze ans, héritier de sa gloire, ne s’effraya pas de sa tâche, et trouva naturel, avec ses dociles conseillers, de donner, c’était la première fois cependant, à Rome et à l’Eglise, un pape allemand et de sa famille. Et il en fut ce qu’il avait voulu. N’élait-ce pas la continuation de la politique d’Otton le Grand? L’archevêque de Mayence, Willigis, et l'évêque de W'orms, l'archi-chancelier et le chancelier de l’empire partirent, en effet, avec bonne escorte pour Rome et présentèrent au clergé romain un petit neveu d’Otton le Grand, un tout jeune homme aussi, comme avaient fait les Romains, un cousin d’Ollon III et son chapelain, Bruno, fils du nouveau margrave de Carinthie et de Vérone, qui tenait la clef des Alpes. Après un semblant d’élection, le chapelain Bruno, sous le nom de Grégoire V (?), occupa, en effet, le 3 mai 996, la chaire de saint Pierre. A quelques jours de là, Otton III lui-même entrait dans Rome avec son armée d’Eglisc, et, le 21 mai, comme son grand-père, il était solennellement sacré empereur, patrice et protecteur de l’Eglise romaine.
il) Yita sanrli Adalberli, c. xxi : ilittunt Romani proceres. — 'i, Ibid. : Magna: iiululis, sed quod munus bonum frrvidr juvenlulh.
Deux jeunes hommes, l'un de seize ans et l’antre de vingtijuatre, étaient les maîtres du monde et de l'Eglise. Gerberl, qui était présent à la cérémonie, en annonçait luimême la nouvelle, sur l’ordre du nouvel empereur, à la veuve d’Otton le Grand, la vieille Adelhaïde, qui méditait alors, au cloître de Selz, sur la vanité des grandeurs du monde. Rien ne pouvait plus cependant paraître impossible à l’enlant du miracle, Otton III.
Ce double événement accusait, de la manière la plus éclatante, la puissance de la famille ottonienne et de la nation allemande dans Rome et sur l’Eglise. Sans doute, il n’y avait rien de choquant à voir, pour la première fois, un prêtre allemand mis à la tête de la chrétienté, et il pouvait mériter autant qu’un Italien de gouverner l’Eglise catholique, universelle. Mais n’était-ce pas la conséquence la plus éclatante du fait, passé en habitude alors dans toute la chrétienté, de l’inféodation de l’Eglise au pouvoir politique? Y avait-il, pour l’indépendance du Saint-Siège, d’autre différence, entre le temps de Marozie ou d’Albéric et celui de Théophanie ou d’Otton III, que celle du pouvoir exercé sur lui par une comtesse de Tusculum ou par une impératrice, par un petit baron italien ou par un empereur allemand? Compromise par cet adultère avec le gouvernement politique, l'Eglise ne se dépravait-elle pas avec lui; ne tombaitelle pas de ses chutes? Combien l’on avait vu déjà partout de luttes d’ambition, de convoitise pour les évêchés, les abbayes, en Allemagne, en France, en Italie! Reims en avait été une preuve entre beaucoup d’autres. L’Eglise, réduite à une servitude à laquelle l’Allemagne mettait le comble, matérialisée, divisée à l’infini, féodatisée comme la société elle-même sous le vain leurre de l’union du pape et de l’t mpereur, alors deux adolescents, n’allail-elle pas
succomber sous le poids de la lourde et charnelle société avec laquelle elle se trouvait confondue, surtout par la prédominance de l’Allemagne, la dernière née au christianisme! 11 semble que cette crainte ait été ressentie dans les vieilles contrées chrétiennes, en Italie et en Gaule, puisque c’est de là que partit, contre la dépravation et l’asservissement de l'Eglise, la première protestation et le premier cri d’affranchissement, de ces pays où la fermentation chrétienne a toujours résisté à la couche de barbarie tudesque répandue en Europe, tantôt par l’invasion, tantôt par la féodalité, tantôt par l’empire germanique!
A la môme époque, en effet, en France, l’ordre de Cluny, fondé sur des principes sévères par Bruno et consacré à une réforme de la vie monastique par une suite d'abbés courageux et, en Italie, quelques moines isolés, mais ardents, saint Nilus dans la Calabre et Romuald dans l’Emilie, réunissaient leurs efforts sans s’èlre entendus contre la corruption de l’Eglise. Cluny n’était pas seulement un monastère, c’était une puissante institution par le lien et la hiérarchie établis dans l'ordre entre les différents monastères soumis à la maison-mère, à l’abbé des abbés. On conçoit quelle puissance cette organisation, en quelque sorte monarchique, pouvait donner à tout l’ordre sur le monde chrétien. Sa sévérité et son exemple commençaient déjà à contenir dans quelques limites les abus et les désordres de l’Eglise de France. L’action toute personnelle de Nilus et de Romuald en Italie n’avait pas autant d'influence sur l’Eglise italienne, plus gâtée encore par la puissance, la richesse et les voluptés; elle n’était pas cependant sans obtenir déjà des résultats. Ce n’était cependant là qu’un commencement, quand, à la suite de tant de troubles et de misères, une croyance trop accréditée par les malheurs de
celle époque terrible, celle de l'approche de la fin du monde en l'an mil, parut devoir prêter, à la lin du dixième siècle, à ce courant nouveau une force inattendue.
Que l’Eglise séculière partit alors à l’Eglise des moines et des saints condamnée comme la société laïqne elle-même, il n'y avait vraiment là rien de bien étonnant. Saint Mayenl de Cluny avait refusé la chaire de saint Pierre qu’il n'estimait pas libre; Nilus n’avait pas voulu être abbé du monastère du Mont-Cassin qu’il trouvait trop corrompu. Mais un frisson de terreur ou d’indicible espérance saisissait autant les coupables que les saints. Combien de seigneurs coupables d’usurpation on de tyrannie abandonnaient ces terres, ces vignes, ces forêts, causes de la perdition de tant d’âmes, aux monastères, aux saints, pour s'en faire des intercesseurs auprès du Tout-Puissant dont on croyait déjà voir apparaître la face terrible au milieu du ciel cntr’ouvert et au brnit de la trompette de l'archange! L’Allemagne, où l’Eglise était si riche, si puissante et dont les enfants devenaient pape, le jeune et puissant Otlon III lui-même pouvaient-ils échapper au courant vainqueur qui commençait à tout envahir. Le nouveau pape, Bruno, âgé de vingt-qnatre ans, intelligent, mais ambitieux, passionnéet violant, disent tous les témoignages, n'était peutêtre pas homme à se laisser entraîner. La dévotion qu’Otton tenait de ses maîtres et de son caractère l'y disposait peut-être davantage; mais l'ambition qu’il avait aussi puisée dans son éducation n’élait-elle pas trop grande pour qu'il y cédât tout entier? C’est justement l'étonnante alliance de l’une et de l’autre, exaltées encore par ses souvenirs à la fois chrétiens et classiques, qui donne à sa conduite et à son règne une sorte de caractère fantastique, où l'abnégation ascétique et la convoitise temporelle, l’humilité et l'or-
Cil VP. XIV. — I.ES OTTOXIDES. 431
gueil, la générosité et la tyrannie, la mysticité et le césarisme achèvent de faire connaître, avec lui, ce temps singulier et le Saint-Empire romain germanique lui-même.
Couronné à Rome, Olton III prétendait faire revivre les siècles d'Auguste, de Constantin et de Charlemagne; dévot «à l'apôtre Pierre, il voulait renouveler les miracles des conversions et des vertus de la primitive Eglise. Il aimait à entendre son cousin, le pape Bruno, lui dire que « la Germanie devait être le liras droit du Christ, » pour lui répondre que « c’était à la Germanie, en effet , que le Christ avait destiné la couronne impériale. » A Rome , saint Adalbert, un véritable apôtre qui devait mourir martyr, et Gerbert, un ambitieux et politique prélat qui devait mourir pape, étaient sa compagnie ordinaire. Slave d’origine, baptisé par l’évêque de Magdebourg, fait évêque de Prague par l’archevôque de Mayence, Adalbert avait, deux fois, renoncé à son évêché barbare pour vivre en moine au Mont-Cassin et à Rome sur le mont Aventin. OUon aimait à entendre ce saint homme lui raconter ses visions qui le rappelaient, comme un remords ou comme une espérance, vers ces contrées païennes où il y avait beaucoup à faire et peut-être à mourir. Gerbert, comptant peu, après la mort de Hugues Capet, sur son fils, le faible roi Robert, mal vu même du peuple de Reims, s'était .attaché décidément à celle cour allemande qu’il connaissait de longue date et qui disposait de la papauté. Otton se mettait volontiers aussi à son école. Il voulait être instruit par lui « dans les lettres et dans les affaires » et espérait en lui « pour arriver à dépouiller la rude nature saxonne, saxonicam rusticitatem, et à laisser percer tout à fait la finesse grecque, grœcam subiilitatem. » C’est avec ces deux hommes que le jeune empereur retourna en Allemagne, en 997.
Otton III voulait inaugurer son règne par une expédition chrétienne. Il avait ramené avec lui saint Adalbert pour l’envoyer chez les Slaves d'au delà de la Vistule , les Po- Husses, aux bords de la Baltique, en le recommandant au roi de Pologne, Boleslas ; et il préparait lui-même une expédition à travers le pays des Wendes pour appuyer de ses armes celui qu'il avait congédié avec des encouragements et des larmes. Adalbert avait peu à espérer de cette peuplade barbare de la Prusse; « elle avait, dit un contemporain, le ventre pour dieu et pour compagne l’avarice jusqu’à la mort (I). » Arrivé, en effet, chez elle par la Vistule, sur un bateau que lui avait fourni Boleslas, il avait été mal reçu, chassé ; cl il s'en retournait par terre, sans avoir rien fait, quand un prêtre guerrier de ce peuple sauvage le guetta, l’atteignit et, après l’avoir fait garrotter et hisser sur une hauteur, lui perça le cœur de sept coups mortels (23 juin 1)97). Otton, parti de Magdebourg, de son côté, passa l’Elbe et se jeta dans le pays marécageux traversé par le Ilavel. Mais les Wendes avertis passèrent aussi le lleuvc pius bas et ravagèrent le Bardengau, comté de Lunebourg. L'évêque de Minden fut obligé de conduire, la croix en main , les Saxons à la défense du pays chrétien et on se retira de part et d’autre sans avoir rien fait que des ravages. Cette expédition n’avait rapporté que le martyr à Adalbert et un chagrin profond , inconsolable à Otton , qui s’en retourna en Italie.
Le cousin de l’empereur, l’Allemand Grégoire V, invesli, en l’absence d'Olton III, de la principale autorité, n’avait
0} t’ito saint i Adalberli, e. xxvn : Prussontm quonnn deus venter est et araritia junrta ciim morte.
CHAP. XIV
LES 0TT0NIDES.
pas tardé non plus à compromettre d’une autre manière l’autorité allemande en Italie. A Rome, il faisait tout administrer, juger par des Allemands qui ne connaissaient rien aux lois et aux coutumes romaines (1). Les emplois, il les donnait aussi à beaux deniers comptants. Dès la fin de l’année 996, une révolte éclatait. L’ancien patrice, Cresccnlius , qui avait consenti à renoncer au patricial en présence d’Otton III, s’était mis à la tète des Romains. Grégoire V s’enfuit du palais de Latran, tandis que son ennemi se fortifia au château Saint-Ange. Réfugié dans le royaume lombard, à Pavie, le pape réunit un synode, assez peu nombreux d’ailleurs, d’évéques italiens, et y montra encore mieux au grand jour comment il mettait la papauté au service de l'empire.
Plusieurs affaires ecclésiastiques importantes demandaient une prompte mais équitable décision. Celle de Reims d’abord, dans laquelle Gerbert et la royauté française étaient particulièrement intéressés, mais plus encore l’omnipotence du Saint-Siège et les libertés des Eglises nationales. Le pape allemand Grégoire V était naturellement alors tout feu et tout flamme pour les /ausses décrétales qui mettaient le Saint-Siège au service de la puissance impériale allemande. Il traite donc Gerbert d’intrus, envoie le pallium à Arnulf condamné, ordonne au successeur de Hugues Capel, Robert, d’avoir à élargir le prisonnier et à le rétablir sur son siège ; enfin il somme les évêques français qui avaient assisté au concile de Saint- Basle de comparaître au concile, et, sur leur refus, les
(t) Cuite x Vatic., 2037, XIII* siècle : llomanas leyes / tenilus ignorantes iltitterati ac barbari jtulicet, etc.
Tour. H. 28
't3i FONDATION DF. I.’EMPIKE GERMANIQÜF..
suspend de leurs fonctions. Une autre affaire importante aussi était pendante. Le nouveau roi de France, Robert, avait épousé Berthe, la veuve du comte de Blois et de Chartres, fille du roi de Bourgogne, Conrad, et nièce de l'impératrice, cousine à lui au troisième degré. En cette dernière qualité, elle pouvait autoriser, donner des droits à son mari, au cas de mort de Conrad sans enfants, sur le royaume de Bourgogne depuis longtemps objet des convoitises impériales. Grégoire V ordonne à Robert de quitter Berthe sous peine d’excommunication et condamne à pénitence les évêques qui avaient autorisé ce mariage. Il y avait là de quoi soulever bien des mécontentements et des haines. Grégoire V faillit y perdre le Saint- Siège.
A Rome, Crescenlius, excommunié aussi au concile •le Pavie, crut pouvoir faire tourner à son profit les mécontentements excités par Grégoire V. Contrairement aux coutumes, Otton III avait fait un pape. Avec le clergé et le peuple romain qu'il tenait dans sa main, Crescentius veut en faire un à son tour et mettre sous le patronage de sa créature la révolution qu’il a faite. Un ancien serviteur de la famille ottonienne, le Grec de la Calabre, Jean, qui avait été précepteur d'Otton lit et qui s’était rendu, comme évéque de Plaisance, à la cour de Constantinople pour chercher une femme à son ancien élève, se trouvait alors à Home. Crescentius lui offre la papauté, dans l’espoir de disposer en sa faveur Otton ou même la cour de Constantinople . Vainement saint Nilus avertit le Grec, son compatriote, son ami, de ne point se fier aux Romains. Le malheureux, par simplicité ou par ambition, accepte et prend le nom de Jean XVI. Voilà un schisme. Grégoire V appelle Otton et l'Eglise allemande au secours du Saint-Siège et
de Rome envahis et spoliés, dit-il, par des brigands (t).
C'était pour délivrer Rome, en effet, que l’empereur Otton III passait une seconde fois les Alpes, au commencement de 998, avec le duc de Bavière et le margrave de Carinthie et de Vérone, Otto, qui était justement le père de Grégoire V. Il était devant Rome en avril avec son pape, et il y entra sans résistance. Le Grec Jean XVI s’était enfui. Crescentius s’était enfermé avec ses partisans dans le château Saint-Ange, décidé à s’y défendre et à y mourir. Quelques cavaliers allemands, conduits par un comte souabe, rattrapèrent la créature de Crescentius, l’ancien précepteur d’Otton III, lui coupèrent le nez, la langue, les oreilles, lui crevèrent les yeux et le ramenèrent sanglant à Rome, où ils le jetèrent dans une cellule. Saint Nilns vint, âgé de quatre-vingt-dix ans, demander la grâce de son compatriote, le Calabrais Jean. Otton était prêt à lui pardonner. Mais le pape Grégoire V voulut que le malheureux passât en jugement. Il fut en effet mis sur un âne, le dos à la tête de l’animal et la queue en main en manière de guide, fouetté et exposé, à travers la ville, aux insultes des soldats allemands et de la populace romaine. « Vous n’avez pas voulu, dit Nilus au césar et au pape allemands, accorder un aveugle à un vieillard, pour l’amour de Dieu. Mais Dieu non plus n’aura pas pitié de votre jeunesse. > Crescentius, pris d’assaut dans le château Saint-Ange, fut décapité sur la plate-forme du monument; son corps jeté sur le pavé, puis traîné à travers les rues et la campagne, jusqu’au Monte-Mario, et enfin pendu avec douze autres â un
i^l) DiUimar, IV, 21. — Chron. Quedlimb. Monura. Germ , V,
p. cal.
KO.VÜATIOIV DE L EMPIRR CEnMA.MQLE.
liant gibet, par les pieds. Telle fut la restauration de l’empire et de la papauté allemande, en 998, par Otton III et son cousin Grégoire V (4). Les Allemands appelèrent depuis cette époque le Monte-Mario, Mont joie, et les Italiens Malmont. Le vernis d’éducation, qui avait fait appeler le lits d'Otton le Grand un « enfant du miracle, » n’avait pas encore beaucoup changé le fond du caractère saxon. Une inscription en vers latins devait plus tard, sur une tombe élevée à la dérobée et longtemps cachée, témoigner du souvenir des Romains pour celui que les Allemands avaient si odieusement mutilé. C’est là, disait-elle :
C'est là qu'il Rit (l ins l'ombre, écourté, pauvre et nain.
Celui qui. tout un jour, tint Itomo dans sa main ;2i !
Après celle victoire des deux jeunes Otloniens, qui étaient à la tête de l’empire et de l'Eglise, le gouvernement ne fut plus qu’une sorte de bon plaisir. Le roi de France, Robert, de guerre lasse , avait délivré Arnnlf d'Orléans et l’avait rétabli sur son siège. Otton désintéressa Gerbert en lui donnant, en Italie , l'archevéché de ltavennes. L’affaire de Reims, par l'affermissement des Capétiens, avait perdu toute importance politique. Un synode, à Rome, renouvela du moins l’ordre de divorce déjà donné au bon roi de France, Robert, et à sa femme
(I f, ‘s rails sout attestés à la fois par les chroniqueurs allemands, italiens et autres. — Raoul Glatier, llisl., I — Citron. Venet., p. 31. — Ann. Sur. — Ann. Quedl., ann. 998. — Calai. Ekkeltanli. Vita MK.
2| tjai lenuit lotam féliciter online Ho tnt ni llis latebris tegilur panper et exiguus.
CHAP. XIV. — LF.S OTTOKIDF.S. 437
Berlhe, avec peine d’une pénitence de sept années, sous la menace de l’anathème. Un autre synode, en Lombardie, réglait, à nouveau, les rapports des évôques et des abbés avec leurs vassaux tenanciers et fermiers. Pour Otlon et Grégoire V retentissait, à celte époque, ce dicton, exprimé en mauvais vers :
Rome, la tôle du monde.
Régit lu machine ronde (1).
Cependant de tristes nouvelles arrivaient dans celle capitale que l'empereur Olton 111 semblait vouloir donner à l’empire. En Allemagne, les archevêques de Magdebourg et de Mayence, Giseler et W’illigis, un Saxon et un Franconien, ne s’entendaient point pour la régence du pays et les guerres privées éclataient de tous côtés. La tante d’Otlon, Mathilde, abbesse de Quedlimbourg , qui avait le litre de régente, mourait jeune encore et découragée (7 février 999). Il semblait que les parents d'Olton, à l’approche de l’an 1 000, prissent déjà les devants. Le jeune empereur retomba tout à coup, des Hères hauteurs de l’ambition impériale, dans les profondeurs de la dévotion mystique. La mort de son saint ami Adalbert, chez les Po-Kusses, le poursuivait encore. Les paroles de saint Nil , au sujet du malheureux Crescentius, l’avaient frappé. Au moment où il avait donné l'archevêché de Ravennes â Gerbcrt, Otlon avait été s’agenouiller devant Romuald. La régénération chrétienne et la crainte de la fin du monde, fort répandue alors en effet, mais pas autant qu’on l’a dit, gagnaient l’em-
(1) Rotnacaiml mundi régit orbis frena rotundi.
pereur. Le maître de Rome prit l'habit de pèlerin pour aller visiter la vieille chapelle du terrible archange Michel, au mont Gargane, et la tente de saint Nil, dans les champs de Gacte. 11 tremblait sous les paroles du saint ermite : « Ne t’inquiète pas, lui disait celui-ci, des choses du monde, mais du salut de ton âme. Empereur, tu n’en mourras pas moins et n'en auras pas moins à rendre compte. > Le pénitent impérial conjurait saint Nil de venir à Rome : « il lui mettait humblement, dit le biographe du Saint, sa couronne dans la main (1), » quand il apprit tout à coup la mort subite de son cousin, le pape Grégoire V.
Etait-ce un coup du ciel ou une vengeance des Romains qui frappait le pontife allemand? On ne l’a jamais bien su. Otlon III revint en toute hâte à Rome, et là, sans autre forme d’élection, fit consacrer pape (2 avril 999) l'ancien familier d’Olton le Grand, le précepteur de son père et son savant ami, le Français Gerbert, qui était passé, comme on le faisait remarquer, du siège de Reims, par celui de Ravennes, au siège de Rome, et qui fut le premier de race française à occuper, en effet, le Saint-Siège. C’était au moins une grande idée , si Otton III y avait songé, que de faire asseoir au gouvernement de l’Eglise universelle, sinon un Français, au moins un homme qui n’appartenait ni à l'Italie ni à l'Allemagne, l’homme surtout qui pouvait passer alors pour avoir le plus de lumières et d’expérience dans l’Eglise.
Gerbert n’était pas indigne de cet honneur. Comme pour annoncer une ère nouvelle, il prit le nom d’un des plus cé.
(1) Vie de saint tiil: Efr; rov oréfxvov /.i,ivxt i y r ait roO
à. yi ov.
CHAP. XIV. — I.ES 0TT0NIDES. 43‘,l
lèbres snccessenrs de saint Pierre, Sylvestre, celni qni avait été le contemporain de Constantin. Le plus chimérique des jeunes souverains se rencontrait, en effet, avec le plus instruit et le plus renommé des hommes d’Eglise pour gouverner la chrétienté. One feraient-ils en associant leurs efforts ?
Malheureusement, le pape Gerbert, distingué par l’esprit, ne brillait pas par l'indépendance du caractère. Il avait toujours eu un faible pour la famille ottonienne. Or, celui qui l’avait fait pape était bien, à cause de sa jeunesse môme, le plus ambitieux et le plus vain des monarques. Le fils de Théophanie aimait à s’appeler, en effet, l’empereur des Romains, quelquefois môme « le consul du sénat et du peuple. » Il prend les titres de Saxonicus, Romanus. Italiens, comme un Romain. Le complaisant Sylvestre II lui laisse frapper une médaille avec son image et son nom d’un côté, et de l’autre cette légende : Renoratio romani imperii. Dans l’espoir de garder au moins à Rome et à lui quelque liberté, il parle de restaurer la république romaine. Rome, en effet, sera la capitale de l’empire et de l’Eglise. L'empereur et sa créature, le précepteur et l’élève y régneront unis. Voilà les chimères dont ils se repaissent. Complaisance de la part du pape , confiance de la part d’Otton III ! Le jeune empereur n’apparaît plus en public que sous un long manteau, couvert d’images apocalyptiques, qui traîne jusqu’à terre. 11 prend ses repas seul, sur une table élevée en forme de croissant. Il a des comtes impériaux, des pritospathaires et des logothètes. C’est un Constance, un Arcadius en public. Voilà le Romain! Otton n’en prend pas moins souvent , en signant ses actes , le titre de serviteur du Christ et de l’Apôtre. Il se fait bâtir un palais sur le mont Aventin, près du cloître où avait ha-
4 (0 FONDATION UE I. KMI'IUE tiKRXAKlQCE.
bité son saint ami Adalberl, et il date quelques-uns de ses actes « du palais près du cloître. » La grotte de Subiaco, où avait commencé saint Benoit, reçoit souvent sa visite. Il se relire quinze jours, sous ur, cilice, avec le jeune évêque de Worms, Franco, son dévot ami après Adalbert, dans une cellule d'ermite. Le moine se cache sous la dalmalique orientale et sous la couronne de l’empereur romain. Il est moine et empereur, deux natures en une même personne! Mais le césar l’emporte sur le moine. Le sang de la grecque triomphe du sang savon. La jeune royauté barbare, surprise par une civilisation avancée, tourne comme il arrive le plus souvent au byzantinisme!
Nul doute que Gerbert, pour qui l’empire d’Allemagne * avait toujours été la montagne de Sion où il aspirait à dresser sa tente et à entonner son cantique de joie, » ne méditât, comme pape, de faire servir la puissance de son souverain à la régénération de l’Eglise commencée, en France, par l’ordre de Cluny, et, en Italie, par d’ardents solitaires. Ambitieux par tempérament, rompu aux affaires et même aux intrigues par habitude, ami de la règle et de la discipline qu'il avait voulu rétablir, dans ses courts passages à l’abbaye de Bobbio et aux archevêchés de Reims et de Ravennes, il n’en avait pas moins l’imagination portée aussi à la domination universelle et au grandiose. Soit sincérité, soit adresse, il entretenait le jeune Ottou dans ces idées d’ascétisme et de puissance qui pouvaient faire de lui un instrument docile. « Rien ne manque, lui disait-il, à la restauration de césar; l’Italie féconde en hlés, la France et l’Allemagne fécondes en hommes appartiennent à l’empire; les Scythes mêmes lui rendent hommage. »
L’illusion ne pouvait-elle pas leur être permise, en
effet, au pape et à l’empereur? C’était le moment où le duc de Pologne, Boleslas Chrobry, vengeait le martyr Adalbert, et, pour honorer ses restes, demandait et obtenait la fondation de l'évêché de Gnesne, pour abriter dignement les restes du saint de la Pologne. En voyant l’empire et la papauté ainsi unis, le petit roi de France, Robert, répudiait décidément Berlhc, sa femme, qui pouvait lui donner des droits sur le royaume de Bourgogne. En 999, on voyait arriver à Rome, du fond de la Hongrie, autrefois la terreur de l'Allemagne, un prêtre hongrois; il venait prier le Saint-Père, de la part du duc Waïc, fils de Geisa, que sa mère avait fait chrétien et qui prenait le nom chrétien d’Etienne, de bénir la Hongrie, de la recevoir comme un don fait à saint Pierre, d’élever, au rang de métropole, l’église de Gran; et, pour prix de cette soumission, il demandait à Rome le titre de roi. Etait-ce, pour l’ancien moine Gerbert, la fin du monde que prédisaient ces événements? N’y pouvait-on pas voir plutôt « cette terre nouvelle et ces nouveaux cieux, » dont l’Apocalypse parle dans le même passage, qui a prêté à celte croyance? Sylvestre II paraissait plutôt conformer sa conduite à celle interprétation ; mais Olton, dans le doute peut-être, continua, vrai pèlerin impérial, pendant l’an 1000, à se tenir comme sur les confins du ciel et de la terre, de la mort et de la vie (I) !
Sylvestre II, formé pendant sa longue et laborieuse pérégrination d'Aurillac à Rome, et des derniers rangs au premier rang de la société chrétienne, avait pour lui la
(1) Opcr. üerberli, Ep. 218. — Roger Wilmans, p. 131. — Mutation, Mus.ntui ilalic. — Reg., Farf., n. 211, 20 sept. 1)98. — Dithmar, IV, 29. — Ann. Saxo., unn. 1000. — Mural., Antiq., V, p. .Vifi.
rude expérience de la vie. Olton n’étail qu'un adolescent, dont l’enfance avait passé des peaux de béte de ses ancêtres à la pourpre de Byzance, et qui ne savait faire son choix entre la toge romaine et le capuchon d’un moine. « Grec de naissance, disait-il de lui-même, Romain de puissance » et, peut-on ajouter, moine d’intention. En L’an 1000. on voit la différence des deux hommes. Sylvestre II règle le gouvernement de Rome et se fait donner, par Otlon III, pour terminer les conflits que les anciennes donations avaient souvent causés entre l’empire et la papauté, douze comtés dans la Romagne, entr’autres ceux de Pesaro, AncOne, Senigaglia, Fossombrone. A ce prix, il fait bon marché des actes attribués à Constantin, à Charlemagne, à Charles le Chauve, etc. Pour Otton, la mort de son nouvel ami, Franco, le compagnon de ses retraites à la grotte de Saint-Clément, est le signal de dévotions nouvelles. Il avait fait bAtir une église, dans une lie du Tibre, en l’honnenr d’Adalbert canonisé par Sylvestre II. Il vent maintenant que l’an 1000 le trouve occupé à rendre les derniers honneurs ;i son saint et ancien ami. En cas de malheur du monde, le bienheureux n’intercéderait-il pas pour lui?
Au mois de décembre 999, Otton III, laissant le gouvernement politique de l’Italie et de l’Allemagne aux soins d lleribert, son chancelier, archevêque de Cologne, commence son pèlerinage de millénaire. En traversant les Alpes, il apprend la mort de sa grand’mère Adelhaïde, la mère des rois, « morte pleine d'années, de gloire et de déceptions, » dans les derniers jours peut-être de la dernière année du monde, 17 décembre ! Ses deux sœurs, Adelhaïde, qui avait remplacé sa tante Mathilde à la tête de l’abbaye de Quedlimbourg, et Sophie, nonne à Gandersheim, nombre de princes de la Souabe, de la Saxe, de la Thuringe,
viennent au-devant de lui. Avec eux il traverse l’Allemagne, franchit les frontières de l’Elbe, à Meissen, est reçu par le duc de Pologne, Bolcslas, sur sa frontière, et arrive au milieu de mars, l’an 4000, en vue de Gnesne. La terre ne manquait pas sous ses pas. Il descend de cheval pieds nus, entre dans la ville, dans l’église et va prier et fondre en larmes à la tombe de son ami martyr. Un synode est tenu le lendemain. Le frère d'Adalbert, Gaudentius, y est institué et proclamé archevêque avec juridiction sur les églises nouvelles et les évêchés de Cracovie, de Colberg, en Poméranie, et de Breslau en Lusace. Posen seul reste soumis, comme évêché, à Magdebourg. Le duc de Pologne, traité par Otton III de frère et de coopérateur, le ramène alors jusqu’en Saxe, où il le laisse, avec un bras d’Adalbert, comme relique, pour l'Eglise romaine du Tibre.
Les fêtes de Pâques célébrées avec ses sœurs aux tombeaux des aïeux, au monastère de Quedlimbourg, le pèlerin impérial se dirige alors vers les bords du Rhin et arrive pour la Pentecôte à Aix-la-Chapelle. On était à la moitié de l’an 1000. Outre un tremblement de terre, l’apparition d’une comète et une irruption terrible du Vésuve, rien n’avait été changé dans l’ordre naturel des choses. La chapelle bâtie par Charlemagne à Aix avait toujours été l’objet d’une grande vénération de la part d’Otton III. Six prêtres avaient été consacrés, par Grégoire V, à la desservir. Là, ce petit-fils d'Otton le Grand a la sinistre fantaisie de se faire ouvrir le caveau de Charlemagne, dans lequel il croyait voir un prédécesseur, et il y descend avec son protospathaire, Otto de Lomello. « Celui-ci raconte que Charlemagne était encore assis debout sur son trône de pierre comme un vivant. Une chaîne d’or était à son col, un sceptre dans la main droite. Ses ongles avaient percé les gants
FONDATION DE I.'EMI'IRK GERMAMQl E.
qui recouvraient ses mains. Otlou III, après s'étre prosterné à genoux, osa lever les yeux sur l'apparition funèbre, lui fit mettre de nouveaux vêtements blancs, couper les ongles, remplacer avec de l’or l'extrémité du nez qui manquait, enleva la chaîne d’or du cou du célèbre mort, une dent de sa bouche, et referma le tombeau. » La légende aimait à raconter plus tard que l’ombre de Charlemagne, mécontente de cette violation d’un tombeau, défendue d’ailleurs par l'Eglise, avait apparu à Otton pour lui annoncer qu’il mourrait bientôt et sans postérité.
La fin de l’an 1000 retrouva Otton III réuni au pape Sylvestre II, dans la ville de Home, aux fêles de Noël. C’est à cette époque qu’il faut attribuer probablement le projet de constitution dont Mabillon cl M. Pertz ont retrouvé deux fragments, et qui aurait consacré l’union intime du spirituel et du temporel, de la papauté et de l'empire. L’empereur et le pape devaient résider à Rome, l'un sur le mont Avenliu, l’autre sur le Quirinal, le premier avec les olliciers empruntés déjà au cérémonial de la cour byzantine, l'autre avec les archidiacres et diacres de l’Eglise de Home. De là, l’un gouvernerait la chrétienté et l'autre prêterait au premier le concours de scs armes. Sept juges palatins, pris dans le clergé, pour leur mérite et leur vertu, consacreraient l’empereur, d'après le vœu des princes, et choisiraient le pape avec le concours du clergé de Home. Ils se tiendraient à la droite et à la gauche de l’empereur dans les cérémonies; ils conduiraient le pape par la main. Ils gouverneraient avec l'empereur, ils seraient les conseillers du vicaire de Jésus-Christ. En eux se réalisait l’union intime de l'Eglise et de l’Etat. C'est l’idéal du Saint-Empire romain germanique. Il porte en lui-même sa date, l’an 1000. Il appartient au moment de la pins
haute mysticité de la politique représentée par Herbert et par son éléve, Otton III. 11 n’est pas étonnant qu’en ce moment ils aient couronné ce projet d’unité chrétienne par la pensée commune de consacrer les forces de l’Europe à la conquête de Jérusalem et à la délivrance du tombeau du Christ, vers lequel commençaient à se diriger, en pèlerinage, les chrétiens d’Europe. € Levez-vous, soldats du Christ, • écrit pour la première fois Sylvestre II, à la nouvelle des avanies infligées à Jérusalem, aux chrétiens, par le calife Fatimite Hnkera, qui se donnait alors pour une incarnation: « Levez-vous, prenez vos enseignes, marchez au combat. Ce que vous ne pourrez accomplir par vos armes, vous le ferez par vos conseils et par vos offrandes. La délivrance de Jérusalem sera pour vous une cause de prospérité ici-bas, et là-haut l’absolution de vos fautes et un gage d’éternel salut (1). »
A examiner de près cette constitution et «à la commenter avec quelques-uns des actes alors accomplis, on reconnaît bien là un empire ecclésiastique , une sorte de monarchie sacerdotale, dont l’empereur était le bras et dont le pape était l’àme. C’était plutôt d’autorité morale et d’obéissance chrétienne qu’il s’agissait. Otton III n’est pas fort exigeant pour la docilité de ses ducs et évêques allemands ou italiens. Ce qu'il veut surtout, c’est la paix entre eux.
Au moment, en effet, où la France, comme l’avait voulu Gerbert, s’affranchit réellement de l'Allemagne, môme avec le faible roi Robert, Otton laisse aisément se relâcher la dépendance où quelques-uns de ses prédécesseurs
(1) Le 'Ire; tic Gerbert, ‘28.
avaient voulu tenir les princes slaves. C’était déjà favoriser, en Pologne, l’établissement d’une constitution politique que de lui donner, avec un archevêché, une constitution ecclésiastique indépendante. Il n’est pas impossible qu’Otton III, une première fois, ait, dans sa visite à Gnesne, mis même sa couronne sur la tête de Boleslas Chrobry, qu’il appelait l’ami et l’allié du peuple romain, et qu’il lui ait reconnu le titre de roi. Il le releva, en tout cas, de tout tribut. Le pape Sylvestre II favorise également la constitution etl'indépendnncedu royaume de Hongrie, en consentant à ériger en métropole la ville de Gran et en soustrayant par là les pays qu’il lui soumet à l’ancienne obédience de l’Eglise allemande de Passau. Il fait bien plus encore lorsqu'il reçoit, en effet, comme un hommage à saint Pierre le royaume de Hongrie converti par Etienne, l’érige en royaume et envoie, avec le titre de légat apostolique, à son premier souverain chrétien, une couronne rehaussée de l’image du Christ entouré des douze Apôtres, qui est restée comme le palladium de la monarchie hongroise (1). Otlon III faisait des pèlerinages, consacrait la mémoire des saints, visitait des tombeaux. Sylvestre II, lui, créait des royaumes et couronnait des rois. Ces indépendances nationales que les historiens allemands reprochent à Otton d’avoir laissé naître, elles plaisaient au chef de la chrétienté et au Français Sylvestre II qui, plus intelligent et plus libéral, ne concevait d’unité possible, en effet, pour l’Europe, que celle du christianisme.
Cependant, la puissance d’Olton le Grand se dissolvait
(I) Diplôme (le Sylvestre II pour Etienne. Coll. Austris, V, p. 299. Script Uist. Polon , p. CO.
en réalité dans dette sorte de monarchie mystique où personne, môme en Allemagne et en Italie, n’obéissait plus. Les démélés qu'Otton ne peut apaiser même entre ses familiers et dans sa famille, et les luttes qu’il a à soutenir même à Rome, sa capitale, en sont la preuve. On était fort mécontent, en Allemagne, de voir l’empereur et l'empire en Italie, et c’était par la désobéissance que s’exprimait le mécontentement. Une querelle s’élève entre le puissant archevêque de Mayence, Willigis, autrefois le régent de l’empire, jaloux maintenant de Sylvestre II, et l'évêque d’Hildesheim, Bernard, ancien précepteur d’Otton III. La sœur de l’empereur, Sophie, fort orgueilleuse et de mœurs peu sûres, voulait être consacrée par l’archevêque Willigis, quoique son couvent fût dans le ressort de l’évêque d’Hildesheim. Il y eut, à ce sujet, en Allemagne, un synode signalé par de véritables scandales et par des querelles véhémentes qui allèrent presque aux voies de faits. Un autre concile, à Rome, réuni pour le même objet, ne compta pas moins de trente évêques et ne put rien terminer. Otton voyait en même temps, avec chagrin, une autre de ses sœurs qui avait dû entrer dans un couvent, se marier contre sa volonté à Ehrenfried, un comte lorrain.
En Italie, où ils résidaient, le pape et l’empereur, le maître et l’élève, étaient-ils mieux obéis? Le marquis de Toscane pouvait seul maintenir dans le devoir les villes et sujets du patrimoine de l'Eglise. La ville de Tibur se révolte; Otton l’épargne après l’avoir soumise. Mais les Romains mécontents se mutinent, élèvent des barricades dans les rues, enferment quelque temps le pape et l'empereur et menacent de les laisser mourir de faim. L’arrivée du duc de Bavière avec quelques troupes les délivre. « O mes Romains, dit Otton à ses sujets, j’ai renoncé pour vous à mes
Saxons, à mes Alleman>ls, à tout mon sang. Je vous ai adoptés pour mes enfants; la préférence que je vous ai donnée a excité contre moi la haine de tous mes autres sujets, et voilà que vous avez repoussé votre père (I)! » Malgré ces paroles, il fut encore obligé de sortir de Rome et de rassembler des troupes pour y rentrer. Tel était le Saint-Empire.
Ce fantastique souverain, ni empereur, ni moine, arriva ainsi, à vingt-quatre ans, aux limites de la vie et de la mort. II hésitait encore, entre l’une et l’autre, atteint depuis longtemps d'une maladie morale ou nerveuse, tantôt jeûnant des semaines entières et versant des larmes aux pieds de saint Romuald qui voulait faire de lui un moine, tantôt envoyant une nouvelle ambassade à Constantinople pour se chercher une femme. Peut-être même céda-l-il, s’il faut en croire une chronique, douteuse cependant, aux dangereux attraits de la veuve de Crcscentius. 11 était retiré à Paterno, au Mont-Soracle, pour y surveiller de là Rome, quand la lièvre le prit et l’emporta comme son père (janvier 1002). Si ce n’était pas la jeune et belle romaine, veuve du tribun Crescentius voulant venger son mari, c'était Rome, c’était la maladie de l’empire qui tuait ce petit-fils d'Olton le Grand, comme son père, Otlon II, et mettait fin au miracle de son existence.
Le pape Sylvestre II ne survécut pas longtemps à son empereur. Ce coup le précipitait presque des hauteurs du gouvernement du monde à celui d’une seule ville indisposée aussi contre lui. On n’a plus de lui que quelques actes insignifiants. Il se survécut à lui-même jusqu’au mois de
(1) Thangmar, c. xxiit cl xxv.
mai de l’année 1003. Quand les Allemands emportèrent le corps d’OUon III, qui avait voulu reposer à Sainte-Marie d’Aix-la-Chapelle, les Italiens attaquèrent l’escorte au passage du Pô. Les Romains regardèrent longtemps comme un sorcier le Français d’Aurillae, écolàlre de Reims, qui avait tenu le fils d’Olton le Grand sous le charme puissant de sa science et de son savoir-faire, et l'empire allemand sous sa tiare. Ils voulaient que , n’ayant pu chanter la messeà Jérusalem, il fut mort au moins inopinément devant la peinture de la ville sainte ! On disait que l’enlrechoquement et leJroissis de ses os, dans la basilique de Lalran, annonçait la mort de ses successeurs. Un poète latin, qui l’aimait, lui fait dire de lui-méme, dans une épitaphe, ces vers mauvais, mais vrais, pour un homme de ce temps :
Pour la foule, vivant, j’étais uu magicien.
Dans sa tombe, couché, voyez un grand chrétien !
Henri II iht le Saint (1002-1024).
Un roi-prétre. — Ambition et dévotion. — Trois invasions en Italie, deux en Pologne et deux en Bourgogne. — Caractère de la royauté sacerdotale; fondation do l'évêché de Bamberg; un pape en Allemagne , entrevue d'Henri le Saint et de Robert le Pieux. — Grands désastres intérieurs. — Guerres privées et corruption. — L'État-Dieu.
La transmission, trois fois renouvelée déjà, de la couronne allemande dans la dynastie fondée par Henri l’Oise- Tom II. n
leur semblait la rendre héréditaire dans la famille saxonne. Mais aucune loi n'était intervenue pour le proclamer; l'extinction de la ligne directe avec Otton III, mort jeune et sans enfant, autorisait 1* Eglise et la féodalité allemande à exercer le droit d’élection qui n’était pas tombé en désuétude. r.’est dans ces circonstances qu’un prince de la famille, Henri, duc de Bavière, se posa comme héritier, dès qu’il reçut dans son duché les restes d'Otton III.
C'était le fils de cet Henri le Querelleur, qui avait disputé un instant la couronne à Otton H, le petil-tils de cet autre Henri, frère d'Otton le Grand, qui avait aussi prétendu longtemps être roi en place de son aîné. La légitimité semblait enfin venir à cette ambition héréditaire. Aussi le jeune duc de Bavière s’empara-t-il avec précipitation, à Augsbourg, des insignes de l’empire apportés avec le cadavre d'Otton III. L'archevêque de Cologne, Héribert, voulait au moins garder la sainte lance; mais l’ambitieux prétendant le jeta en prison jusqu’à ce qu'il lui eut livré le précieux joyau royal. On pouvait juger par là s’il était bien résolu à faire valoir ses droits. 11 ne ménageait pas non plus les promesses, près de lui et loin de lui, au duc de Carinlhie, Otto, descendant par les femmes d’Otton le Grand, son voisin, au duc de Bohême et même au roi de Pologne, Boleslas Chrobry, quand deux compétiteurs s’élevèrent contre lui, l’un en Saxe et l’autre en Souabe. Tout bon peuple allemand était assez attaché à la royauté pour la vouloir chez lui.
Ce n'était cependant pas une couronne bien enviable que celle de l'Allemagne. Tandis qu’Ollon III avait ravi le pouvoir royal dans les sublimes mysticités du Saint-Empire romain, la féodalité allemande et l’Eglise allemande avaient pris terre et jeté déjà de profondes racines. Dans la désué-
CHAI’. XIV