SUOCÈS DE PHILIPPE DE SOUABE
les vassaux de la Westphalie et des embouchures du Rhin! Le poète Walter de Vogelweide était alors à la cour de Philippe. Indigné de ce marchandage, qui profitait cependant à son maître : « Aller de hue à dia, dit-il dans son vieux langage, jamais ne fut si en honneur dans le pays d’Alle= magne! Qui ne sait aller de hue à dia est trompé au jeu. Autrefois les princes ne savaient rien de hue à dia, mainterrant ils connaissent l'art de s'écarter. Les princes, autrefois, n'eussent jamais menti pour gagner gens et pays. Ils connaissent maintenant l'art d'aller de hue à dia. »
Dà hin dû her wart nie so wert in alle tiuschen Landen, Swer nu dà hin dà her nibt kan, der'st an dem Spil betrogen. Künig e wæren ë, die nit dà bin dà her bekanden:
Nust si der lest wol komeu an, intwerbes umben bogen,
Es heten hie bevor die grôzen fürsien niht gelogen
Dur liute, dur lant :
Nu ist in meostic allen Wol dà hin dà her bekuunt.
C'est là le cri général des hommes du temps. — « Les princes, les barons, dit aussi Burkhard d'Ursperg, ne trouvent rien de choquant à forfaire à leur serment. » — « Le monstre de l'avarice, ajoute César d'Heisterbach, est fami- Lier aux hommes aujourd’hui; ils renoncent pour lui aux puissances chrétiennes de la justice et de la foi, ils ne tiennent pas leurs serments et regardent le parjure comme rien, » Et Innocent [II ajoute dahs une lettre : « L'Allemand n'est pas l'ami de l'homme, mais de la fortune, non amieus hominis sed fortunæ; comme le roseau sous le vent, il cède aux événements, il appartient au succès et fait défaut à l'infortune. »
Philippe de Souabe, luttant avec Innocent IT dans l'art de Ja corruption, l'avait emporté. Le 5 janvier 4205, accompagoé d'un grand nombre de princes laïques et ecclésias-
tiques, multitudine principum stipatus, des ducs de Bavière, de Saxe, de Lorraine, du palatin du Khin, de nombreux archevêques et évêques, entre autres ceux de Salzbourg et de Trente, il se fit de nouveau élire par eux pour écarter toutes les objections faites à sa première élection. — L'archevêque Adolphe de Cologne le couronna solennellement, à Aix-la-Chapelle, dans la basilique bâtie par Charlemagne et honorée par ses restes : « Sur la tête du petitlils de Barberousse, » dit le poète Walter de Vogelweide, qui était aussi de Ja fête, « brille la pierre précieuse qu'on ap= pelle l'Orphelin, pour être désormais comme l'étoile polaire de tous les princes. »
L'accomplissement de cette cérémonie au lieu consacré était un fait capital. Philippe prend l'offensive, même en Italie. Il envoie au delà des Alpes l'archevêque de Mayence reconnu el investi par lui, Lupold, revendiquer les droits impériaux dans les Marches du centre de la Péninsule et, peut-être, dans le patrimoine de saint Pierre. Autant soldat qu'évêque, excommunié par Innocent et lui renvoyant l'excommunication, ce personnage, suivi de quelques bons chevaliers, bien reçu en Lombardie par les villes, qui voyaient toujours leurliberté dans le conflit de deux maîtres, enlevait même les Marches d'Ancône et de Spolète au pape, Il aurait voulu poursuivre jusqu'au midi de la Péninsule, à Naples et en Sicile !, où le margrave allemand, Diepold de Vohbourg, surprenait le papalin Gautier de Brienne dans son camp et lui infligeait une défaite, dont il mourait. Mais Innocent, avec son habileté ordinaire, tire parti même de
4 Inn. ep. 4 juin 1205, VU, 85: Lup. in Lialiam ad impugnandum B. P. patrimonium hostem eeclesiæ destinavil. — Raynald, Ann. eccles, : Philippus non jam de jure dubitabal, sed spem ad oceu+ pationem regni Siciliæ prorogabat.
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,: tte défaite. Cet aventurier allemand lui ayant fait des ouvertures, il le reconnaît pour régent de Sicile à la condition qu'il prêtera la main aux cardinaux pour la tutelle et Ja régence du jeune Frédéric-Roger, dont il devient, en effet, l'appui. En Allemagne même, où l'hiver et la disette suspendaient les hostilités, Innocent ne se lenait pas pour battu. Il avait interdit à l'athevèque de Trèves d'aller au couronnement de Philippe ; et celui-ci, prétextant une chute, s’en était dispensé. Il frappait d'interdit le palatin Henri et le duc de Brabant. Toute sa colère était dirigée surtout contre Y'archevêque de Cologne, Adolphe, « dont il n'avait pas entraîné, disait-il, mais suivi le jugement dans l'affaire de l'empire! » L'archevêque reconnu par lui à Mayence, Siegfrid d'Eppstein, le rival de Lupold alors en Ilalie, recevait l'ordre d'aller dans la ville de Cologne, la fille fidèle de l'Église romaine, sancta colonia Dei gratia Romanæ ecelesiæ fidelis filia, qui n'imitait pas son évêque défectionmaire, etd'y citer l'excommunié Adolphe à comparaître en eour de Rome, et, après six semaines de délai, d'y prononcersa destitution. Il exécutait ce jugement le 25 juin et faisait faire par le chapitre un nouveau choix, qui tombait sur le prieur de Bonn, Bruno de Sayn, un partisan d'Otton !. L'empire était dans Cologne. Il appartiendrait à qui serait maître de la ville. A l'exception d'Adolphe, de ses parents où amis particuliers, des Bénédictins, Auguslins et Cisterciens, qui sortirent de la ville, tous les habitants étaient décidés à défendre Olton IV, resté dans la ville avec le duc de Limbourg et ses fils. Pour entretenir l'enthousiasme des bourgeois, ils promenaient les slalues des saints patrons de la ville et lisaient les missives ardentes d'Inno-
4 Ann, col. maz., p. 850.
cent III. Les gens de l'archevêque destitué, Adolphe, conduits par le comte de Berg, son cousin, étaient postés à Deutz, sur la rive droite, et inquiétaient de là en aval et en amont les communications de Cologne ; les bourgeois avec leurs vaisseaux armés faisaient des descentes contre Deutz. Philippe apparut en septembre avec une bonne armée de chevaliers souabes, bavarois et autrichiens, et commença à attaquer la ville du côté sud où elle s'appuie sur une hauteur de la rive gauche. Las de combattre sur les murailles, Otton, en bon chevalier, fait une sortie et rencontre un des plus braves chevaliers ennemis, Henri de Calden, maréchal de l'empire. Désarçonné et blessé d’un coup de lance, il tombe et n’est sauvé que par un fils du duc de Limbourg, qui ramène cette sortie malencontreuse dans la ville. Mais Philippe ayant perdu beaucoup de monde, vivant difficilement dans un pays ravagé, devant une ville bien ravitaillée, s’en retourna sans avoir rien fait et « non sans quelque honte !. » La vieille et forte ville de Goslar, en Saxe au contraire, assiégée par les partisans d’Otton et par les habitants de Brunswick est prise d'assaut et pillée. Pendant huit jours, les vainqueurs enlèvent le butin dans des chariots ; ils ne respectent que les couronnes d'or et les riches joyaux, dons pieux des anciens empereurs saxons à l’église de Saint-Martin; ils eussent détruit cette ville célèbre et presque sainte depuis les empereurs Ottoniens, si les chefs ne les en avaient empêchés 2.
Philippe revint au printemps sur Cologne, où la guerre continuait avec d'autant plus de férocité que l’excommuni-
4 Ann. col. max. : Nihil 1b1 laudabile gessit. — Ann. Mellic. : Cum rubore recessil % Arnold. chron., VI, 7. — Reimchron., p. 204.
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cation et l'interdit lancés de part et d'autre par les deux archevèques élus levaient tout scrupule et livraient aux combattants les biens et les personnes surtout ecclésiastiquest. Olton sortit alors avec son nouvel archevêque Bruno, quatre cents chevaliers et deux mille hommes de pied, que commandait Henri de Limbourg. Sa petite armée était à peine arrivée sur la Boer, au milieu des marais de Wassenberg, quand elle fut entourée par Philippe. Prise de panique, elle se débande non sans laisser beaucoup de morts sur le champ de bataille. Otton IV, son archevêque Bruno et Henri de Limbourg essayent de se jeter dans Wassenberg; ils y sont bientôt entourés également. Otton blessé s'échappe; l'archevêque Bruno est découvert, chargé de chaînes et envoyé au château alsacien de Trifels. Le duc de Brabant, le comte de Limbourg font leur soumission. Abandonnée, bloquée par l'armée victorieuse au milieu d'un pays épuisé, Cologne demande à se rendre. La puis- Santé cilè s'engageait à s'employer auprès d'Innocent ILE pour lui faire reconnaître l'archevêque Adolphe de Berg;si elle me l'obtenait point, elle recevrait celui que Philippe de Souabe et six princes du Nord lui désigneraient. Les privilèges de Cologne seraient garantis. Deux mille bourgeois préteraient serment de fidélité à Philippe ; ceux qui ne le reeonnaîtraient point, laïques ou clercs, seraient expulsés de la willéettraités en ennemis de l'empire. Cologne conserverait ses murailles et fortifications; elle pourrait commercer avec toutlempire. Le Rhin serait ouvert et le passage libre pour descendre et remonter le fleuve, à Lravers le territoire de la wille?. Excellente paix! elle fait connaître à cette époque la
1 Ann. col. maë., p. SA : Invasores ecclesiarum jurantur excommunicart el sola terra eorum sub interdicto poni. 2 Privilège de Philippe pour la ville de Cologne : Indulgemus ul
situation d’une ville allemande jouissant d'une sorte de liberté sous l'autorité de l'archevêque et sous la suzeraineté impériale et elle fait honneur au courage des bourgeois de Cologne et à l'intelligence de Philippe. L'empereur reconnu entra en triomphateur, fut introduit et accompagné par un simple bourgeois qui avait eu l'honneur de conduire les négociations pour la ville, après en avoir défendu bravement les portes, Thierry d'Erinporze. Il criait : « Femmes, voyez, c’est mon roi, celui que j'ai toujours désiré. »
La guerre semblait finie. Des deux archevêques Ottoniens, celui de Mayence, Siegfrid d'Eppstein, se cachait dans l'abbaye d’Altenbourg ; celui de Cologne, Bruno, était prisonnier à Trifels. Otton de Brunswick s’en alla demander du secours au roi de Danemark Waldemar V, qui avait affermi son autorité sur l’Elbe jusque dans la forte ville de Lübeck. Celui-ci ne pouvait voir avec plaisir l’ordre rentrer dans l'empire. Il consentit à envoyer une garnison à Brunswick et à faire passer Otton sur ses navires en Angleterre, près de son oncle. Jean sans Terre, ayant même fortune que son neveu, s'était vu en France enlever le Poitou, après la Normandie, par Philippe-Auguste; il consentit cette fois à acquitter en partie le legs de Richard Cœur-de-Lion, comme Innocent III le lui avait si souvent demandé et à donner à Otton 1V 6.000 marcst. Avec cela, celui-ci de retour pouvait mener encore pendant quelque temps un train royal mais non relever sa fortune.
Tout dépendait d'Innocent. Devant les événements accom-
ipsi in muris suis quascumque voluerent munitiones de propriis rebus suis construendi liberam habeant facullutem. — Rein. Leod., p. 668 : Renus aperitur el libera via euntibus et redeuntibus.
1 Ann. angl.: Venitin Angliam ante Pascham, sed data pecunia a rege post Pascham rediil.