LA DIÈTE DE VÉRONE
de Gênes. En tout, au moment où ilréunitle plusde monde, ”
le concile ne compta guère que cent quarante ou cent cinquante mewbres. C'était quelque chose cependant.
La diète que Frédéric'aurait voulu opposer, dans Vérone, au concile de Lyon, fut encore moins nombreuse et ne se composa guère, en y ajoutant le grand maître de l'Ordre Teutonique, que de princes ou prélats allemands et italiens, ses partisans. Cela était naturel. A une diète impériale Fré= déric ne pouvait convoquer que des membres de cet empire. En fait de prélats allemands, figurèrent l'archevêque de Salzbourg et ses suffragants, Sifrid de Ratisbonne, chancelier de la cour, les évêques de Passau, de Freisingen, de Brixen, de Bamberg, les abbés de Kempten et d'Elwangen; en fait de princes, le duc d'Autriche et de Styrie, Frédéric, qui y vint en grand appareil, sur la promesse qu'on lui fit d'ériger ses États en royaume, et sur la certitude de recevoir la confirmation du privilège d'hérédité qu'il avait déjà eu de Barberousse; les ducs Mérau et de Carinthie, le comte de Tyrol et un certain nombre de nobles hommes de Souabe. En général c'était l'Église et la féodalité du midi de l'Allemagne, sauf le duc Otto de Bavière, el parce qu'il était ennemi de Frédéric d'Autriche. Mais le partage des prélats ou des princes de l'Allemagne entre Lyon et Vérone montre évidemment que l'empire était singulièrementdivisé. Les archevéques de Mayence, de Cologne et de Trèves, l'évêque de Liège, avaient publié l'excommunication de Frédéric el détaché de lui les ducs de Brabant et'de Limbourg, les comtes de Berg et de Gueldre, presque tout le
Nord-Ouest de l'Allemagne. Le Nord tout entier était
: Presque indifférent. L'archevèque de Magdebourg et l'évêque d'Hildesheim, les ducs de Brunswick et de Saxe, les Margraves de Brandebourg, de Misnie et d'Ostmark, tout le
Tous V. 23
Nord-Est, sous les empereurs souabes, devenait de plus en plus étranger aux affaires de l'empire. Pour le roi de Bohême, Wenceslas, Frédéric II l'avait perdu en acquérant à son parti le duc d'Autriche.
Le concile, on le voit surtout dans l'historien Mathieu Paris, eut un plus grand retentissement que la diète de Vérone. Dans une réunion préparatoire tenue, le % juin, au réfectoire des religieux de Saint-Just, le patriarche de Constantinople prit le premier la parole. Il déplora l'état de l'Église orientale. Innocent accueillit ses paroles par un froid silence. Un prélat anglais requit la canonisation de Thomas de Cantorbéry. Le pape la fit ajourner. Il était pressé d'en venir à l'affaire principale. Le grand juge Thaddée de Suessa prit alors la parole. En lui donnant de pleins pouvoirs pour en appeler du jugement du concile, son maître l’avait muni de dernières propositions destinées à embarrasser le pape. Il offrait en effet, par la bouche de Thaddée de Suessa, « pour rétablir la paix, de se consacrer en personne à la réunion de l'Église grecque à la latine, de combattre lesTartares, Kharismiens et Sarrasins, de délivrer la Terre Sainte à ses frais, de restituer à l’Église de Rome ses possessions et de faire satisfaction au pape. » Voilà bien le successeur de Charlemagne, même des anciens empereurs romains, auxquels i! faisait remonter son pouvoir, dans son rôle univeïrsel. 1l cherche à éblouir de cette haute mission les princes et les peuples et à rabaïisser ou à déprécier le pape auprès de lui, en mettant, avec ostentation, toute sa puissance au service de la défense et de l'unité de l'Église chrétienne.
Le pape ne se laissa démonter ni par ce pompeux étalage de dévouement, ni par cette habile humilité : « Ce sont là dit-il, de grandes et splendides promesses, uliles à l’Église ;
mais elles s'en ironten fumée. Comment lenir ce Protée t L Quelle garantie offre-t-il de l'exécution deses promesses ? » — « La garantie des rois de France et d'Angleterre, »répondit Thaddée. — « Nous n’en voulons pas », reprit le pape; « car, s’il ne tenait pas sa parole, nous devrions punir ceux qui lui ont servi de cautions et nous aurions Lrois ennemis et des plus puissants de la chrétienté, au lieu d'un ; » etil déclara qu'il voulait l'acceptation pure et simple de son dernier ultimatum : « l'évacuation immédiate des États de l'Église par les troupes impériales, la libération des prélats encore prisonniers el la soumission de l'affaire lombarde à son arbitrage. »
Le 98 juin, avant-veille de la fêle de saint Pierre et saint Paul, Innocent, dans ses habits pontificaux, ouvrit solennel lement le concile dans l'église de Saint-Jean. Après avoir rappelé les cinq plaies de l'Église : son abaissement, l'insolence des Sarrasins, le schisme grec, les ravages des Mongolset les embûches de l’empereur, il prend à partie surtout Frédéric EL. Il lui reproche comme autant de crimes « l'établissement des Sarrasins à Lucera, ses mœurs orientales, ses superstitions astrologiques, son mépris de la religion chrétienne, sonamitié avec le soudan d'Égypte, sesopinions hérétiques, enfin la violation permanente detoutes ses promesses. » Thaddée de Suessa oppose la violence à la violence. « Hérétique, mon maître ! » dit-il, « ilne pratique pas au moins l'usure dans son royaume. » 11 juslilie politiquement la présence des Sarrasins en Italie, les trailés avec le soudan d'Égypte. Ce qu’on disait des mœurs de Frédéric, il le traite de calomnies ; avec raison enfin, il demande un délai pour que l'empereur puisse envoyer des fondés de pouvoir
À Math. Paris, ad ann. 4245. — Reynald, L. c, # 27,
ou venir lui-même en personne : — « En personne, jamais ! » s'écrie Innocent ; « je crains les filets auxquels je viens à peine d'échapper. Si l'empereur vient, je m'en irai. Je déteste l'eflusion du sang; je ne suis ni propre, ni préparé à être martyr ou bourreau. »
Le lendemain de cette stance(29 juin), les procurateurs des rois de France et d'Angleterre insistent auprès d'Innocent pour obtenir de lui un délai, qui est accordé en effet à l'em= “pereur ou àses fondés de pouvoir, et un sursis de vingt jours particulièrement à maîlre Gautier d'Ocra, son principal négociateur, qui lui avait été renvoyé. Dans l'intervalle, Innocent fait rédiger le rôle de l'accusation etcelui de la défense comme instruction de l'affaire. Frédéric II, de son côté, congédiant la âiète de Vérone, dont il n'avait rien pu tirer, traverse la Lombardie pour se rendre Turin et se rapprocher du concile. Était-ce pour s’y rendre ? Thaddée de Suessa a dit que c'était l'intention de Frédéricet le désir du pepe. Mais il n'est probable ni que l'empereur voulût obéir à une citation qui ne lui avait pas été signifiée personnellement, ni que le pape eût cessé d'éprouver à l'égardde Frédéric la crainte de quelque surprise ou coup de force, qu'il avait manifestée. Chemin faisant, l'empereur, qui était accompagné de son fils Conrad IV et de quelques prélats et seigneurs allemands! venusà Vérone, éprouve une grande contrariété. Un de ses parents, le prince Frédéric, fils de Béatrice de Souabe et du roi Ferdinand de Castille, qui était auprès de lui, tra vaillé sous main, s'enfuit tout à coup à Milan. La reddition d'Alexandrie et de ses châteaux forts, l'arrivée du marquis de Montferrat et les dispositions meilleures poun lui du comte de Savoie le consolent à Turin de ce méês
1 Huill, Breb., V], 278, 935. — Math, Paris, L. c., Ant. Plac:, 489:
GONGILE DE LYON (1245) 389
compte. 11 renvoie donc à Lyon maître Gautier d'Ocra pour qu'il y traite avec le pape, et lui donne pour collègues le grand maitre de l'Ordre Teutonique, Henri de Hohenlohe, l'évêque de Freisingen et le légiste Pierre de la Vigne, munis de ses pleins pouvoirs pour conclure la paix. Les séances du concile cependant se succédaient au milieu d'une grande anxiété. On craignait que Frédéric ne s'approchât des Alpes plutôt pour troubler le concile (perturbare concilium), que pour en surveiller lesnégociations. A Lyon, on prenait des précautions de défense, et l'on avait hâte d'en finir. En attendant, à la séance du 5 juillet, l'évêque de Tarragone accuse Frédéric d'avoir fait prisonniers à Méloria les prélats convoqués à Rome. Thaddée le fait taire -en disant qu'il ne parlait qué pour venger un neveu con damné par l'empereur pour trahison. Le 13juillet, aprèsavoir fait rassembler et collationner les privilèges concédés à l'Église de Rome par les empereurs précédents, Innocent EV les donne à signer aux prélats et obtientd'eux, envertu de ces privilèges, le droit de condamner l'empereur; et, le 47 juillet, nil'empereur nises envoyés n'étantencore arrivés, ilse met en devoir de procéder contre l'empereur, Le délai de vingt jours accordé, le 29 juin, par le pape partait-il de ce jour même où de celui de l'ouverture du concile, qui avait eu lieu le 28? S'était-on expliqué précisément à ce sujet ? Les envoyés de Frédéric, à cette époque et dans un pays où les voyages n'étaient pas aisés, étaient en tout cas à trois jours de marche de Lyon, puisqu'ils y arrivèrent le 20: On demanda au pape d'attendre trois jours, Il refusa et ouvrit la dernière session, le 17, pour en finir, * Thaddée de Suessa, an commencement de la séance, se leva, Argumentant de l'absence de l'empereur, qui n'avait été ni légalement ni personnellement cité, de celle de ses
1% sr °
envoyés en roule, et de l’incompétence d'un concile qui n’était pas universel, ilen appela, selonles instructions qu’il avait reçues, de la sentence qui allait être rendue, au futur pape et à un concile vraiment universel de rois, princes et prélats. —’« C’est un concile universel,» reprit le pape, « autant que les embûches de l'empereur l'ont permis. Il serait étrange que ses ruses lui portassent profit. » Un prélat anglais essaya de faire une diversion, en réclamant contre Jes exactions de la cour de Rome dans son pays. Le pape, les yeux baissés, le laissa dire, et ajourna l’examen de cette affaire, pour passer à l’ordre du jour. Les procurateurs des rois de France et d'Angleterre tentèrentencored'intervenir. Mais les prélats français etespagnols demandèrent à grands cris la sentence, et, les prélats ayant pris les cierges allumés qu’on leur avait apportés, le pape la lut solennellement.
« Innocent, serviteur de Dieu, préposé à la garde de la paix et de l’unité chrétienne, à la protection des bons et à la punition des méchants: attendu que Frédéric, ayant été excommunié comme coupable de parjures répétés, de sacrilège et d'hérésie, n'avait rien fait pour se disculper; coupable de parjure pouravoir violé lesimmunités du clergé de Sicile etusurpé les possessions de la Marche, de Bénévent et de la Toscane ; de sacrilège, pour avoir enlevé les prélats convoqués à Rome ; d'hérésie, pour avoir méprisé le pouvoir du pape, avoir entretenu des relations avec les Infidèles, ct traité avec le soudan d'Egypte pendant la croisade ; lui, Innocent, successeur indigne de Jésus-Christ, avec ses frères, en vertu du pouvoir de lier et de délier, relevait donc les sujets de Frédéric dessermentsde fidélité à lui prètés, et défendait de plus le reconnaître comme empereur et roi, sous peine d'excommunication ; il invitait les prélats et les princes allemands à choisir librement un autre empereur et se