‹ Histoire d'AllemagneChapitre 114 sur 150 · CONDAMNATION DE FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

CONDAMNATION DE FRÉDÉRIC

réservait de disposer à son gré du royaume de Sicile, » — Le décret était revêtu de cent cinquante signatures. « Jour de colère, de malheur! » s'écria Thaddée de Suessa. « Arrivent les Tartares et les Mongols, que les hérétiques relèvent la tête; la ebrétienté est en proie... — J'ai fait mon devoir », reprit Innocent ; « à la volonté de Dieu! » Et les prélats, selon Ja tradition, entonnant un « louange à Dieu », retournèrentles flambeaux qu'ils tenaient à la main, pour plonger la salle du concile dans les ténèbres t.

L'historien contemporain Mathieu Paris, quinous donne tous ces détails, peut-être un peu dramatisés, raconte que Frédéric, au reçu de cette nouvelle, se faisant apporter ses couronnes, se serait écrié : « Les voici, mes couronnes; ni pape ni concile ne me les arracheront, sansqu’il en coûte beaucoup de sang ! » Ce que l'on sait par les documents, d'une façon plus certaine, c'est que l'empereur et le pape, avant que commençât en Italie et en Allemagne la guerre de leurs partisans, cherchent par des circulaires envoyées aux princes et aux peuples, à défendre chacun leur cause et en arrivent à exposer jusque dans leurs dernières conséquences les principes qui guidaient leur conduite et inspiraient leurs actes. Les deux circulaires de Frédéric sont adressées, la première, aux prélats, comtes et barons

- d'Angleterre, qu'il savait peu favorablement disposés pour la cour de Rome ; la seconde, aux princes allemands.

On le voit, dans ces circulaires, Frédéric nese fait passeu+ lement le défenseur des royautés temporelles contre les en« treprises pontificales. 11 ordonnait autrefois de brûler lés Patarins, « comme c'était, disait-il, son devoir (ut debuit),

4 Main. Paris, L, 6. — Raynald, ad ann, 4245, — Huill. Br., VI, 319-307. 1

parce qu'ils croyaient à deux principes et voulaient rame- “ner l'Église à la simplicité et à la pauvreté des premiers temps. » Maintenant, il prend une position religieuse nouvelle, sinon plus favorable aux hérétiques, au moins bien -plus effectivement hostile. à l'Église hiérarchique, puissante et riche, qui était son ennemie; et, en revanche, le pape -porte plus haut et plus loin encore les prétentions de ses prédécesseurs à soumettre hardiment l'autorité politique à la puissance religieuse dans le gouvernement du monde. Dans sa cireulaire aux Anglais, après avoir discuté la procédure pontificale, la vérité desaccusations et la légalité de la condamnation portées contre lui, Frédérie conteste au ‘pape le droit dele déposer. « Il n'appartient pasplus, ditl, à celui-ci dans l'empire, parce qu'il l'a oint etconsacré, que, .dars les royaumes, le droit n'appartient aux archevèques de «déposer les rois qu'ils ont aussi consacrés. » « Réfléchissez bien à ceci, » ajoute-t-il aux barons, « que, sil'on commence par moi, l'empereur élu par les Allemands, c'est pour finie “par les rois que vous reconnaissez. Défendez votre cause èn soutenant la mienne !, » v Muis la circulaire aux prélats et princes allemands paraît porter encore davantage la lutte sur le terrain religieux. r« Votre crédulité, » leur dit-il, « vous a livrés à la tyrannie “de ces scribes et de ces pharisiens ; ils appauvrissent l'em= pire pour s'enrichir ; ils mendient aux chrétiens pour nour- -rirles patarins, ils détruisent vos maisons pour que vos -ennemis bâtissent ici leurs villes. Et quel est leur but? : Exciter de nouveaux troubles dans l'empire, y susciter peutêtre un anti-césar, et se subordonner et soumettre tous les rois et princes, » Il promet de mettre ordre aux exigences

4 Huill. Br., VI, 331.

sn LA THÉORIE IMPÈRIALE, d 393

de cette avidité et aux écarts de celte ambition; et il dévoile déjà les moyens dont il pourrait faire usage par les paroles suivantes, si curieuses pour ce lemps, surtout dans sa bouche : « Croyez aux paroles de nos envoyés», dit-il aux princes,“ comme si le bienheureux Pierre lui-même lesafirmaitparserment. C'est surla pauvrelé et lasimplicité qu'était fondée l'Église, lorsqu'elleenfantait des saints. Notre intention, Dieu en est témoin, a toujours été d'obliger les ecclésiasliques, surtout Les prélats, à suivre les traces déla primitive Église, à mener une vie apostolique et à se montrer humbles comme Jésus-Christ. Autrefois les prêtres du Seigneur regardaient en haut, faisaient denombreux miracles, guérissaient les malades, ressuscitaient les morts. Leur sainteté, et non le glaive temporel, leursoumettait facilement les rois. De nos jours l'Église est toute mondaine ; ses mi= -nistres, enivrés des délices terrestres, se soucient peu du Seigneur. C'est pourquoi nous croyons faire une œuvre de charité en enlevant à de tels hommes les trésors dont ils sont gorgés pour leur damnation éternelle, Joignez-vous à nous et veillons tous ensemble à ce que, en perdant leur superflu, ils serventdésormais le Très-Haut et se contentent de peut. »

L'empereur, entraîné par la lutte, reprenait-il l'idée que Joachim de Flore, dans ses révesapocalyptiques, avait émise

de régénérer l'Église par le Saint-Esprit en la retrempant à ses sources primilives? Le projet d'une réforme qui avait,

dans des directions opposées, suscité à la fois l'explosion -des sectes nouvelles des Parfaits, des Bonshommes, des Paiarins, des Catharins, el la naissance des nouveaux

{ Pierro do la Vigne, Epist., lv. 1, eh. 11. — M. B., 1. I, p. 90; VI, 398.

ordres religieux des Francistains et des Dominicains, animait-il l'empereur Frédéric II? Faut-il vraiment admettre qu’il allât jusque-là? Beaucoup plus préoccupé de desseins politiques que de desseins religieux, Frédéric ne cherchaitil pas à enlever aux Patarins leur arme contre l’Église ? à la papauté, ne voulait-il pas dérober le prestige et l'influence morale de ses nouvelles milices ? Il intéressait sans doute à cette lutte l’orgueil des rois souvent blessés par l'arrogance de la cour de Rome et la cupidité des princes féodaux, jaloux de la richesse des prélats. Il attaquait par sa base, par la propriété, la hiérarchie ecclésiastique ellemême, la constitution féodale de l’Église établie. Enfin, il faisait mine d'opérer politiquement, d'en haut, une révolution ecclésiastique que les hérétiques, par la révolte en -dehors, où les frères mendiants, par l'exemple et la prédication au dedans de l'Église, étaient impuissants à accomplir. Ses juristes, sans doute, comme Pierre de la Vigne et Thaddée de Suessa, inspirés par l'étude du droit romain, qui faisait d'eux les adversaires de l'institution ecclésiastique, cherchaient, par leurs pamphlets, à le pousser dans cette voie. Mais n'élait-ce pas pour ce souverain une simple arme de guerre ? C'est ce que nous discuterons plus loin. Innocent IV sentit cependant la portée du coup; il bondit sous l'attaque et dépassa ses prédécesseurs les plus hardis dans la revendication qu'il fit de la supériorité de son pouvoir en ce monde. Allant droit au fond de la question, « Si les évêques ne pouvaient, » dit-il, « faire descendre du trône, dans les autres royaumes, les rois qu'ils avaient consacrés, c'est que ceux-ci étaient héréditaires. Les empereurs au contraire étaient électifs. La dignité impériale, en effet, n’était-ce pas la papauté qui l’avait retransportée des Grecs aux Romains et de Constantinople à Rome? L'Église

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