FRÉDÉRIC A-T-IL VOULU FONDER UNE PAPAUTÉ LAIQUE
supériorité des princes laïques sur l'Église. La correspondance de Frédéric avec le schismatique Vatacès, contient des idées hien hardies. Comment le pape, dit-il, «est-il assez éhonté pour excommunier les Grecs aussi orthodoxes que lui, et appeler hérétiques ceux qui ont porté la foi jusque au bout du monde? La grécité est-elle donc moins grande; n'a-t-elle pas des prélats aussi dignes, des serviteurs du Christ aussi dévoués que la latinité même !» Voilà certes des preuves d'une grande liberté d'esprit, mais aussi d'une grande habileté politique ; car, lorsque Frédéric parle ainsi, c'est pour garder dans son parti son gendre que le pape voudrait lui disputer comme allié. Jeté, pendant toute sa vie, dans une lutte sans issue contre la papauté, qu'il rencontre partout, en face de lui, en Italie, en Allemagne, à Jérusalem, il n'est pas étonnant que Frédéric aille jusqu'à associer sa cause à celle des empereurs grecs et même à envier le sort des sultans d'Orient? « Nons tous, écrivait-il à l'empereur Vatacès, son parent, rois et princes de l'Europe, plus nous sommes zélés pour la religion orthodoxe et pour Ja foi, plus nous sommes en butte à la haine générale et publique de nos prélats... Heureuse l'Asie, heureuses les puissances de l'Orient, qui n'ont rien àredouter ni desarmes de leurs sujets, ni desintrigues de leurs pontifes ! »
Mais, de là à former le projet de se substituer au pape, si ce n'est temporairement pour le besoin du combat, dans le gouvernement spirituel, de se constituer chef de l'Eglise et d'exiger de ses sujets les marques d'une soumission due seulement, chez les chrétiens, au vicaire de Jésus-Christ ; de là à s'ériger en calife des chrétiens, comme chez les musulmans, ou en chef de religion, comme le fit plus tard un Henri Vlil en Angleterre, il y a loin. On ne peut pas plus attribuer à Frédéric I l'idée de se faire pape, qu'à Inno-
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cent IV celle de se faire empereur. Frédéric eût mieux aimé avoir un pape plus docile qu’Innocent, voilà tout. Innocent voulait renverser les Hohenstaufen, mais non l'empire. Pour tous les deux, comme pour tous les hommes du moyen âge, l'empire et la papauté étaient les deux pôles du monde, et, pour ainsi dire, les deux démiourges, l’un de la terre et l’autre du ciel. Leur accord, leur harmonie était l'idéal que poursuivirent des esprits élevés comme Pierre Damien ou saint Bernard. Mais un pouvoir voulut dominer, subordonner l'autre ; et réciproquement. Leur lutte empêcha la réalisation de l'idéal ; elle ne servit qu’à les conduire lun et l’autre à l’abime. L'idée du cosmopolitisme de l’cmpire, lié à l’universalité de l'Église, qui est le dogme du moyen äge, devait lui survivre jusqu’à Dante, lors même que la lutte, sous les successeurs des Frédéric et des Innocent, eût perdu tous ses périls et toute son intensité.
Tout ce qu’on peut dire, c'est que Frédéric, pour sa part, dans son royaume de Sicile que le pape lui disputait, se fit temporairement roi et pape, afin de le défendre et de le garder. Le scepticisme religieux, qui était au fond de la pensée de Frédéric II, et l'esprit pratique, qui n'abandonnait presque jamais le politique, se refusaient à ce qu'il voulût davantage. C'était déjà beaucoup pour lui d'avoir à protéger comme il s’en croyait le droit et le pouvoir, « le clergé, qu’il déclarait victime de la négligence ou de la témérité de son pasteur naturel »: et, lors même qu'il accusait le pape de vendre à prix d'argent des dispenses à ceux qui pouvaient les payer et de donner l'exemple « de la simonie, de la méchanceté astucieuse et de la dépravation hérétique, praoitatis hereticæ!»,il employait une arme de combat, plu-
U M. Br., Hist. dipl., t. VI, pp. 358 et 361.