‹ Histoire d'AllemagneChapitre 3 sur 150 · AVÈNEMENT £T PRINCIPES D'INNOCENT LI · texte numérisé non relu

AVÈNEMENT £T PRINCIPES D'INNOCENT LI

particulièrement la manière de voir de ce pape et ce qui la distingue de celle de son grand prédécesseur Grégoire VII, comme la constitution elle-même de l'Église différait alors de ce qu'elle avait été un siècle et demi auparavant.

A l'époque de Grégoire VII, l'Église était une aristocratie d'évêques, parmi lesquels le pape n'était pas beaucoup plus que le premier. S'il y avait monarchie, c'était unemonarchie constitutionnelle ; les évêques, lesabbés y jouissaient d'une grande indépendance, et cette constitution avaitpourorganes des conciles généraux ou nationaux. Grégoire VIEacombattu l'État, l'empire, mais beaucoup moins pour soumettre l'Église à sa personne que pour la soustraire au joug de l'empire. L'empire avait confondu l'investiture spirituelle et l'investiture temporelle ; il avait disposé de la fonction ecclésiastique en même temps que du fief et il avait mis par là l'Église en servitude. Grégoire VIT voulut affranchir le saintsiège'et l'Église, le sacerdoce, de cette subordination, qu'il regardait comme un esclavage. En face de l'empereur, il prétendilélever le pape, que l'empereur avait souvent nommé, et, en face de l'empire, l'Église, qui avait élé aussi investie exclusivement par lui; ou plutôt, pour nous servir d'une expression en usage aujourd'hui, il chercha à constituer l'Église libre dans l'empire libre, et, en ce sens, Grégoire VII avaitvaineu, quoiqu'il fût mort en exil. Car, les papes furent élus peu de temps après par le collège des cardinaux ; le concordal de Worms remit l'élection des évêques aux chapitres; les deux investitures furent séparées, et chacun remis en possession de ce qui lui appartenait. Innocent III va plus loin.

Cen'est ni la première, ni la dernière fois que la conquête de l'indépendance n'a fait que précéder celle de la domination, «Quel est l'évêque dans l'Église », avait dit autrefois

Grègoire Ie, mais en l’entendant au spirituel seulement, « quel est l’évêque qui ne me soit pas soumis? » Innocent HI répète la même formule, mais il l'entend bien autrement. La marche du temps a fait de l'Église,qui était d’abord une monarchie constitutionnelle d’évêques, une monarchie absolue, où le pape règne et gouverne. Le pape nomme en effet aux évèchés dans un grand nombre de cas qu’il s’est peu à peu réservés. Il est juge de toutes les compétitions en matière d'élection ; les appels en cour de Rome se sont. multipliés. La curie romaine est une administration universelle de l'Église, un tribunal supérieur dont relèvent tous les tribunaux ecclésiastiques : là sont les ministres, les conseillers d'État et les juges suprêmes du souverain pontife. Ce n’est pas tout encore. Innocent III n'aura recours à un grand concile qu’à la dernière extrémité. En face de l'empire toujours prêt à reprendre ce qu’il avait perdu, l'Église indépendante se constitue au gré du pape. Peutêtre la monarchie spirituelle absolue convenait-elle mieux à l’état de guerre dans lequel elle se trouvait avec l'empire; mais on voit de suite comme l'ambition inhérente à tout pouvoir absolu emporte celui-ci promptement au delà de ses limites mêmes. Avec Innocent III, le juriste fait promptement et facilement passer le théologien du gouvernement spirituel au gouvernement temporel, et du gouvernement des consciences à celui des pays et des États. Certes le gouvernement des âmes, le gouvernement moral était pour ce pape, comme il le disait, l’art des arts (ars artium) et il considérait comme le premier de ses devoirs, dans la lettre où il annonce son exallation aux souverains chrétiens, «de faire fleurir la religion dans l'Église de Dieu, de la protéger où elle fleurit. Nous voulons, dit-il, que, pendant toute notre vie, le christianisme soit respecté et pro-

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tégé.. » Mais, pour lui c'est justement ce devoir qui l'élève ", sesyeux au-dessus des États et quile conduit à se mêler de leurs affaires: « La main du Seigneur, dit-il nettement, nous a élevé de la poussière sur ce trône, pour que nousrendions la justice, non seulement avec les princes mais au-dessus des princes. » Quel prince, quel peuple en eflet ne relèvent pas de lui, ratione delieti, quand ils pèchent contre la foi chrétienne, contre lecommandement chrétien, qui est alors, il ne faut pas l'oublier, toute la morale. « Dieu. n'a-til pas préposé, ajoute-til, le prince des apôtres aux peuples etaux royaumes avec la mission d'arracher, de planter, de détruire, de disperser, de reconstruire ? » Et comment le pape accomplirait-il utilement celte mission, s'il ne joignait la puissance temporelle à la spirituelle? Innocent ne revendique point cette première puissance, il ne s'abaisse pas jusque-là. Pour lui, la puissance politique est incorporée à la puissance religieuse par destination : elle en fait partie. «Il n'estnulle part mieux pourvu, dit-il, à la liberté eçelésiastique que là où l'Église romaine possède la plénitude du pouvoir, tant dans les affaires temporelles que dans les affaires spirituelles : Nusquam melius ecelesiasticæ consuditur libertati quam ubi ecelesia romana tam in temporalibus quam in spiritualibus plenam obtinet potestatem. On ne saurait plus clairement s'exprimer. Îl n’y a donc, selon Innocent, de liberté d'action pour l'Église, que là où lapapautédispose du plein pouvoir politique qui lui permet seul d'accomplir sa mission. Les deux couronnes sont unies sur la même tête ; il n'y a pas de distinction à faire entre elies;ilnly a qu'une différence de fonctions ; s'il y a une couronne inférieure à l'autre, c'est l'impériale, la pontificale éantprior, dignior et difl'usior quam imperialis. Le pouvoirque le pape a reçu de Dieu pour lier ou délier, avec les

clefs, s'étend aussi bien à la terre qu’au ciel. Les serments de fidélité des vassaux aux souverains, les forfaitures, les rébellions, les actes politiques, la guerre et la paix tombent sous sa juridiction à l’égal des péchés, des manquements privés ; et les souverains, comme souverains et non comme hommes seulement, relèvent de lui. Voilà la constitution même dece que le pape Innocent appelle, dans son sens le plus large, . l'Église, comme le faisaient beaucoup d'écrivains de ce temps, c’est-à-dire non pas seulement le clergé, mais l’assemblée, l’ensemble de tous les fidèles, de tous les chrétiens, en un mot la société chrétienne. Car, à bien entendre Innocentet les hommes desonécole, cette société temporelle est une; lepouvoir temporel estuni au spirituel, l'empire au sacerdoceet le laïque au clerc, «commele corps est unià l’âme, etcomme l'éclat de la lune aux rayons du soleil, dans la disposition de ces deux grands luminaires que Dieu, dit encore Innocent, a placés, avec le sacerdoce et l’empire, au frontispice de son Église, l’un plus grand, comme le soleil, pour illuminer les intelligences du jour de la vérité dans leschoses spirituelles, l’autre, plus petit, pour dissiper la nuit de l’erreur dans les choses temporelles ! ». Si la société est une en effet, le sacerdoce, comme l’âme pour le corps, estla puissance supérieure, idéale de l'humanité; le royaume, qui est au-dessous, plonge dans la réalité, et la puissance royale n’a quelque éclat que parce qu'elle l’'emprunte à l'autorité pontificale, sic regalis potestas ab auctoritate pontificali suæ sortitur dignitatis splendorem. |

Pour avoir la conception complète du moyen âge ecclé-

{ Registr. de negot. Imp.,32 : Cum sacerdotium et imperium duo sunt luminaria (majuset minus)inecclesiæ firmamentoquibus mun dus in spiritualibus et temporalibus veluti die et noctc clarescat.

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