‹ Histoire d'AllemagneChapitre 26 sur 150 · OTTON NOMMÉ NON SACRÉ EMPEREUR · texte numérisé non relu

OTTON NOMMÉ NON SACRÉ EMPEREUR

n'était-il pas maintenant aux portes de Rome, à la lête de 6000 chevaliers, armés de toute pièce, allemands ouitaliens, en vertu du droit de ses prédécesseurs, et dans un pays tout plein de troubles, où l'autorité pontificale, si considérable de loin et si mince de près, était à peine reconnue ?

Toujours est-il qu'Otton ne consentit à rien ajouter aux promesses jurées qu'il avait déjà faîtes à deux reprises en Allemagne. Il s'engagea seulement verbalement à faireaprès son couronnement tout ce qui serait de droit, 11 ne voulut même point promettre, comme le pape l'aurait voulu, d'observer la paix avec le roi de France ou de faire une croisade. Toute l'habileté italienne d'Innocent échoua contre cette subjeelivité germanique qui ne lient jamais compte que de son propre sens (Eigensinnigkeit) et qui ne se détermine qu'en vertu de son intérêt (Eiyennutzigkeit).— Innocentilt, sans avoir rien obtenu d'Otton, repartil pour Rome, où le chancelier allemand Conrad et le grand maréchal du palais Gunzelin, le suivirent avec l'avant-garde, pour préparer la solennelle cérémonie.

On devait s'attendre à ce que celle-ci fût plus que froide. Quelques cardinaux et le sénateur de Rome ne voulaient point qu'elle s'accomplit, parce qu'Otton avait aussi refusé de faire un traité en règle avec la ville, comme cela avait eu lieu plusieurs fois. Le 2 octobre, l'empereur dressait soncamp au Monte-Mario. Les Romains commençaient à se barricader sur la rive gauche. Quand l'avant-garde, chargée de prendre possession de la cité Léonine, se présenta, fa foule, qui demandait de l'argent, se mit à l'injurier, y eut déjà rixe et du sang versé !. L'évêque d'Augsbourg

A\Guiil. le Breton: Propter quasdam injurias quas Romanis Theotonici irrogabant.

s'aventura trop loin avec son escorte dans l'intérieur de la ville ; il fut assailli et ne s’en tira qu’en laissant quelques moris.

Le 4, Otton, après avoir juré respect aux personnes et aux propriétés, pendant tout son séjour, à l'aller etau retour, se dirigea par la rive droite à travers les églises, les couvents, les chapelles, vers la vieille basilique de Saint-Pierre, qui avait été déjà témoin de tant de solennités semblables. Une foule encombrante obstruait le passage. Otton fit jeter de l'argent ; les chevaliers etles piétons allemands distribuèrent plus généreusement les coups de lances ou de bâtons. Innocent, entouré des cardinaux, attendait au haut des trente-cinq marches de marbre, sous le portique, dont les trois portes d'airain étaient ouvertes et où huit colonnes de porphyre soutenaient alors un toit doré avec quatre dauphins aux angles. Trois cardinaux allèrent en avant bénir Otton et l’amenèrent aux pieds du pape. Il y prêta une formule assez vague et ambiguë du serment ordinaire de « protèger, défendre l'Église, les droits et le patrimoine de Pierre et de maintenir ou recouvrer les droits de l'empire. » Il reçut le baiser de paix. De là, le pape le mena à la porte d'argent, entra le premier dans la nef ets’assit sur son trône avec ses ornements pontificaux, pour recevoir la profession de foi catholique du roi. Alors, ayant en main les insignes de l'empire, qu'il s'était fait remettre(insignia sibi solo collata conservans), il lui fit donner l'onction mystique dans la chapelle de Saint-Maurice, contenue dans le brasgauche de Ja croix, comme à un membre de l'Église, devant l'autel de Saint-Pierre, et le conduisit dans une chapelle plus modeste du bras droit; là, il le nomma empereur comme maître au

1 Neg. imperii : luc eundo, ibi stando et inde redeundo.

OTTON NOMMÉ KON SACRÉ EMPEREUR at

pied d'un antel ordinaire, mais ne le consécra point comme tel. Imperatornominatur utdominus, consecratur ut non dominus. C'était une distinction nouvelle; empereur de fait humain, le droit divin ne consacrait pas sa domination. La nef et les chapelles retentissaient du chant des prêtres quand on entendit au dehors un bruit confus de cris de colère et de terreur. Olton avait fait occuper le matin par des chevaliers allemands et italiens le pont Saint-Ange. Les Romains de la rive gauche voulaient pénétrer malgré ceux-ci vers la basilique. Le peuple de la rive droite cherchait à leur donner la main. Les impériaux frappaient d’estoc et de taille les uns et les autres. La cérémonie s'acheva en hâte et incomplètement. Sans avoir conduit Olton dans les cryptes, où s'accomplissaient les plus imposantes cérémonies, Innocent le ramena, toujours avec les insignes de l'empire en ses mains, sous la nef principale, où ilavait fait récemment réparer la vieille mosaïque qui représentait le Christ sur un trône avec les quatre évangélistes, la croix, l'agneau et les tribus fidèles. On sait que les insignes consistaient en un anneau, symbole de la foi, une couronne emblème de la dignité, une boule d'or el un glaive, sans compter l'armure, les vêtements et les sandales. Innocent eut le temps de donner à ces objets symboliques une nouelle interprétation. « La boule d'or, dit-il, renfermait de la poussière et de la cendre pour rappeler, sous l'éclat extérieur de l'empire, la fragilité temporelle; le glaive avait deux tranchants pour indiquer à celui qui devait, au nom de Dieu, châtier les autres, à commencer d'abord par faire l'amputation de ses vices. » Par une innovation extraordimaire, maïs qui explique le caractère du pape et les circonstances mêmes du couronnement, s'il faut en croire un témoin oculaire, le pape, soit par suite de la hâte soit à

dessein, aurait gardé les insignes de l'empire jusqu'à la fin de la cérémonie sans les délivrer à Otton et sans l'en revêtir; et Otton, avec le nom d'empereur et ne portant que les insignes vulgaires des autres rois!, reparut ainsi avec le pape, en haut de l'escalier de Saint-Pierre, aux yeux de la foule romaine encore frémissante. Beaucoup d’Allemands et de Romains avaient êté tués. On jugea à propos de ne pas lerminer la fête par le banquet traditionnel, à la résidence pontificale de Latran, sur la rive gauche de Rome. Au pied de l'escalierdeSaint-Pierre, l'empereur tint l’étrier du pape. Celui-ci le reconduisit avec son escorte à travers la foule bruyante et émue, et, non sans peine de sa part ni sans poussée des Allemands, jusqu'au pont Saint-Ange. Il l'y bénit, lui rendit les insignes, sans lui en avoir fait faire l'usage ordinaire, lui recommanda de quitter le territoire de Rome le lendemain, prit congé de lui, et alla seul avec les cardinaux finir celle curieuse journée au palais de Latran.

Une pareille cérémonie, après une si longue attente, ne répondait point à l'imagination d'Olton. Il n'avait donné au pape, à Viterbe, que de bonnes paroles. Innocent ne lui avait donné à Rome que de l'eau bénite, l'apparence d'une entrée et d'un couronnement. Aussi l'empereur ne quilla-t-il point le territoire de Rome le lendemain et demanda-t-il satisfaction au pape devant arbitres, pour le péril qu'il avait

4 Voir, pour cos détails, qui différent beaucoup de ceux donnés sur lecouronnement d'Henri Vi par le pape Célestin, non seulement ia Chro= nique de Lubeck et la Reimchronick, qui sont assez mal Snformées où vagues, les Annales du Mont-Cassin, Guillaume le Breton et Olo de Saint-Blaise. Comp. surtout Gervasius T{lb., qui était alors à Rome, dans son Liber de mirabilibus mundi, les passages suivants : Ecce hæc nova el inusitala commutatio facit ut papa solus insignia ferat imperialia el imperalor romanus nomen imperiale leneat sub vul= garibus aliorum regum insignibus.

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