AVÈNEMENT ET PRINCIPES D'INNOCENT HT
siastique arrivé à son apogée, avec Innocent HI, il faudrait l'éclairer avec l'histoire du développement de la théologie et du culte qui en sont l'âme et l'expression, quoique la réalité leur donne souvent de cruels et flagrants démentis. N'est-ce pas aussi le temps où se généralise, pour la croyance, ets’applique, dans la cérémonie la plus caractéristique du culte, la doctrine longtemps latente mais maintenant explicite, qui investitleprêtre consacré du pouvoir de changer le pain et le vin de la communion dans le corps elle sang même du Christ et deles donner ou de les reuser au fidèle en signe de salut ou de damnation? Combien il pouvait alors paraître conséquent de subordoner les hommes où les princes, qui pouvaient être liés ou déliés, au prêtre qui lie on délie et, par conséquent, l'État à l'Église! Le clergé, entre les mains duquel est remis le pouvoir de créer pour ainsi dire Dieu sur l'autel et de dispenser ou de refuser, avec son corps et son sang, la rémission des péchès, Jepardon et l'absolution des peines; le clergé, qui se réserve maintenant dans la communion, comme un privilège particulièrement salutaire, le vin du calice, la partie la moins matérielle du sacrifice, et ne donne plus aux fidèles que le paingrossier, n'est-il pas comme un homme d'élite, de choix, supérieur au laïque, une sorte d'intermédiaire, d'intercesseur entre Dieu et les hommes? et, si un contempoain d'innocent If, exprimant la pensée presque générale de l'Église, dit alors de son chef élevé ainsi entre le ciel eblaterre : « Ce n'est ni un Dieu ni un homme, ni l’un ni autre, mais entre l'un et l'autre, c’est celui que Dieu a choisi pour compagnon, » et s'il ajoute que « Dieu a voulu donnerla lerreà celui-ci et se réserver à lui leciel » ! (Voluit
& Gulfridi, Ars poetica, dans l'Histoire littéraire de la France, XVI,
tibi terram et sibi, cælum), ne peut-on pas se demander quelles limites, dans ces temps, Innocent IIT pouvait croire imposées à sa puissance sur le monde?
Tels étaient les principes du nouveau pape [Innocent EL. Après la cérémonie ecclésiastique de la consécration, on posa sur sa tête, à la place de la mitre du pasteur, leregnum, la tiare en pointe. L'empereur Constantin l'avait, selon la tradition, donné au pape Sylvestre; elle fut plus tard garnie de trois diadèmes d'or superposés et éclatants de diamants. On a vu assez justement dans ce regnum, depuis peu de temps en usage, le symbole de la nouvelle puissance politique du saint-siège : « Prends la tiare, dit en effet l'archidiacre à Innocent, et sache que tu es le père des princes et des rois et le régent du monde, rector orbis.»
Le cortège pontifical se mit ensuite en marche. Il avait en tête le erucifer à cheval, douze chevaliers portant des bannières ou des chérubins d'or à la pointe de leurs lances, puis les scriniaires, les avocats, les juges, les diacres, sousdiacres, archevèques et abbés, etc., également à cheval. C'était toute l'administration de la cour romaine, alors très considérable. Le pape suivait, à distance de la procession qui ouvrait la marche et de celle qui la fermait. Monté sur un cheval blanc,que des sénateurs et des barons romains tenaient par la bride, il était accompagné du préfet de la ville et du collège des juges. Les corporations, les miliciens, les chevaliers, lesbaronsaux armes et aux couleurs des familles, terminaient le cortège. Innocent suivit la voie Sacrée, maintenant la cote du Pape, au milieu du chant des prètres et des moines, entre les feuillages verts étendus sur les ruines
186: Non Deus is nec homo, sed neuter et inler utrumque, quem Deus elegit socium... Voluit tibi terram et sibi cælum.
des anciens monuments transformés en forteresse. Ici, il recevaiten hommage la Bible présentée humblement comme une sauvegarde par les Juifs soufferts dans un quartier de la ville; là, il respirait l'encens allumé et balancé par les prêtres des différentes églises. Après avoir longé le Capitole, déscendu dans les anciens forums, il passa sous les arcsde-triomphe de Septime-Sévère et de Titus, contourna le Colisée déjà éventré, et arriva au palais de Latran. Le clergé l'y reçut avec des chants. Il s'assit un instant, devant la porte, sur le sedes slercoria, le siège de fiente, juste le temps nécessaire pour qu'on prononçât les mots consacrés: « 11 tire les faibles de la poussière et les pauvres de la boue pour les élever au-dessus des princes. » Puis il se redressa el jela cette fois l'argent à poignée au peuple en disant: « L'oret l'argent ne sont pas pour moi, je donne ce que j'ai. » #1 promit à la municipalité 5,000 livres, aux sénateurs, aux magistrals, aux Juifs, aux corporalions, d'autres munificences ; puis il entra dans Saint-Jean de Latran, pria à l'autel, se fit remettre la crosse pastorale, ainsi que les clefs, reçut l'hommage des cardinaux dans la chapelle de Saint- Sylvestre, et, dans le palais, le serment d'obéissance du sénat romain. Un banquet où il était seul à une table chargée de vaisselle précieuse tandis que les prélals, les grands, les sénateurs et le préfet prenaient place ensemble, termina la cérémonie. Quelle différence ! avec l'intronisation bien plus simple de Grégoire VIL !
L'état du monde chrétien pour celui qui comprenait d'une façon si complexe et si étendue les devoirs de la papauté, était fait pour montrer à Innocent III combien ardue et
À Gregorovius, Hist. de Rome, V, 10, Hurier, L. c., livre I,
lourde devait être cette tâche; et, quelles que fussent ses capacités, il pouvait être ému et trembler jusqu'aux larmes, comme on raconte qu’il le fit, le jour de soncouronnement.
La double élection de Philippe de Souabe et d’Otton 1V de Brunswick, en Allemagne, déchaînait la révolution au sud des Alpes et la guerre civile au nord. Elle était de nature : à inspirer à Innocent l’envie de profiter de cette sorte d'’interrègne pour exercer le pouvoir, lui, pape unique et légitime, à leur place. Ne disait-il pas dans un discours prononcé le jour de la Saint-Sylvestre : « Constantin m'a transmis et livré tout le royaume d’Occident:1. » Ce schisme impérial, en effet, divisait et affaiblissait toute la chrétienté. D'une part, il donnait un nouvel aliment à la rivalité de Philippe JE Auguste de France et de Richard d'Angleterre, partisans, le premier, de l'empereur Souabe, et le second de l'empereur Guelfe. De l’autre, les premiers souverains de l'Europe chrétienne étant en guerre les uns contre les autres, l’Infidélité mahométane ou païenne commençait à reprendre les terrains perdus.
En Espagne déjà, Alphonse de Castille, qui était à l’avantgarde des rois d'Espagne dans la lutle contre les Maures, était battu par les Almohades, nouveaux conquérants sortis du Maroc africain, pour la terreur des chrétiens espagnols ; il perdait Calatra va, Alarcos et plusieurs places fortes; etun roi chrétien, Sanche de Navarre, faisait alliance contre lui avec les mécréants. Sur une autre frontière chrétienne, à l'orient même de l'Allemagne, la mort de Bela IIL, roi de Hongrie, pays de christianisme récent, était de nature à inquiéter la foi; et l’anarchie qui régnait dans la Pologne, aussi
1 Sermo in feslo die Sylvestri : Constantinum et omne regnum occidentie tradidit el dimisit.
LA CHRÉTIENTÉ SOUS INNOCENT st
néophyte, et divisée alors entre quatre princes, ne pouvait la rassurer, À l'extrême nord, le roi Knut VI de Danemark, avec son habile et vaillant archevêque de Lund, Absalon, donnait des gages sérieux à la foi; mais, dans la Norwège, plus récemment chrétienne encore, l’usurpation d'un roi païen élait une menace pour l'Église. En Orient, au moment oùlamort du puissant Salaheddin livrait la domination qu'il avait étendue du Nil au Tigre et à l'Euphrate, aux compétitions de son frère et de ses fils, qui affaiblissaient le mahométisme, l'usurpation du trône à Constantinople par Alexis l'Ange sur Isaac son parent, condamnait l'empire byzantin à de nouvelles usurpations, c'est-à-dire le boulevard oriental de la chrétienté contre l'islamisme, aux troubles et à l'impuissance, Enfin, en Asie, après le retour des croisés que l’empereur Henri VI avait envoyés à Jérusalem, les défenseurs du Saint-Sépulcre, Templiers, Hospilaliers, Teutons, se livraient à leurs rivalités ; et la veuve du dernier roi de Jérusalem Henri de Champagne, Isabelle, était heureuse d'épouser Amaury de Lusignan, roi de Chypre, pour trouver un refuge avec les siens dans cette Île arrachée à l'empire grec par Richard Cœur-de-Lion.
Ce n'était pas tout : à la division de la chrétienté en face des Infidèles, à ces désordres matériels, s'ajoutait un désordre moral, qui était de nature à altirer aussi l'atten tion d'un pontife. Les rois donnaient partout des exemples alors mal faits pour recommander leur autorité. Philippe I Auguste avait répudié sa femme, la Danoise Ingeburge, pour épouser Agnès de Méranie ; il avait résisté aux observalions et aux menaces de Célestin LIT, qui voulait le forcer à reprendre la première. Richard Cœur-de-Lion, le croisé-vaillant, dont la papauté avait revendiqué de Henri VI lamiseen liberté, revenu chez lui,ruiné parsa rançon, sans
parler des désordres de sa vie el de ses violences, ne se faisait pas faute de lever la dîme sur son église et de retenir les deniers de Saint-Pierre, et il n’était pas le seul : le roi de Navarre l'imitait. En Aragon, il y avait un roi faux-monnayeur, et le roi de Castille, Alphonse, épousait sa demi-sœur. Les mœurs orientales, rapportées de la Croisade ou répandues par les pirateries ou le commerce des Arabes sur les côtes de la Méditerranée, semblaient envahir l'Occident chrétien.
Chose plus étonnante encore! Au moment où InnocentIli proclamait, d'une façon si superbe, les principes de la théocratie absolue, les pays de vieille foi chrétienne, l'Italie et le midi de la France, enfantaient des hérésies qui témoignaient d’une haine violente contre la foi et contre l'Église. Des croyances nouvelles ou rajeunies, des sectes qui avaient apparu d’abord à l'état sporadique, se concentraient sur plusieurs points et s'organisaient en cultes dissidents. Après les Pauliciens, qui se réclamaient du baptême du Saint-Esprit, en Orient et en Hongrie, après les Lollards et les Bege gahrds des bords du Rhin et de la Flandre, la Lombardie avait les Patarins, que Grégoire VII avait d’abord ramenés à son service, mais qui retournaient à leurs anciens errements ; les vallées et les pentes occidentales des Alpes nourrissaient les Vaudois, disciples d’un certain Valdo; la Provence et le Languedoc surtout avaient les Catharins, qui se concentraient dans la ville d’Alby ; et tous faisaient sectes, églises à part ; ils avaient uu clergé, un culte.
Pouf ce qui regardait le dogme, tourmentées comme les anciens manichéens par le problème du bien et du mal, ces sectes se rencontraient dans leurs spéculations aventureuses ou leurs imaginations bizarres, pour rêver un Christ idéal, un sauveur en esprit, qui fût capable de vaincre
ia matière, le mal et Satan, cette terreur du moyen àge. En pratique, ils se réunissaient surtout dans une réprobation et une haine communes contre l'Église puissante, riche, féodale du pape, des évêques, et même des ordres religieux, plus promptement corrompus que réformés, qui triomphait alors. Ils leur préféraient de beaucoup ces hommes de simplicité, de renoncement, de pauvreté, qui, dans les confréries des Purs, des Parfaits, des Bons-Hommes, donnaient avec l'imposition des mains ce qu’ils appelaient la consolation (consolamentum) à tous ceux qu'ils réunissaient soit en plein air, soit dans des maisons de prière, * sans image, sans croix, sans cloche. Dans des pays plus grossiers et plus pauvres, la superstition enfantait de plus étranges phénomènes encore. Dans la vallée du Rhin, si souvent ravagée par la guerre, on attendait un autre Christ: en Flandre, une foule considérable suivait un pauvre fou qui se disait Fils de Dieu et qui vagabondait à travers les campagnes, couvert d’habits dorés. Au contraire, dans les sphères intellectuelles plus élevées, à l’Université de Paris, en face de la théologie orthodoxe, la philosophie d’Aristote, sous le travestissement que lui avaient fait subir les Arabes, se faisait sa place; elle suscitait Amaury de Chartres, David de Dinan et un Simon de Tournay qui contestait au Christ sa divinité devant un auditoire venu pour l'entendre de toutes les extrémités de l’Europe chrétienne.
Le xme siècle s’annonçait sous des auspices faits four inquiéter un pape. Le monde politique était troublé par | l'ambition des princes ; le monde moral, troublé par la dépravation des mœurs et par l’hérésie; l'Infidélité au dehors, l'incrédulité au dedans. L'unité politique, que les empereurs allemands avaient tenté de donner à l’Europe, se brisait ; Mt —+"- lnnilé de foi, que les Grégoire ler, les Gré-
goire VIE, les Urbain Il, avaient fait règner en Europe, semblait se dissoudre. N'était-ce pas au pape à rétablir l'une et l'autre ? Des deux empereurs élus, lequel était le véritable ? Les rois se guerroyaient les uns les autres. On ne pensait pas à la Terre Sainte, on gaspillait les forces chrétiennes dans des luttes anti-chrétiennes. N'étail-ce pas à celui qui « jugeait au-dessus des rois! », à celui dont le jugement, « semblable au jour, dissipe les ténèbres », de prononcer entre les prétendants à l'empire, de rappeler les princes à leurs devoirs, de rétablir la paix chrétienne, la paix de Dieu, pour entreprendre la seule guerre qui convint à des chrétiens, la guerre de Dieu, la croisade ? Des hérésies, des sectes, des églises nouvelles, des clergés nouveaux naissaient au milieu de ce chaos, comme pour faire un pacte avec les Infidèles et, livrant la place chrétienne à ceux qui l'assiégeaient du dehors, trahissaient ainsi la cause de la société. » N’était-ce pas le devoir de celui qui était préposé à la maison « pour arracher, détruire et planter », d'écraser cet ennemi intérieur qui mettait tout l'édifice en péril? Telles sont, du moins, en présence des événements, les conséquences que le pape Innocent lirait de ses principes et qui expliquent, s'ils ne les justifient point, tous les actes de son célèbre pontificat.
Innocent I d’ailleurs n'est pas un de ces ambitieux vulgaires qui convoitent ce qui ne leur appartient pas. Il sait Qu'il est pape d'abord ;et, en dehors de l'Italie surtout, c'est dé ses devoirs pontificaux qu'il veut faire sortir les droits politiques qu'il y croit attachés. Il se conduit en pasteur des âmes. Il donne l'exemple des vertus privées par la simplicité 4e sa vie épiscopale. Iréforme la cour de Rome; il en ban-
4 Vutles épit, VI, 202, 230, 227 ; XV, 274, 176.
nit le luxe et la vénalité qui avaient, au milieu du siècle, justifié déjà les plaintes de saint Bernard et qui avaient grandi depuis. Les premières dépêches qu'il rédige et les premières légations qu'il envoie à Philippe 11 Auguste, à Richard, aux Allemands, ont pour but de rappeler les souverains à l'observation de la discipline chrétienne et de rétablir la paix partout où elle était troublée, pour les réunir dans une croisade destinée à réparer l'échec des dernières entreprises faites contre l'Orient. C'est par de semblables entreprises contre l'Infidélité qu’il entend bien rehausser le rôle politique, européen, de la papauté; la croisade est pour Aui le vrai pivot de la théocratie. Les premiers actes politiques d'Innocent III hors d'Italie sont marqués, en effet, au coin de cette modération et de cette prudence. Fait-il des observalions paternelles à Philippe-Auguste et à un roi d'Espagne sur leurs mariages condamnés par les préceptes chré- Liens, à Richard d'Angleterre, sur sa conduite envers son Eglise, cesobservations sont paternelles, quoique pressantes. Exhorle-t-il à la paix un souverain de l'Espagne et les rois de France et d'Angleterre, c'est moins en se faisant juge de leurs querelles qu'en montrant aux premiers les Maures d'Espagne toujours puissants, et aux autres Jérusalem toujours captive. Écrit-il à l'empereur d'Orient pour tenter de réunir l'Église grecque à la latine, c'est pour que l'union des forces chrétiennes serve à Jérusalem, mère de toutes les Églises, Mais la politique l'entraine bientôt au delà de la sphère morale et religieuse de son pouvoir.