ROLE EUROPÉEN D'INNOCENT III
celle des terribles Almohades du Maroc, sous le commandement de l’émir Al-Mou-Menin, Ben-Naser, passant le détroit de Gibraltar, menaçait de submerger de nouveau l'Espagne etles royaumes chrétiens, récemment agrandis, de Castille, d'Aragon et de Portugal. C'est un nouveau triomphe pour ‘Innocent. Il intéresse la chrétienté tout entière à la défense de ce poste avancé de la foi du côté de l'Afrique. Ses légats réconcilient les rois de Castille et d'Aragon; l’archevêque de Bordeaux détermine le roi de Navarre à se joindre à eux. A la voix des prédicateurs, les Templiers de France passent les Pyrénées pour se joindre aux chevaliers de l'ordre de Calatrava ; des seigneurs français, les comtes de Turenne et de la Marche, des moines de Cîteaux et même des chevaliers autrichiens, sous le commandement de leur duc Léopold, arrivent de tous côtés. Innocent fait célébrer en mai, à Rome, avec les cardinaux, les évêques, les chapelains, le peuple de Rome, pieds nus, une procession !. Il y porte lui-même la relique de la croix du Seigneur ; et, le 46 juillet (1212), sur le plateau de las Navas de Tolosa, non loin des sources du Guadalquivir, à l'entrée de l’Andalousie, les trois rois Alphonse, dom Pèdre et Sanche, ayant tourné par d'abruples sentiers un défilé de montagnes bien gardé, sous la bannière de la Vierge, malgré les flèches et les lances des cavaliers, chargent l'infanterie almohade, dont les rangs étaient attachés les uns aux autres avec des chaînes de fer. Ils la rompent, dispersent avec leurs lourdes lances et leurs impénétrables armures, malgré un soleil torride, les légers cavaliers de l’Afrique, et, dans le camp déserté par les fuyards, s'emparent d'une grande quantité de butin et de la tente en soie rouge ainsi que de la
1 Ion. Ep. XV, 15.
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lance de l’émir, qu'ils envoient au chef de la chrétienté victorieuse, Innocent III !.
Comment celui qui croyait de son devoir de diriger la politique extérieure de l'Europe et la défense de ses frontières chrétiennes n’aurait-il pas tout risqué pour défendre sa propre indépendance, sun autorité, le domaine de l'Église, sa suzeraineté de Naples, reconnue par la veuve de Henri VI, et surtout pour conserver le rôle prépondérant que ses prédécesseurs et lui, depuis quelque temps, jouaient en Italie et en Allemagne, en disposant même de la couronne impériale? Otton IV, infidèle à ses serments, une fois empereur, l'avait menacé à son tour dans sa personne, dans ses domaines et dans sa suzeraineté. Innocent n'avait pas hésité. Pourquoi ne renverserail-il pas celui qu'il avait élevé et comment n’en aurait-il pas la puissance ? Il fallait, il est vrai, étonner, scandaliser presque le monde, changer, au moins nominalement, sinon réellement, de parti, relever complètement la fortune de la famille gibeline, son ancienne ennemie, qu'il avait dépouillée de l'empire et réduite à la possession du royaume de Sicile, conduire, de Palerme, le petit-fils de Barberousse, son pupille, âgé de dix-septans, en Allemagne sur la route de l’empire, au risque de retrouver en lui les mêmes périls. Mais l’expérience nouvelle qu'Innocent allait faire de sa puissance serait assez concluante sans doute pour qu'il ne rencontrât pas la même ingratitude chez son nouveau protégé ; et il avait pris d’ailleurs, nous l'avons vu, ses précautions.
C'est cette résolution à la fois aussi calculée qu'extraordinaire qui divise en deux, non seulement l'Allemagne et l'Italie, mais l'Europe elle-même, et qui fait de la bataille
{ Introd. de H. Br., t. I, p. 227.