ROLE EUROPÉEN D'INNOCENT III
Le petit-fils de Barberousse, en effet, sait à qui il doit surtout sa fortune. 11ne ménage plus, au risque de s'en repentir plus tard, ses témoignages de reconnaissance à Innecent. Le 15 juillet, à la diète d'Ægra, il reconnaît par une bulle d'or qui est expédiée à Rome « à son protecteur et bienfaiteur, par l’aide, le secours et la tutelle duquel il avait êté élevé, » tout ce qu'Otton 1V lui avait accordé el avait voulu ensuite lui retirer, à savoir « le vieux patrimoine romain, de Ceperano à Radicofani, Spolète, Ancône, les biens allodiaux de la comtesse Mathilde, l'exarchat de Ravenne, et même (au moins dans un exemplaire de la bulle) la Corse et la Sardaigne. Il accorde en Allemagne la liberté d'élection épiscopale, les appels ecclésiastiques en cour de Rome ; ilrenonce à l'héritage et aux dépouilles des évêques défunts et promet d’être fidèle au pape, comme un fils dévoué de l’Église et un prince catholique ; et cela, en présence et sous la garantie des princes de l'empire, prœæsentidus subseriptis principibus imperit, afin qu'il y ait à perpétuité, paix ferme et pleine entre l'empire et l'Église, firma paz et plena in perpeluum inter Ecciesiam et impe- #ium !.»
Rien de plus important n'avait encore été faiten faveur de La papauté et de l’Église. Ce n'était pas seulement un empereur, mais l’empire lui-même qui cédait tout cela à l'Église : les princes ecclésiastiques et laïques présents avaient signé le décret. L'ancien concordat de Worms qui avait, par un compromis, lerminé la célèbre querelle des investitures, était effacé. L'Église féodale allemande est librement élue : elle en appelle en cour de Rome ; elle passe de la dé-
1 Mon.Germ. Leg. 11, 224; Theiner. Codex. diplom., dom. temp. 1, 182.
TE
136 RÈGNE D'OTTQN IV (1208-1218)
pendance de l'État allemand sous celle de Rome. La monarchie germanique perd une des bases nationales de sa puissance et l'empereur, une parlie de ses ressources. Le poète allemand, Walter von der Vogelweide, comprenait bien les fanestes conséquences, pour l'Allemagne, de cette bulle amenée par la rivalité des deux candidats à l'empire. « Comme le pape, dit-il, doit chrétiennement rire, depuis que, pour une couronne, il a excité une partie de l’Allemagne contre l'autre! L'argent allemand émigre dans le coffre-fort welche. Allons, prêtres, mangez du poulet, buvez du vin et laissez jeûner les Allemands !. » Qui pouvait penser que l’auteur de concessions si considérables, le jeune Frédéric, devait à son tour devenir un des plus implacables ennemis de la papauté ? La personne d’Innocent III dominait, entraînait tout.
On put croire un instant que le pape allait du même coup accabler le roi Jean en Angleterre, comme Otton {[V en Allemugne. Tenté par l'espoir de se venger de son ennemi, Philippe-Auguste, après avoir, pour plaire au pape, réintégré enfin Ingeburge au lit conjugal, préparait une invasion contre le roi Jean en Angleterre, où il voulait ramener l’archevèque exilé de Cantorbéry, Langton. Il convoquait à Soissons, pour le lundi des Rameaux, ses vassaux laïques et ecclésiastiques ; il leur donnait rendez-vous à Rouen, pour le 93 avril, et rassemblait une flotte sur les côtes de Calais. L'enthousiasme était grand dans une partie de la France ; on révait une nouvelle conquête de l’Angleterre, en faveur du fils de Philippe-Auguste, Louis.
Le roi de France ne pouvait, il est vrai, compter égale-
4 Waiter V. der V., p. 34, 4: Ahi wie Kristenliche nu der bœbst lachet, ete.
CONSTITUTION D'ÆGRÀ (1212) 37
ment sur tous ses vassaux. Regnaud, comte de Boulogne, à qui Philippe avait pris Mortain, devenait un intermédiaire actif entre Jean sans Terre el Otton IV et jetait avec eux les bases d'une ligue contre le roi de France. Le comte de Flandre, Ferrand, pratiqué par Regnaud, ne promettait son concours contre l'Angleterre qu'à la condition qu'on lui rendit Aire et Saint-Omer, qui lui avaient été pris: et il était disposé, à passer, si on ne les lui accordait, du côté d'Otton. Jean comptait aussi sur une diversion contre Philippe-Auguste, du côté de l'empire: le duc de Limbourg, le comte Thibaut de Bar, le comte de Hollande y promettaient, si Ollon les appuyait, d'attaquer Philippe-Auguste sur sa frontière de l'Est. Celui-ci ne gagnait pour lui, dans le Nord ainsi ligué, que Henri de Brabant en lui offrant en mariage sa fille Marie, née d'Agnès de Méranie, et son allié le prétendant Frédéric, était, quoique élu, sans grande force alors, à Goblentz. Une double lutte continentale et maritime, au nord de la France et sur la Manche, était près d'éclater. En Angleterre, sur les ordres de Jean, une flotte nombreuse se rassemblait dans les cinq ports du pays de Kent; sur la côte, uné armée de barons anglais s'apprétait à recevoir Varmée d'invasion réunie à Calais. « Les Anglais, » dit un de leurs chroniqueurs, « n'avaient qu'un cœur et qu'une âme pour défendre le roi et la patrie et il n'y avait prince étranger sousle ciel, qu'ils ne fussent décidés à combattre. » Le pape Innocent étonna tout à coup les uns et les autres par une des surprises habituelles à sa politique. N'était-ce pas lui alors qui déchaînait la tempête et qui disait au flot soulevé: « Tu n'iras pas plus loin :» Cette guerre entre la France et l'Angleterre n'était sans doute pour lui qu'une diversion. L'affüire de l'empire était surtout celle qu'il avait à cœur. il était assez clairvoyant d'ailleurs pour ne pas
croire au succès d'une invasion, qu'il ne désirait pas, en Angleterre. Le même légat Pandolphe, qui précédemment avait excommunié Jean et l’avait menacé de déchéance, passe à Douvres, avec denouvelles instructions, et lui offre de le tirer de péril s’il veut se soumettre, son royaume et lui, à l'Église et au pape. LeroiJean ne se fiaitpas tropäses barons, malgré leur enthousiasme apparent. Il était d'ailleurs de ces princes qui passent aisément d’une confiance exagérée à un réel abattement; il était peu avare de serments et de promesses, quand il avait peur. Le 13 mai, par une révolution aussi étonnante que subite, mais qui montre bien le prestige que le pape Innocent exerçait alors, Jean ne promet pas seulement de recevoir en grâce l'archevêque de Cantorbéry, ainsi que les autres évêques exilés, et de régler, à l'avantage du pape, les différends ecclésiastiques qui les avaient divisés ; il remet à la disposition du légat du pape, Pandolphe, ses royaumes d'Angleterre et d'Irlande « pour les recevoir de Dieu, de saint Pierre, de l'Église romaine et du seigneur pape Innocent» ; etiljure à celui-ci fidélité, entre les mains de son représentant, et lui prête hommage. C'eslun nouveau vassal du pape, noous papalis oasallus, selon une expression du temps; l'Angleterre comme Naples est sous la suzeraineté de Rome. A ces conditions, l'interdit sur le royaume est levé, l’excommunication de Jean, retirée. De retour à Calais, le légat Pandolphe annonce au roi Philippe-Auguste, avec une désinvolture assez hardie, qu'il ait à respecter la personne etle royaume de Jean sans Terre, vassal d'Innocent, s’il ne voulait offenser celui-ci. « Mais, s’écrie Philippeirrité, j'ai fait ces préparatifs sur les ordres du pape et ils m'ont coûté 60,000 livres ! » Le roi de France eût peut-être persévéré dans son entreprise; mais le comte de Flandre Fer-