‹ Histoire d'AllemagneChapitre 37 sur 150 · ROLE EUROPÉEN L'INNOCENT HI · texte numérisé non relu

ROLE EUROPÉEN L'INNOCENT HI

rand, lui déclara qu’elle était injuste et il l'abandonna!,

Sans doute Innocent III, en faisant ainsi brusquement avec Jean sans Terre une paix séparée, qui lui donnait son ennemi pour vassal et laissait son allié dans l'embarras, prouvait bien qu'il savait profiter des discordes des princes chrétiens pour augmenter sa puissance et se les subordonner les uns après les autres. Mais, si l’on se met à sa place, si l'on s'élève à la hauteur d'où sa vue embrassait toutes choses, on s'explique qu'il ait dû souvent, au milieu de tant d'affaires entreprises de tous côtés, courir au plus pressé ou faire céder les intérêts particuliers des princes devant les intérêts généraux de la chrétienté. Sans doute Vambition théocratique était toujours chez lui en éveil. L'année même où il félicitait le roi d'Angleterre d'avoir soumis son royaume à l'Église romaine, « afin de le posséder avec plus d'éclat et de solidité, comme un royaume sacerdotal et comme un sacerdoce royal, » il promettait au nouveau roi contesté de Portugal, Alphonse, successeur de Sanche, la protection de saint Pierre et la possession des territoires qu'il arracherait aux Sarrasins, pour obtenir de lui l'hommage et un tribut de 2,000 marcs

Mais il n'oubliait pas non plus, comme aux premiers jours de son pontificat, de prêcher la croisade qui était loujours le but suprême de sa vie: « Levez-vous, écrivait-il alors aussi à tous les royaumes de l'Occident; soyez en paix entre vous, faites cesser vos querelles, rassemblez vous sous les bannières du Christ. » Il proclamait lui-même maintenant que « c'était un plus grand mérite d'aller en Terre Sainte que dans le Midi de la France. » Le cardinal Robert Cour-

# Maïhieu Parts ; le continuateur de Roger de Hoveden, p. 241. Roger de Wendower, III, 246. Rymer, I, 87.

ré

çon en France, un Oliver en Allemagne agissaient dans ce sens. En regard de cet intérêt chrétien, européen, il importait peu à Innocent que l’Angleterre ou la Normandie fussent à Philippe-Auguste ou à Jean. Il aurait voulu faire cesser toute guerre entre les États chrétiens.

N'était-il pas à la même époque préoccupé aussi de panser la plaie sanglante qu’il avait contribué à faire au Midi de la France, en déchaînant les chevaliers français du Nord contre les hérétiques du Languedoc ? Sur ses instructions au moins, l’archevêque de Narbonne, au concile de Lavaur (mars 1213), s'efforçait de réconcilier avec l'Église les comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges, qui avaient trouvé un protecteur dans le roi d'Aragon, don Pèdre ; et, lui-même, il priait alors Philippe-Auguste de retenir auprès de lui son fils Louis, qui avait pris la croix pour secourir Montfort au midi.

Mais les hommes les plus puissants ne peuvent toujours arrêter les événements qu'ils ont déchaînés, et Innocent était destiné à se voir servi plus d’une fois malgré lui. Irrité contre l'intervention du roi don Pèdre, le concile de Lavaur invoque l'intérêt de la foi et prétend que le pape trahit Ja cause chrétienne. Innocent IIL révoque ses instructions; il enjoint « au vainqueur des Maures » d'abandonner les hérétiques et aux croisés contre les chrétiens de continuer leur lutte. Don Pèdre était alors arrivé, avec 1,000 chevaliers, au secours de Raymond de Saint-Gilles assiégé dans Toulouse, et il faisait, pour le débloquer, le siège de la petite place forte de Muret. C'est là que Simon de Montfort le vient chercher, sur les nouveaux ordres du pape, et que se livre (14 septembre) la bataille qui décide du sort

de l'hérésie et du Midi de la France. Brave et robuste

chevalier, don Pèdre avait changé d’armure avec un des

BATAILLE DE BOUVINES (1214) ti

siens pour se placer au centre de son armée et mener la bataille. Deux chevaliersfrançais se dirigent vers ce point, au plus épais de la mélée, à travers les lances qui se brisent, les épées qui brillent et les masses d'armes qui résonnent. Ils reconnaissent le vainqueur des Maures, l'attaquent, repoussent tous ceux qui veulent le défendre et le laissent parmi les morts. Vainqueur de son côté, Simon met en fuite Raymond de Saint-Gilles, qui venait au secours des Aragonais, le met en fuite et entre avec lui dans la ville de Toulouse prise.

Vainqueur presque malgré lui, à Toulouse comme à Constantinople, Innocent LL voit encore, malgré les tergiversations ou les contradictions de sa politique, la querelle de l'empire et la lutte entre Philippe-Auguste et Jean sans Terre se lerminer à son avantage.

Mécontents que la politique du puissant pape Innocent HE eût déjoué leurs projets contre le jeune prétendant à l'empire, Frédéric I, et contre le roi de France Philippe-Auguste, les deux alliés d'Allemagne et d'Angleterre, avaient voulu, pour l'année 1214, partager leur tâche, et d'abord tourner leurs vengeances et coaliser leurs forces contre la France seule. Ces deuxprinces, pendantl'été même de 1213, par l'intermédiaire de Guillaume Longue Épée, comte de Salisbury, avaient préparé une entreprise combinée contre Philippe-Auguste et contre la monarchie que celui-ci commen- £aitä élever, Pour l'empereur Otton IV, la meilleure manière de ruiner son jeune rival, occupé alors obscurément à prendre en Alsace le château de Trifels, c'était de vaincre sonpuissaut allié. Jean sans Terre, pourlui, ne voyait pasde plus belle occasion pour reprendre en France la Normandie et ses anciennes provinces continentales. D'après une conwention faite à Maestricht, Jean sans Terre s'engagea doncà

débarquer avec une armée anglaise dans le Poitou. 11 y soulèverait les seigneurs, donnerait la main au comte d'Auvergne et marcheraïit avec lui,en passant la Loire, vers le Nord. De son côté, Otton 1V, avec les Allemands qui lui étaient restés fidèles, les seigneurs féodaux du Nord, Ferrand comte de Flandre, Regnaud, comte de Boulogne, le duc de Brabant, dont il épousait enfin la fille pour le regagner, les comtes de Hollande, de Luxembourg, de Bar etde Namur, devaient envahir l’Artois par la frontière du nord et de là marcher contre la ville de Paris, sous les murs de laquelle les alliés se réuniraient. Rien de plus formidable n'avait encore été tenté contre les rois Capétiens depuis qu'ils avaient relevé l'autorité royale chez eux. C'était une vraie coalition comme on en vit plus tard contre la France. Dans l’exaltation de leurs espérances, Otton et Jean se parc tageaient déjà la France royale et distribuaient à l’avance, disent deux chroniqueurs français, les comtés, les villes, les châteaux à leurs barons. Le plan pouvait être bien conçu ; mais l'exécution en fut mal conduite.

Prêt le premier, Jean sans Terre débarqua le 12 février 4214, avec une armée de chevaliers et d'archers, à Ia Rochelle. Emportant d’abord aisément quelques châteaux du Poitou, il força le fils de Philippe-Auguste, Louis, qui était à Moncontour, à reculer au nord, baltit les bourgeois de Nantes, qui voulaient l'arrêter, passa la Loire et entra dans Angers. Mais, pendant qu'il assiège la Roche-aux- Moines, le prince héritier, Louis, revient (24 juin) sur ses pas avec des secours fournis par son père; il oblige Jean à repasser la Loire et poursuit les Anglais en déroute jusqu'à la Rochelle, d'où ils se rembarquent bientôt en juillet.

4 Guill. Brit., Rec., XVI, 162.

C'était juste à ce moment, c'est-à-dire quand tout avait manqué au Midi, que l'empereur Otton ramassait enfin au fur et à mesure de leur arrivée sur la frontière du nord, les contingents armés de son frère, le palatin du Rhin, des dues de Limbourg, de Brabant, des comtes de Flandre, de Boulogne, de Hollande et ralliait 6,000 Anglais amenés par le comte de Salisbury. Le 93 juillet, dans la Flandre wallonne, le long de l'Escant, il étendait son armée en une. longue ligne de Courtray à Valenciennes, sur la frontière française de ce temps. Mais Philippe-Auguste avait eu le temps de s'avancer jusqu'à sa frontière pour la défendre. 11 envoya presser Frédéric, qui descendait alors te Rhin, de hâter sa marche, pour inquiéter au moins sur ses derrières celle armée d'invasion. Frédéric était trop loin. La bataille eut lieu sans lui.

C'est sur l'Escaut, en effet, que Philippe-Auguste gagna la première victoire de la France contre une coalition. L'armée de l'empereur allemand Otton était beaucoup plus nombreuse. Mais ce n'étaient que chevaliers et soldats hollandais, anglais, allemands, saxons, réunis par l'appât du gaïn et de la solde. Philippe-Auguste, ayant à ses côtés un chevalier de l'ordre des Hospitaliers, devenu évêque de Senlis, Guarin, commandait une armée moins nombreuse mais vraiment déjà nationale. Elle se composait surtout des milices des communes du Nord de la France, appuyées par des chevaliers dévoués au roi, parmi lesquels on distinguait Mathieu de Montmorency. C'est entre ces deux armées que se débattirent les questions les plus importantes du temps: en France la rivalité de Philippe-Auguste et de Jean sans Terre, celle du roi contre ses vassaux du Nord; en Allemagne la luite d'Otton IV et de Frédéric, enfin la suprématie du pape dans les affaires de l'empire et même de l'Europe.

Questions complexes au milieu desquelles la situation des intéressés n'était pas toujours bien nette! Celle du roi Philippe-Auguste était simple. 11 défendait contre Jean sans Terre et contre Otton, deux étrangers, et contre des vassaux rebelles, une cause nationale, française. La nation et la nouvelle dynastie étaient déjà identifiées l'une

«à l'autre. Otton, avec des Allemands et des Anglais, qui

» combattirent plus pour leurs ambitions et leurs convoitises ersonnelles que pour lui, transporlait en France une question allemande, qui avait un autre représentant en Allemagne, Frédéric. Pour le pape, protecteur de Frédéric en Allemagne et suzerain de Jean en Angleterre, opposés l'un à l'autre, il faisait, après tout, en même temps que pour Frédéric, des vœux pour la France. Olton en effet menaçait d'enleverses biens au clergé de France, comme il avait fait en Italie et même en Allemagne; et le pape ne pouvait s'assurer queJean sans Terre, vainqueur, fût toujours obéissant à l'Église et à lui son suzerain. Sur ce champ de bataille, le prestige du pape, la puissance de l'Église étaient aussi en jeu.

Le 95 juillet de l'année 1214, le roi de France, quoiqueavec une armée moins nombreuse, se décide à prendre l'offen= sive. De Péronne, il franchit la Scarpe, affluent de l'Escaut, avec son avant-garde, et se dirige sur le bourg de Bouvines don il saisit le pont, sur la Mark, petit rivière qui se jette dans la Lys au-dessus de Lille. Son but était de s'emparer de Tournay, pour couper en deux l'armée ennemie, étendue de Courtray à Valenciennes. L'armée française avail passé, quand l'empereur Otton, voyant le danger, dirige son aile gauche, le long de l'Escaut, vers la Scarpe, pour tourner l'aile droite française. Deviné à son tour, Philippe-Auguste donne l'ordre de rebrousser chemin pour reprendre sa po-

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sition d'auparavant. Alors Otton IV se décide à attaquer le pont de Bouvines pour y couper l'armée française en retraite où l’enfermer dans une position désavantageuse entre l'Escaut, la Scarpe et la Mark. Maître Guarin, qui faisait office de maréchal de camp pour Philippe, occupait en force le pont de Bouvines et les bords de la Mark, pour assurer la retraite de l'armée française vers Lille et choisir un champ de bataille plus favorable. Mais les milices raz <aises avaient à peine commencé à repasser le pont ques l'avant-garde d'Otton arrive. Philippe-Auguste arrête alors le mouvement de retraite et ordonne de faire face à l'ennemi pour vaincre là ou mourir. C'était le 27 juillet, un dimanche, jour où ordinairement on ne livrait pas bataille, Mais Olton LV, excommunié, n'en avait cure.

L'importance de cette bataille dans les grandes affaires françaises et allemandes de ce lemps, la présence de deux souverains, de tant d'hommes de races différentes, qui se disputaient le passage d'un pont étroit de bois, sur une petite rivière; le nombre des combattanis, qui a élè exagéré et qui atteignait environ 40,000 hommes du côlé de Philippe-Auguste, et 75,000 de l'autre, ont entouré ce fait de légendes à la faveur desquelles des historiens français surtout, même rapprochés de l'événement, se sont donné carmère. Comme il s'agissait peut-être pour Philippe-Auguste de sa couronne, on raconte qu'il l'offrit pour prix de leur courage à ceux de ses grands vassaux qui la défendraient avec lui. IL invoqua au moins sur ses armes, dans cé moment solennel, la bénédiction de Dieu, contre celui que le pape avaitexcommunié et qui menaçait Les biens de l'Église; et, ramenant l'orillamme contre l'ennemi, par dessus le pont de Bouvines, il se plaça au centre de son armée, en

face des Allemands d'Otton ; sur son ordre, le vicomte de Toue V. 10

146 [2 RÈGNE D'OTTON 1v (1208-1218)

Maline et le vicomte de Saint-Pol, avec des chevaliers et des lanciers de Soissons, marchèrent {contre les Flamands et contre les Anglais commandés par le comte Ferrand de Flandre, par Guillaume de Salisbury et par le comte Regnaud de Boulogne; enfin le comte de Bourgogne tint tête aux chevaliers et aux gens du Hainaut et du Brabant.

Aux ailes, les plus vaillants chevaliers des deux partis, Eustache de Malines, Buridan et autres encore, après avoir brisé leurs lances ou leurs épées, se frappent de leurs masses ou de leurs poignards et roulent dans leur impénétrable armure, sous les pieds des chevaux. Au centre, entre Allemands et Français a lieu la plus terrible mêlée. La bafaille que commandait sur ce point le roi de France, était un peu découverte par l'aile gauche, qui commençait à plier sous l'effort du comte de Flandre et des Flamands, quand les milices descommunes de Corbie, d'Amiens, de Beauvais, de Compiègne et d'Arras, vinrent se ranger devant le roi et devant l'oriflamme. Olton, furieux contre ces paysans, se jette sur eux avec ses chevaliers allemands. Il voulait atteindre le roi Philippe-Auguste pour vider sa querelle em personne. Regnaud de Boulogne, vassal français rebelle, le devance; il arrive devant son suzerain ; mais pendant qu'il hésite, un de ses gens de pied atteint du crochet de sa hallebarde la cuirasse royale au défaut du col et tire le roi de son cheval à terre; les autres gens de pied se jettent sur lui. Heureusement, l'écuyer du roi, Tristan de Soissons, le couvre de son corps, reçoit les coups; le porteur de l'oriflamme agite sa bannière; les chevaliers français accourent au-devant des Allemands. Philippe-Auguste remonte sur un autre cheval. Après cette rude et dramatique mêlée, les milices des communes se remettent en bataille.

Parmi les chevaliers français, Guillaume des Bares avec

a'autres veut à son tour atteindre Otton à travers les lances allemandes. Philippe lui-même se dirige vers la bannière d'Otton ; c'était une longue lance surmontée d'une aigle dorée au-dessus d'un dragon, traînée sur un char à quatre chevaux. Une furieuse mêlée recommence. Ollon se conduit en vrai neveu de Richard Cœur-de-Lion. Les chevaliers allemands, entre autres le vaillant comte Bernard d'Horstmar, un Saxon, se précipitent au-devant des Français ; les morts s'amoncellent autour d'Otton. Enfin le Français Pierre Malvoisin, arrive jusqu’à l'empereur, saisit son cheval par la bride; un autre, Gerard de la Truye, malgré ceux qui le défendent, frappe à coups redoublés sur la solide cuirasse impérial. Un de ces coups atteint à l'œil le cheval d'Otton, qui se cabre. Cheval et cavalier roulent à terre. Philippe- Auguste, arrivé là croit prendre l'empereur; mais le Saxon Horstmar accourt vers son suzerain, le relève et lui donne son cheval pour qu'il s'échappe avec Henri de Brabant. IL se précipite alors lui-même au-devant de Guillaume des Bares qui voulait les poursuivre avec le roi. Il le jette à bas de son cheval et lui eût fait un mauvais parti si celui-ci n'avait pas Eté sauvé à son tour par les siens. Les chevaliers allemands quittent la partie, laissant la bannière d'Otton avec son dragon brisé et l'aigle d'or, les ailes rompues, au pouvoir de l'ennemi.

Pendant que la vie des deux souverains était en jeu au centre, les Français reprennent courage aux extrémités. A gauche, où étaient les Flamands et les Anglais, le comte de Dreux, Guarin, et l'évêque mêmede Beauvais, combattant sous son armure avec sa lourde masse, pour ne pas répandre le sang, rompent la bataille du comte de Flaadre, de Guillaume de Salisbury et de Regnaud de Boulogne, L'évêque de Beauvais, d'un coup de sa masse, abat l'Anglais

Guillaume de Salisbury. Guarin reçoit à merci Regnaud, précipité de son cheval par des gens de pieds: et le comte de Flandre, Ferrand, après avoir combattu toute la journée, blessé et épuisé, tombe à terre, et, donnant le commandement de la retraite à d'autres, se laisse prendre. La victoire était complète. Les chefs de l’armée coalisée, en fuite ou prisonniers, laissaient sur le champ de bataille un nombre de morts bien plus considérable qu'il n’en était tombé du côté des Français.

La bataille de Bouvines eut une grande influence sur les destinées de la France. Elle raffermit la monarchie aux mains de Philippe-Auguste en abaïissant la féodalité, et elle affirma au Nord sa nationalité. Les destinées de l’Allemagne ne s’en ressentirent pas moins. Privé de i’appui du comte de Flandre prisonnier et de Jean sans Terre, qui fit bientôt sa paix avec le roi de France, Otton IV vit promptement sa fortune déchoir. Il s'enferma dans Cologne, où sa femme et lui furent nourris de la charité des habitants. Pour Frédéric, qui avait reçu l'aigle doré d'Otton, dont il fit réparer les ailes, et qui avait dû s'arrêter devant Aix-la- Chapelle,il reçut la soumission du mobile Henri de Brabant, auquel il donna Maëstricht en fief, celle d'Henri de Limbourg, de Juliers, de Clèves, de Théobald de Basse-Lorraine et de Henri de Bar, qu’il réconciliait, du Palatinat du Rhin, qu'il donna à un fils de Louis de Bavière, de l'Alsace, où il prit le château de Trifefs. De là, par Metz, dont il apaisa les querelles intérieures, il arriva à Bâle en novembre, où il reçut l'hommage du comte de Bourgogne qu'il nomma son vicaire-impérial pour tout le royaume d'Arles. Sans avoir combaltu, Frédéric II recueillait à travers l’Allemagne, en courant, tousles fruits de la victoire de son allié.

De loin même, les adhésions vinrent à Frédéric. Walde-

mar de Danemark, qui ne cherchait dans les divisions, de l'empire que la poursuite de ses intérêts, profila de l'affaiblissement d'Otton pour soutenir contre lui sa créature à l'évêché de Brême, forçga à l'hommage le comte de Schwerin et chassa en amont de l'Elbe, en lui fermant Slelin et la Poméranie, le margrave de Brandebourg. Frédéric en profila habilement, Dans la Diète même de Metz, avec le consentement du roi de Bohême, des ducs d'Autriche et de Bavière, du margrave de Misnie présents, il céda au roi de Danemark tout le pays au delà de l'Elbe inférieur, qui avait été soumis par lui ou par ses ancêtres dans la Slavie. Quelques historiens modernes de l'Allemagne ont blâmé cette cession, dont le roi de Danemark se hâta d'obtenir la confirmation solennelle par le pape Innocent. Un souverain, issu du Midi, de la Souabe, tenait moins à conserver ces terriloires éloignés à l'empire; et l'Église, dans un temps où l'idée de la nationalité allemande était si peu répandue, était heureuse de terminer des querelles séculaires sur ces frontières éloignées, et au profit de son protégé. En tous cas, Frédéric se trouvait par là à même de pousser sa victoire jusqu'au bout contre celui qu'on appelait déjà l’empereur sans empire; et il le fit, en 4216, en reprenant les deux villes d'Aix-la-Chapelle etde Cologne, surlesquelles flottait encore dans ces contrées la bannière de son ennemi, Ce fut la fin de la campagne.

Le 24 juillet de cette année, en effet, les partisans de Frédéric, l'emportant daus la ville d'Aix-la-Chapelle toujours assiégée, lui ouvrirent leurs portes. Le lendemain, 25, l'archevêque de Mayence, Siegfrid, en l'absence des deux compétiteurs qui se disputaient le siège de Cologne et qui étaïent absents, couronna roi de Germanie, pour la seconde fois, le descendant de Barberousse, âgé alors de vingt etun

ans. C'était un fait important. Le couronnement se faisait au lieu consacré par l'usage, quoique sans les insignes de l'empire aux mains d'Otton. Les conseillers du jeune prince s’efforcèrent de lui donner encore un caractère plus grand de légitimité par les cérémonies dont ils l’entourèrent. Le 27juillet, dans lavieille basilique de Charlemagne, on descendit dans le caveau du grand empereur, dont il ne restait plus que les ossements depuis la visite que l'empereur Otton I y avait faite vers l'an 1000; on transporta ces illustres restes dans un nouveau cercueil arlistement travaillé. Frédéric, après avoir dépouillé ses habitsimpériaux, en cloua lui-même le couvercle. La ville d’Aix-la-Chapelle, à celte occasion, reçut la confirmation de tous ses privilèges, et, comme des missionnaires d'Innocent III, toujours possédé de l'idée de la croisade, étaient arrivés là aussi, Frédéric en leur présence et à l'étonnement de tous, sans avoir été sollicité, proprio motu, prit solennellement la croix pour « témoigner, dit-il, de sa reconnaissance à Dieu de tous les bienfaits qu'il en avait reçus ;» les ducs de Ba-

vière, de Brabant, de Limbourg, de Lorraine, de Meran, l'archevêque de Mayence, les évêques de Liège, de Bamberg, de Strasbourg, de Passau et beaucoup d'autres qui se trouvaient là, l'imitèrent. C'était encore un triomphe de l'Église ;la victoire de son protégé semblait tourner au profit de la chrétienté.

L'effet de cette cérémonie fut très grand. Lorsque Frédéric, le 3 août, se dirigea de Neuss sur Cologne, les bourgeois eussent pu résister encore longtemps derrière leurs fortes murailles, comme ils avaient fait encore récemment à Philippe de Souabe. Ils laissèrent celte fois entrer l'archevêque de Metz et le duc de Brabant qui ménagèrent un accommodement. Les bourgeois payèrent les dettes d'Ot-

ton IV et lui donnèrent 600 marks pour qu'il partit avec sa femme cachée sous une robe de moine. Tandis que celuiei gagnait Brunswick, dans son duché de Saxe, Frédéric entra, le 4 août, dans Cologne, qui achevait de le rendre maître de tout le cours du Rhin et du nord-ouest de l'empire. Otton de Brunswick chercha vainement ensuite à se relever. 11 prétendit avec son frère soutenir dans Brême l'évêque qui était son partisan et tenter une invasion en Holstein. Battu par le roi de Danemark, il rentra dans Brunswick et dans ses domaines, qu'il vit souvent ravager par l'archevêque de Magdebourg et par Frédéric. Peu à peu le margrave de Brandebourg, la ville de Brême, qui reçut l'évêque du pape, l'abandonnèrent. Reconnu seulement par son frère Henri et par ses Saxons fidèles, Otton resta inébranlable etrongeant son frein, comme une protestation guelfe, dans sa ville de Brunswick; mais un jour il prit fièvre en allant à Harzbourg et s'administra à trop forte dose une potion, dont il mourut. Les détails de sa fin, recueillis par un témoin oculaire, ne sont pas sans intérêt. Sentant sa mort prochaine, le fils de Henri le Lion eut recours à l'Église, à laquelle il avait ant fait la guerre. Au milieu même de ses luttes contre le pape, il avait fait des fondations pieuses, pour avoir le secours divin, même sous Yanathème et l'interdit ; ce qui était cependant une nouvelle faute contre l'Église, Dans les affres de la mort, persuadé encore que son salut était entre les mains de l'Église, iltit venir le prieur des Cisterciens d'Halberstadt. Entre ses mains, il jura obéissance aux volontés du pape, s'il revenait à la santé, reçut l'absolution et les derniers sacrements. Ce ne fut pas sa dernière pénitence :; la maladie persistant, le lendemain, en présence de l'impératrice et de quelques prêtres, étendu sur le plancher, devant le prieur, il con-

fessa encore ses péchés contre le pape; il reconnut qu’il avait pris la croix, la fit détacher de son col, où elle était encore, par sa femme, avoua que le diable l'avait détourné de l'accomplissement de son vœu, et se fit administrer la discipline jusqu'au sang au milieu des chants du Miserere. Après avoir donné cette satisfaction cependant, transporté épuisé sur son lit, il dit encore à haute voix qu'il avait été « canoniquement élu etsolennellement promu empereur »1 : pour sauvegarder sa mémoire et ses droits, il fit son testament, dans lequel il laissait quelques legs à ses serviteurs : et, enfin, il déposa les insignes de l'empire entre les mains de son frère Henri, en lui recommandant de ne les remettre, et dans vingtsemaines seulement, qu’à celui que les princes éliraient unanimement ou à celui qui était déjà élu, si tous se réunissaient à Ini, et sous condition qu’on conserverait son patrimoine guelfe à sa famille. Il expira le surlendemain 49 mai 1218, à trente-six ans. Il fut enterré, comme il l'avait voulu, dans ses habits royaux, la couronne en tôte, le sceptre dans une main, l’épée au côté, dans l'église de Saint-Blaise à Brunswick, devant le chœur, où ses ancêtres etsa première femme, Béatrice de Souabe, reposaient déjà.

Voilà bien une mort qui jette une vraie Inmière sur le caractère des hommes de ce temps, ainsi que sur l’opini4treté persistante de leurs luttes. Ce fils du guelfe Henri le Lion, l’adversaire de Frédéric Barberousse, adversaire luimême de Frédéric 11, élevé par l’Église et pour l'Église, dont il devait être le soutien, faitempereur à Rome par la papauté, puis devenu son adversaire, renié alors et aban-

{ V. la Narrasio di lestamento et morte Oltonis, origin. guelfe, III, 840, rédigée par un témoin oculaire pour l'impératrice et retrouvée daus un couvent du Brabant : Salvo imperio ad quod canonice sum electus et solemniter provectus.

donné par l'Église, qu'il voulait dépouiller, détrôné par le Saint-Siège, qu'il tentait de spolier, deux fois parjure à ses serments, à la fidélité jurée à Innocent III et à la croisade promise au Christ, insolent et ironique dans la bonne fortune, indomptable dans la mauvaise, bravant l'anathème dans la lutte avec la conscience de l’avoir mérité, rejeté hors de l'Italie, battu à Bouvines, abandonné par l’Allemagne et traqué plusieurs années comme une bête fauve dans Rrunswick, où son pèreétait mort aussi vaincu et anathème, il se réconcilie, avant sa mort, avec la mère qui l'avait béni, nourri, élevé, abaissé, excommunié, châtié! Il se fait frapper de verges à terre, comme le Christ, dont il n'avait pas voulu être le soldat, pour mourir au moins sous la protection de ce signe qu'il n’a pas servi, contrairement à ses engagements. Homme, chrétien, il se sent pécheur ; en se déclarant coupable envers l'Église et en se soumettant à ses lois de pénitence, il en espè-e le pardon : pour l'obtenir, il courbe son corps sous son fouet et recourt à la miséricorde de ses cérémonies ; mais, roi, élu par son peuple et empereur désigné, accepté, proclamé à Rome par la papauté, il se réclame encore de ce droit supérieur de souveraineté qui Pa une fois consacré. Il oppose son droit divin aussi à celui du pape : il croit en porter la marque indélébile, et, en courbant l’homme et le chrétien sous la verge de l’Église et de la papauté, il relève encore au-dessus d'elle sa tête ceinte de la couronne impériale qu'il tient de Dieu. Étrange et cependant conséquente contradiction, qui était celle de la société d'alors et qui la condamna si longtemps à ces lattes sans issues et toujours à recommencer, où devaient s'abfmer au moyen âge l'empire allemand et la papauté romaine !

es

[A4 Le concile de Latran en 1245. — Fin d'Innocent II (1516).

Le puissant pape Innocent 1H, dont la politique avait triomphé à Bouvines et à Muret, ne vit entièrement terminés ni le schisme impérial par la mort d'Otton IV, ni la croisade entreprise par les croisés français du Nord, contre les Albigeois du Languedoc. Il s'était proposé de faire régner la paix dans la chrétienté, pour faire la guerre sainte en Orient, et cette paix intérieure entre les chrétiens le fuyait toujours.

En Allemagne déjà, le jeune roi d'Allemagne Frédérie, pressé par le pape de quitter la couronne de Sicile, comme il l'avait promis, se refusait à le faire, avant d'avoir été couronné à Rome, et il promettait seulement de mettre un régent capable à Palerme, pour gouverner sous l'autorité pontificale. IL n'en fallait pas davantage pour perpétuer en Italie, au nom de l'empire ou du Saint-Siège, les éternelles rivalités des seigneurs contre les villes et des villes entre elles. Le revirement subit d'Innocent HI, qui avait passé du guelfe Otion IV au gibelin Frédéric Il, en produisant la plus étrange interversion des idées el des mots, des principes et des personnes, mellait le comble à la confusion, Tandis que, au centre, le pape reprenuit le gouvernement de Rome “et du patrimoine , les républiques de la Toscane et de la Romagne, fidèles à leurs principes, comme Florence et Bologne, reconnaissaient le protégé du pape, en dépit des seigneurs des Apennins. Mais, en Lombardie, les villes de Pavie, Parme, Modène, Reggio, autrefois impériales, reve= naient au pape allié d'un gibelin, tandis que la ville de Milan se refusait encore à voir dans Innocent III le successeur

d'Alexandre III, parce qu’elle ne voulait pas reconnaître le petit-fils de Barberousse; et, dans la marche de Trévise, la maison d'Este à Ferrare proclamait Frédéric et donnait la main à Pavie, tandis que, à Vérone, la maison de Romano s'alliait avec Milan. On se heurtait dans les ténèbres, seigneurs contre bourgeois, citoyens contre concitoyens, gros bourgeois contre gens de pelits mêtiers.

En Europe, mêmes contradictions ! Après la croisade des Albigeais, le comte Raymond de Saint-Gilles qui vivait en bon catholique à Toulouse, envoyait son fils réclamer contre la confiscation de ses biens auprès du roi de France et du pape. Les comtes de Foix, d'Albret et de Comminges, spoliés sous prétexte d'hér en faisaient autant. Ce n'était pas sans des cris d'agonie qu'expirait une société brillante, toute une civilisation foulée aux pieds par des fanatiques et des spoliateurs. Plus loin, en Angleterre, le roi Jean, le nouveau vassal d'Innocent's'écriait: « Depuis que je me suis réconcilié avec Dieu et que je me suis soumis à l'Église, rien ne me réussit. » En effet, les barons anglais, las de la tyrannie du successeur de Richard, appuyés même par Etienne Langon, archevêque de Cantorbéry, imposaient au roi, les armes à la main, la reconnaissance de leurs privilèges et libertés, avec la grande Charte. Jean en appelait au pape, son suzerain, pour qu'il excommuniäl ces rebelles; et il rassemblait des mercenaires sur le continent pour les châtier. Honteux de favoriser un souverain si peu digne d'estime, Innocent aurait voulu au moins transformer en paix définitive la trêve signée, après Bouvines, à Chinon, entre les deux rois d'Angleterre et de France. Mais Philippe-Auguste s'y refusait; sans oser, lui-même, profiter des embarras de son ennemi, il laissait son fils Louis rassembler de l'argent et des troupes pour passer en

Angleterre. Quoi! tant de victoires remportées n'amèneraient point la paix! L'armement de la chrétienté, rêvé par Innoceff depuis le commencement de son pontificat, échapperait-il toujours à ses efforts! Tout ce que le pape obtenait de Philippe-Auguste c’est que Louis détournât sur le Midide la France, et dans des vues de pacification, les soldats qu'il avait rassemblés. Voilà pour l'état politique de l'Europe chrétienne.

L'état moral, si troublé au commencement du pontificat d'Innocent IIL, n’était pas meilleur. Du Languedoc et dela Provence, l’hérésie avait passé les Alpes, et, sous la forme et le nom des Patarins et des Catharins, faisait rage en Italie, grâce aux souvenirs d'Arnaud de Brescia, et surtout dans la Lombardie si souvent agitée par les querelles des pouvoirs temporel et spirituel.

11 est vrai, à ce moment même, pour défendre l'Église contre ces attaques qui pouvaient ébranler le grand édifice ecclésiastique, le ferment de l'esprit catholique du moyen âge retrouvait aussi, dans l'initiative de nouvelles créations monastiques, les forces d'abnégation et de discipline, d’enthousiasme et d'organisation, qui lui étaient nécessaires. Les Catharins et les Patarins, comme les Albigeois et les Vaudois en France, avaient opposé à l'Église infaillible, riche, féodale, politique, organisée, l’indépendante parole, la pauvreté de Jésus, l'égalité, la liberté de la primitive Église. Le mysticisme, renaissant dans l'Église même du xure siècle, venait se mettre au service du Saint-Siège menacé. En Italie, le fils d’un marchand, vendant ses biens terrestres pour acquérir le trésor du ciel, le mystique François d'Assises, était venu prêcher aussi le renoncement, la pauvreté, le divin amour aux hommes et à toute créature, aux loups rapaces, comme aux petits oiseaux, ses frères ; il en-

traînait les foules curieuses, avides, et répandait aussi, comme Jésus, ses douze disciples dans toute la péninsule. Ailleurs, en Espagne, Dominique, plus fait pour l'action et pour la lutte, emporté par l'Apre désir de rivaliser de vertus et de dévouement avec les ennemis de l'Église, avait mis son ardeur fiévreuse au service de l'évêque de Toulouse Foulques et de Simon de Montfort. Il frappait de son front les dalles en priant dans une petite chapelle, non loin de Muret, pendant que se livrait la bataille où succombait l'hérésie. 11 donnait le signal de la chasse aux hérétiques et de la persécution. Créateurs tous les deux, quand les ordres cloîtrés et méditatifs de Cluny et de Cîteaux déclinaient, de milices de moines ambulants, erranls, vivant d'aumônes; mendiants, faisant vœu de ne rien posséder, pour éviter la corruption, l'un ramenait à l'Église par l'amour ceux qui s'en écartaient, !’autre armait le bras séculier contre les rebelles à la foi. Grâce à ces deux grandes forces, avec lesquelles on conduit les hommes, l'enthousiasme et la terreur, François et Dominique étaient destinés à exercer une grande action sur leur temps.

Étonné d'abord de voir naître à l'Église ces nouveaux fils dont le zèle pouvait dépasser ou compromettre ses desseins, hésilant à les reconnaître, Innocent frappe quelquefois un peu au hasard, dans l'ardente mêlée des hérétiques et des zélateurs, des guelfes et des gibelins, des hérétiques eldes croisés, des Allemands, des Français, des Anglais, de Philippe-Auguste et de Jean sans Terre. C'est sans doute le sentiment de cet embarras et de cette impuissance qui le décide à convoquer à Rome un grand concile, pour l'aider à résoudre tant de questions qui intéressaient la religion et la politique, l'Allemagne et l'Italie, la France et l'Angleterre, l'empire latin de Constantinople, enfin le

royaume de Jérusalem et l'Orient, c'est-à-dire toutes les grandes affaires de ce temps.

Ce concile est de la plus haute importance pour l'Allemagne aussi bien que pour l'Enrope. Il marque l'apogée et cependant l'impuissance de l'autorité pontificale et de l'Église, au moyen âge. Des siècles avaient contribué à élever cet étonnant édifice de la hiérarchie catholique, au faîte duquel se trouvait Innocent. Rien ne pouvait s'accomplir, dans les limites de l'Occident et même de la chrétienté, sans la coopération d'Innocent et de l'Église. De la plus grande à la plus petite affaire tout partait de Rome et tout yrevenait. Par le droit généralement reconnu alors de l'appel au Saint-Siège, dans les choses ecclésiastiques et même souvent politiques et civiles; par l'envoi de légats du pape, où de commissaires et mandataires particuliers, sur les lieux où il y avait litige, le pouvoir des évêques avait partout diminué, et l'aulorité des rois s'était abaissée, en proportion de l'élévation de celle du Saint-Siège. Innocent le proclamait lui-même. Et les contemporains semblaient le reconnaître par la bouche de celui qui disait: « Jacques, le frère du Seigneur, a laissé à Pierre non seulement l'Église universelle, maistout le siècle à gouverner.» Et cependant la convocation même du concile qui s'ouvrit, le 4er novembre 1215, à Rome, était un aveu que seul le Saint-Siège ne pouvait pas tout.

Innocent eut au moinssous sa main la plus grande assemblée chrétienne qu’on eût jamais vue. Soixante etonze primats et métropolitains, dont les patriarches de Constantinople et de Jérusalem, quatre cent douze évêques, huit cents

4 Jacobus frater Domini Petro non solum universam Ecclesiom sed totum reliquit seculum gubernandum.

abbés ou prieurs, ainsi que les ambassadeurs des souverains d'Allemagne, de France, d'Angleterre, d'Aragon, de Castille, de Hongrie, de Chypre et de Jérusalem y assistaient. Rien que la‘présence des ambassadeurs prouve qu'à celte époque un concile n’était pas seulement appelé à résoudre desquestionsreligieuses, mais aussi des questions politiques. Les unes et les autres n'étaient-elles pas d'ailleurs tellement enchevêtrées, qu'il était impossible de lesséparer? C’est le caractère du temps. Par le rôle même que jouaient le pape et l'Église dans les affaires temporelles, ce concile était aussi une assemblée politique. Innocent comptait beaucoup sur son concours pour l'accomplissement de lous ses désseins. 11 le présida. Il y était le seul souverain ; les autres couronnes n'y étaient représentées que par ambassadeurs. Ce fut le triomphe d'Innocent, peut-être sa faiblesse.

Le discours avec lequel Innocent ouvrit le concile, établit mieux encore que la composition de l'assemblée la connexité de la religion et de la politique à cette époque. Il se proposait, dit-il, en un langage mystique qui était familier älui et à ce temps, mais qui laisse bien Lout entrevoir, « de célébrer avec ses frères une triple pâque : la première, matérielle ;ce n'était ni plus ni moinsque l'exode des chrétiens armés en Orient, la croisade, pour délivrer Jérusalem profanée par la présence des descendants d'Agar. La seconde, spirituelle, c'est-à-dire la réforme de l'Église et l'anéantissement de l'hérésie; quand la maison même du Seigneur, en effet, est atteinte, tout n'est-il pas ébranlé? quand le prêtre, l'oint pèche, le peuple ne pèche-t-il pas, l'hérétique ne lève-t-il pas la têle ? ne faut-il pas frapper de manière à guérir, et mettre à mort afin de vivifier, suivant l'exemple decelui qui a dit :« Je mettrai à mort et je vivifierai, je frapperai et je guérirai. » La troisième pâque,

l'éternelle, élait, après une tâche bien remplie, le passage du travail au repos, des ténèbres à la lumière, de la douleur à la joie, de la mort à la vie, à l'éternité! »

On ne sait pas sous quelle forme on procéda aux délibérations, ni quelle part lesambassadeurs laïques y prirent. Il y eut seulement quatre séances générales, le 14 septembre et les 15, 20, 30 novembre? Soixante-douze décrets y furent rendus et ont été recueillis. Ces décrets constituent ce qu’Innocent, dans son langage, appelle la pâque spirituelle ; ils sont la plus haute expression de la conception idéale de ce royaume de Dieu que la papauté prétendait réaliser sur la terre et qui, avec Innocent 1II, fut si près d'être une vérité. « Le pape y est représenté comme le représentant visible, sur la terre, du Dieu invisible, infoillible dans les choses de la foi et tout-puissant dans les choses de ce monde. Selon la doctrine, arrivée alors à son développement, le clergé, dans son ensemble et partous ses membres, a le pouvoir de renouveler, dans le sacrifice de la pâque célébrée chaque jour par sa main, le miracle de lagrâce que le Sauveur a apportée au monde. Il est bien ainsi le médiateur entre l’homme et Dieu, entre la terre et le ciel; c'est une castespéciale, une humanité supérieure, qui participe du divin qu'elle fait descendre sur la terre, pour le communiquer au reste des hommes. Dépositaire et dispensatrice de cette vérité. dont elle détient la révélation, et de cette vie d’en haut, dont elle disposeici-bas, l'Église est indépendante, sous ses propres loïs. Elle est constituée en hiérarchie dominante de prêtres, qui tiennent par leur chef au Seigneur invisihle. La discipline de cette hiérarchie est-il est vrai, rigoureusement maintenue, la conduite des prêtres sévèrement surveillée, —au moins Innocent et le concile en ont la volonté sincère ; — mais toute infraction de la pensée et de

la croyance à ce que l'Église enseigne est une opposition à sa volonté, une séparation, une hérésie, une révolte, un crime contre Dieu. Si le seigneur spirituel la condamne, le seigneur temporel a le devoir de la poursuivre de la perte des biens et de la vie du coupable. La révolte contre le Souverain élernel n'est-elle pas plus coupable que la révolte contre le souverain temporel ? Le seigneur est-il hérétique ou néglige-t-il de poursuivreles hérétiques, le pape délivre ses vassaux du serment de fidélité ; iltransfère sonter« ritoire à d'autres princes chrétiens. Car, le but temporel de la chrétienté étant de faire la guerre aux Infidèles, l'hérésie est une trahison contre la chrétienté.

C'est par là que la société temporelle dépend de la spiri= tuelle, et qu'elle tombe sous sa loi. Le laïque, même prince, ne saurait, en effet, être arbitre des matières, nijuge des personnes ecclésiastiques. Celles-ci sont au-dessus de lui; et le prêtre ne peut prêter hommage à aucun prince temporel, au moins de sa personne: cur, il ne relève que de Dieu, et ses biens, pour lesquels il promet fidélité, ne peuvent être transférés, vendus, sans l'autorisation de son supérieur. Toute usurpation contre les droits de l'Église et tont atlentat contre la personne ‘de ses prêtres, tombent donc sous les sentences ecclésiastiques.

Jamais les prétentions cléricales de l'Église, non seulement à l'indépendance, mais à la supériorité sur la laïcité méme n'ont été portées plus haut. Les décrets du concile de Latran, en 1245, en sont l'apogée. Comment s'étonner ensuite que celle théocratie ait voulu rester la maîtresse de la politique intérieure et extérieure de la chrétienté !

La conservation, l'extension même du royaume de Dieu estle premier devoir de celui qui le représente sur la terre,

C'est pour cela d'abord qu'Innocent profile de la vacance du Towe V; it

siège de Constantinople, pour y nommer et consacrer luimême un patriarche latin, Gervasius, qui prendra rang après lui. La croisade tant désirée par le pape est ensuite proclamée solennellement, dans une séance générale du concile, et l'ordre est donné à tous les patriarches, archevêques, abbés, etc., de la prêcher, toutesaffairescessantes,et de conjurer les rois, ducs, princes, comtes, seigneurs, bourgeois d'y contribuer de leurs personnes ou de leurs biens. Le rendezvous est fixé au 1° juin de l’année suivante, dans les villes de Brindisi et de Messine. Le pape promet d'y contribuer pour sa part et de surveiller l’'embarquement en personne. Pour assurer l'exécution de l’entreprise, la paix est ordonnée entre tous les princes et peuples chrétiens pour quatre années. La guerre entre chrétiens étant un vol de leur sang fait à Dieu, les tournois même sont interdits ; la personne et les biens des croisés, devenus sacrés, sont mis sous la protection de saint Pierre. Pour réchauffer l’enthousiasme religieux, par la prédication, entrainer les hésitants, surveiller les dissidents, effrayer les hérétiques, qui entravent l’action au dehors du royaume de Dieu, Innocent rattache à son service les deux nouveaux serviteurs de l'Église, qui avaient commencé déjà leur œuvre d’édification et de lutte, François et Dominique. Il prépare le règlement des frères prêcheurs et mendiants destinés àagir surtout sur les foules; il consacre le premier ordre lui-même (Dominique étant présent alors à Rome), et il prépare la confirmation du second par son successeur !.

Pour rétablir l'unité, la paix, entre les chrétiens, et préparer la guerre au dehors contre les Infidèles, le pape Inno-

{ Potthast, Reg. pont., p. 437. Hefele, Hist. des conciles, V, 771; 810, Op. Innocentit.

cent évoque enfin devant le tribunal du concile, le jugement des différentes querelles qui divisaient les souverains, les peuples et les villes de la chrétienté. C'est la part politique de son œuvre.

La plus importante de ces querelles était sans contredit Ja dispute de l'empire entre Otton IV et Frédéric, Elle n'était .point encore terminée alors, Otton se prétendant toujours empereur à Brunswick. Les deux rivaux avaient eu leurs partisans et leurs fondés de pouvoir au concile. L'archevèque Berard de Palerme, qui s'était donné beaucoup de mouvement depuis deux ans des deux côtés des Alpes, le comte de Montferrat et les députésde Pavie, récemment revenus d’Allemagne, y représentaient Frédéric. Les députés de la villede Milan, qui, dans la guerre de Lombardie, avait essuyé défaite sur défaite, tenaient pour Otlon IV, qui, de Brunswick, promettaitencore par leur bouche de se soumettre à l'Église. Ceux-ci voulurent parler, mais le comte de Montferrat prétendit qu'on ne leur donnât pas la parole. « Otton, disait-il, n'a jamais observé ses serments; il tenait encore alors un évêque prisonnier ; les Milanais étaient les complices d'Oton, et comme patarins, où fauleurs d'hérétiques , excommuniés.» Des raisons on en vint bientôt aux injures. Innocent leva la séance ; dans la séance suivante, il confirma l'excommunicalion, la déposition d'Otton, et confirma le choix que les princes allemands avaient fait de Frédéric I pour futur empereur.

La querelle de Jean contre ses barons vint ensuite, Le roi Jean avait gagné les légats de son suzerain, contre les seigneurs laïques et ecclésiastiques. Circonvenu ou mal informé, Innocent prit fait el cause pour son royal vassal ; il confirma l'excommunication lancée par les légats contre les baronset même excommunia le fils de Philippe-Auguste,

Louis, qui faisait de nouveaux armements pour passer en Angleterre,

L'affaire des Albigeois donna lieu, en consistoire devant le pape, aux scènes les plus vives. Les comtes de Toulouse, le père et le fils, les comtes de Foix et de Comminges se précipitèrent aux pieds du pontife. Celui-ci les releva avec bonté et écouta leur plainte. Ils trouvèrent des défenseurs. Un prêtre de l'église de Lyon accusa l'évêque de Toulouse d'avoir déjà fait tuer dix mille hommes et ne ménagea pas davantage Simon de Montfort. Innocent tenait surtout, dans l'intérêt de la croisade du dehors contre les Infidèles, à terminer celle contre les hérétiques; il voulait restituer ses biens au vieux comte de Toulouse où au moins à son fils. Les évêques du Midi de la France se récrièrent; la majorité, solidaire des évêques languedociens, crut toute l'autorité de l'Église ébranlée, si l'on infirmait leur jugement. Elle confirma la déchéance du vieux comte, qui n'obtint que quatre cents marcs pour son entretien et celui de son fils, que le pape promit de dédommager en Provence.

Ces querelles politiques aigrirent d'ailleurs les esprits et montrèrent plus d'une fois à Innocent qu'un souverain absolu dispose difficilement d'une assemblée aristocratique qu'il préside. S'il se croyait des droits, comme grand pontife, les princes de l'Église ne s'en croyaient pas dépourvus. Les affaires les plus importantes, Innocent était obligé de les soustraire au grand jour du concile, pour les traiter en commission particulière ; et, là encore, il n'était pas toujours le maître. Ce n'étaient pas seulement les violences, les excès révoltants des croisés, dans le Languedoc, qui pesaient sur l'âme du pontife. On accusa devant lui le cardinal anglais Robert Courçon, légat en France, et qui y prêchaitla troisième croisade avecardeuret avec succès, d'avoir

gardéune partie de l'argentiqu'on lui avait remis à cet effet. Etienne Longton, autre prélat anglais, qui faisait cause commune avec les barons, parut bien rarement au concile; il n'évita pas sans peine, de la part du pontife, une destitution. Enfin, le plus tôt qu'il put, le jour de la Saint-André, le 30 novembre, après avoir célébré la pâque éternelle et partagé le dernier pain avec ses frères, comme dans la prévision de sa mort prochaine, Innocent 1Ïf donna congé aux évêques du concile en leur disant : « Heureux celui qui mangera le pain dans le royaume des cieux! »

Les derniers jours que survécut Innocent I, en l'année 126, ne parurent lui apporter que des mécomptes et peutêtre le doute sur la durée sinon sur la valeur de son œuvre.

Bien des princes puissants avaient pris la croix, l'empereur Frédéric, les rois de Hongrie, de Norwège, d'Angleterre, le fils de Philippe-Auguste, Louis ; mais, bien peu d’entre eux semblaient se soucier d'accomplir leur vœu. Les diètes allemandes répétaient à leur nouvel empereur que l'intérêt de ses États devait le retenir en Europe. En effet, Frédéric songeait bien plutôt à appeler près de lui son fils Henri, qu'il faisait duc deSouabe, ainsi que sa mère Constance ; et c'est pour cela qu'il envoyait à Rome l'abbé de Saini-Gall, promettant au pape d'émanciper son fils de la puissance paternelle, de ne s'appeler point lui-même roi de Sicile, et de confier le gouvernement de ce royaume à un homme considérable jusqu'à la majorité de Henri, pour qu'il n'en advint dommage ni à la papauté ni à son héritier, précaution qui ne rassurait pas complètement le Saint-Siège !. Innocent ne devait pas voir la vraie croisade,

Mon. Germ. Leg., II, 228. Huillard Bréh., 1, 469.

dont il avait poursuivi l'idée toutesa vie, et il eut la douleur d'apprendre la mort du second empereur latin de Constantinople, Henri, fils de Baudoin, qui ne laissait pas d'enfants, mais son empire, œuvre de la quatrième croisade, dejà bien compromis.

En Angleterre, les prélats ne publièrent pas partout l'excommunication du pape contre les barons. « Pourquoi le pape, disaient-ils, se mêle-t-il des choses temporelles? estil le successeur de Constantin? » Réunis dans la ville de Londres, pour soutenir {a grande Charte, les barons pressèrent le prince Louis de France de venir se mettre à leur tête. Philippe-Auguste et son fils en délibérèrent. Le pape leur écrivilà plusieurs reprises pour les détourner de porter leurs armes contre son vassal. Devenu prudent avec l'âge, Philippe-Auguste ne voulut être pour rien dans cette entreprise; mais il laissa son fils débarquer bientôt (20 mai), dans l'ile de Thanet, en Angleterre, malgré l’excommunication d'un cardinal.

Dans le Midi de la France, Simon de Montfort, de retour du concile, demanda et reçut de Philippe-Auguste l'investiture des comtés de Béziers et de Toulouse. Mais la guerre ne finit pas pour cela. Le pape avait donné au jeune fils de Raymond le comtat Venaissin, Beaucaire et la Provence. Le jour où il fit ses adieux au pape : « Saint Père, lui dit-il, n'ayez aucun ressentiment contre moi, si je cherche à recouvrer tous mes États sur le comte de Montfort. — Quoi que tu fasses, lui dit le pape, que Dieu te donne la grâce de bien commencer et encore de mieux finir ! » Peu de temps après, en effet, quand le jeune Raymond apparaissait sur le territoire qui avait appartenu à son père, la ville de Toulouse se révoltait contre Simon et contre les Français du Nord. La guerre renaissait partout, même en

Ilalie, où les deux villes de Pavie et de Plaisance, menacées de l'interdit, si elles ne posaient les armes, préféraient subie l'interdit. La mer était plus agitée que la terre ferme, une guerre de Venise contre Gênes et contre Pise ne permettait pas aux vaisseaux des Croisés de traverser la Méditerranée.

Obsédé de ces difficultes, le pape prodiguait les excommumications, par exemple contre Louis de France : il s'écriait: « Le glaive est fourbi et aiguisé ;il est fourbi, afin qu'il brille, il est aiguisé, afñn qu'il tue.» Mais il retombait plus souvent encore dans le découragement : « Je ne vois pas, gémissaitil, comment l'Église peut échapper à tant et de si grandes complications. » Innocent voulut, malgré un affaiblissement visible, payer encore de sa personne en Italie. En 1216, il partit de Rome pour la ville de Pise, afin d'user de son crédit sur elle en faveur de la paix. Mais, à Pérouse, il fut atteint d'une fièvre aiguë, traîna quelque temps et, mal soigné par ses médecins, rendit le dernier soupir, Le 16 juillet, Agé seulement de cinquante-six ans, après avoir, dit un <ontemporain, pendant dix-huit ans, « rempli de son actiwité et de sa gloire la capitale du monde et le monde luimême, wrbem orbis et orbem.»

Selon un témoin des faits, dans la cathédrale de Saint-Laurent, où le pape mort avait été porté, le corps déjà décomposé fut dépouillé furtivement des vêtements précieux dont on l'avail revêtu, avant que seize cardinaux et quelques ævêques vinssent le faire déposer ainsi nu dans un sarcophage de marbre, près l'autel de saint Herculanum de Pérouse, qu'il avait consacré quelques jours auparavant. « J'ai de mes yeux vu, ajoute ce témoin oculaire, combien courte et vaine est la fausse gloire de ce monde !. »

* Mémoires de MAcadémie de Bruxelles, XVI, 30.

168 FIN D'INNOCENT Il

« Innocent était si puissant en paroles et en action, » dit un écrivain du temps, « que s’il eût vécu dix ans de plus, il eût amené et soumis le monde à une seule foi. » C'était peut-être exprimer une confiance exagérée même dans une des intelligences, des vertus et des volontés les plus ex- 1raordinaires qui aient été mises au service d'une puissance plûtôl morale que matérielle et qui avait la prétention de guider la civilisation de ce temps. Le prieur Gerohus de Reilenpuch, un des écrivains ecclésiastiques de l'époque, entrevoyait alors le règne de la paix universelle entre les chrétiens dans l'établissement de la théocratie romaine. Les avantages que des écrivains gibelins avaient, sous Barberousse, attribués à lamonarchie temporelle desempereurs, illes trouvait, lui, dans la monarchie spirituelle des papes. C'est cette utopie sacerdotale que le plus puissant génie de ce temps, bien fait à son image, avail tenté de réaliser,

De taille moyenne, mais de belle apparence, fort etsouple dans ses volontés, avec de la grandeur dans l'âmeet de l'astuce dans l'esprit, modeste dans le triomphe et patient dans l'infortune, ni avare, ni prodigue, aussi sévère pour l'Église qu'ambitieux pour elle, fier et indomptable avec les forts, aimant à lutter avec eux, porté au pardon avec les soumis et avec les humbles, secourable aux personnes délaissées, aux veuves et aux orphelins, instruit dans l'Écriture sainte et dans le droit canon, d'une foi ardente et d'une raison pénétrante, mystique hardi en paroles et politique entreprenant en action, doué d'une grande force de méditation et d'une activité prodigieuse, défenseur inébranlable de l'or thodoxie el ennemi juré de l'hérésie, animant tout de sa vie, dont il voulait faire pour tous, commeil s'exprime, «une résurrection, » prétendant juger tout le monde et n'être jugé par personne, ce grand prêtre, qui était en même temps nn

homme d'État, marchait au même but par les moyens les plus divers, et puisait, dans la direction du sentiment religieux des masses, dans l'application habile qu'il fit des lois à sa disposition, dans le maniement des caractères et des passions de ses contemporains, et dans le parti qu'il sut tirer des événements les plus divers, une force plus redoutable que celle des armées. Grâce à elle, il disposa des empires, des royaumes, des principautés, des églises, des hérésies, de la société politique et civile de ce temps, comme s’il avait été institué, ainsi qu'il le disait !, « au-dessus des nations el des peuples pour élever et abaisser, édifier, planter, dissiper etdétruire, en l'honneur du saint nom de son Dieu, dans l'intérêt du monde et du plus grand bien de l'Église universelle. »

Rome, l'État de l'Église, revinrent sous sa puissante main ; Tltaliesoussatutelle. L'empire, oùil faisaitet défaisaitles souverains à son gré, fut rejeté au delà des Alpes. L'Europe politique fut poussée en deux lighes ennemies par lui aux champs deBouvines, etl'orthodoxie et l'hérésie, sous diférentes bannières, aux champs de Muret. Le rêve de Grégoire VII, la réunion de l'Église grecque à Rome fut réalisée, contre toute attente, par l'établissement de l'empire latin, Le mysticisme indépendant des purs et des parfaits fut combattu par lemysticisme etpar l'äbnégation obéissanteetservile des frères mendiants, et les cris de douleur des Français du Midi étouffés sous les pieds des Français du Nord. La France, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Aragon, la Castille, la Hongrie, la lointaine Arménie reconnurent le tribunal pontifical, courbèrent la tête sous les excommunications ou les interdits du grand prêtre-roi; et Jean d'Angleterre, comme

1 Gesta Inn, © 1,

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