II
Nouvelle lutte des Welfen et des Wiblingen en Italie et en Allemagne — Philippe de Souabe et Otton 1V. — Intervention d'Innocent IIL
Lorsque le pape Innocent III contempla l'immensité de sa tâche, il s'aperçut d’abord qu'il n’était pas maître même de sa propre maison. Non seulement la célèbre et traditionnelle donation de Charlemagne, mais le patrimoine même de saint Pierre attaché au siège de Rome, comme tant d’autres domaines temporels alors à toute dignité ou fonction ecclésiastique, mais la ville de Rome elle-même ne lui appartenaient pas ; et il n’avait pas sous la main autant de puissance réelle ou de ressources qu’en pouvait avoir un archevêque de Reimsou de Mayence. Les provinces del’Église romaine étaient aux margraves impériaux allemands, installés par l'empereur défunt. Le patrimoine de saint Pierre étaitaux barons romains. La ville était au sénateur, magistrat quireprésentait la cité, ou au préfet, quireprésentait l'empereur ; elle était en proie plus encore aux barons, cantonnés aussi dans ses monuments en ruine comme dans des forteresses, etaux brigands dont les barons ne différaient guère. Après avoir annoncé l'intention de visiter les principaux États de la chrétienté, Innocent.en homme pratique et en politique habile, divisa sa tâche. Il regarda ce qu'il avait sous la main; il entreprit d'abord ce qu'il était plus opportun de faire. Il
Consacra ses premiers soins à ètre maître chez lui,à Rome
et dans ses domaines, dans l'État de l’Église, avant d’être le maître du monde; c'est la première partie de sa tâche. La double élection qui affaiblissait l’autorité impériale en
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Italie comme enAllemagne, favorisait celle entreprise. IL y avait deuxempereurs ; ou plutôlil n’y en avait pas. Le pouvoir n'étail-il pas au pape, qui prétendait remplacer l'empire ? Un nouveau sénateur, nommé par lui à la têle de la municipalité romaine et de tout ce qui en dépendait dans les environs, lui prêla un serment de fidélité fort explicile, qui réservait tous les droits de souveraineté au pape, sans porter atteinte à l'autonomie urbaine; et le pape nomma désormais les juges, justiciarios. Le préfet de la ville, Pierre de Vico, magistrat impérial, qui, jusque-là, était lié par un serment de fidélité à l'empereur, préta l'hommage lige au pape et devint désormais un fonctionnaire pontifical. Innocent HI se plut même à l’élever par les honneurs au-dessus du sénateur urbain. La soumission de tous les barons dans ce qu'on appelait plus particulièrement le patrimoine de: saint Pierre, dans la Sabine, la campagne Romaine et la Marilimesuivirent; les envoyés du pape reçurent leurs serments. de tidélité dans leurs châteaux mêmes !. Un peu de fermeté dela part d'Innocent avait suffi. Il avait repris dans Rome el dans la banlieue de Rome la place de l'empereur. La polilique le mena plus loin.
Après la mort de Henri VI et le départ de Philippe, duc de Toscane en même temps que de Souabe, il n’y avait eu em Italie qu'un cri contre la féodalité allemande, installée aussi ayecses margraves, depuis Henri VI, à Spolète et à Ravenne. Innocent ML regardait l'Ilalie comme une terre privilégiée, choïsie de Dieu, ainsi qu'autrefois la Judée, pour le servir.
A Gesla Innocentit, c. vin, etepist. 23. — Prefectum ad ligiam fidelitem recepit qui usque ad id lempus juramento fidelitatis imperatoris fueratobligalus. — Missisque nuntis per tolum ecclesiæ pa— trimonium, fecit sibi fidelitalem ab omnibus echiberi
Il écrivait dans une de ses lettres : « L'Italie a été choisie
\comme le siège des deux puissances pour que, par une dis- {position divine, elle obtienne le principatdu monde: qua dis- ‘positione divina super universas provineias principatum obtineret. » Tenu donc, par cela même, de pourvoir spécialement, ainsi qu’il s'exprime, par une sollicitude paternelle, au sort de l'Italie, le nouveau pape prit là aussi le pouvoir qui lui parut vacant par l'absence de l'empereur. Il ne craignit pas d'appeler les villes de la Marche d'Ancône, de la Romagne et de la Toscane à la liberté. Le pape Alexandre Il, sous Frédéric Barberousse, avait suivi le mouvement d'indépendance qui avait soulevé les villes lombardes contre l'empereur. Innocent, lui, se met à la tête d'une sorte de croisade de l'indépendance au centre même de la Péninsule.
Ce fut un soulèvement général des citoyens de ces villes qui avaient en horreur, comme celles de la Lombardie, le joug si dur de l'empire et son sceptre impitoyable : durum in jugo, dit Joachim de Flore, dirum in oirga, mirum in sceptro. Une sorte de revanche enthousiaste de la démocratie italienne éclata contre l’aristocratie allemande. MarkwalM@ d'Anweiler, sénéchal de l'empire, ancien compagnon de croisade de Frédéric le", et docile instrument de Henri VI, essaya un instant d'adoucir le pape en traitant avec lui. Il dut bientôt quitter Ravenne. Cette ville, ainsi que toutes celles de l’exarchat, rentrèrent avec le consentement du pape, qui aurait voulu peut-être les garder, sous la suzeraineté au moins nominale de son princearchevêque, mais avec leurs libertés. Le duc de Spolète, Conrad d'Urslingen, cerné aussi de tous côtés par la révolte, offrit tribut et hommage. Mais le pape inclinant en faveur de la liberté (in farorem libertatis declinans), ne
voulut point favoriser.en Italie, « les Germains, qui, par une cruelle tyrannie, avaient réduit ses compatriotes dans la plus dure servitude !. » Il refusa. Le margrave d'Urslingen dut se soumellre sans condition dans Narni et retourna en son pays, tandis que les villes de la Marche d'Ancône proclamèrent aussi leur indépendance. Auteur d'une révolution, au milieu de l'année 1198, Innocent, sortant de Rome, vainqueur sans avoir combatlu, parcourut les contrées délivrées en triomphe et reçut l’hommage d'Assise, de Rieti, Foligno, Todi, et, sinon d'Orviete, trop ennemie de Rome, au moins de 1 puissante Pérouse, qui dominait la montagneuse Ombrie de son sommet fortifié. Innocent aurait bien voulu en faire autant dans le territoire de l'ancienne comtesse Mathilde, dans cette Toscane dont le frère de Henri VI, Philippe, avait été fait duc. Aussi politique que hardi, il avait soin, pour attirer les villes à l'autorité pontificale, de leur laisser leurs libertés municipales, leurs juridictions et quelquefois leurs consuls comme à Pérouse. Les villes de Florence, Sienne, Lucques, Volterra, Arezzo, préférèrent néanmoins faire entre elles, à la manière des Lombards, üne confédération qui protégerait mieux leurs libertés; et Innocent se contenta de présider cette ligue et de la reconnaître comme alliée salvo semper in omni apostôlieæ sedis dominio etmandato. De ce côté, ilne recouvra que la Toscane romaine plus à sa portée, avec Montefiascone, Radicofaniet Acquapendente, qui furent réunis sous leurs recteurs ouvpodestats au patrimoine de saint Pierre. Le pape reprenait la place de l'empereur au centre de l'Italie et y redevenait une puissance politique, nationale. « Dieu nous a
AvGesta Inn. 11. c. x: Teulonicos in Ilalia confoveri qui crudeli iyrannide redegerant eos in gravissimum servitudinem,
rendu sans violence, et sans guerre, écrit-il, ce qui nous avait été enlevé par la violence et gardé par l'oppression t. »
Les circonstances parurent être bientôt aussi favorables à Innocent IIL dans le royaume de Naples et de Sicile sur lequel le Saint-Siège avait depuis sa fondation des droits de suzerain. La délivrance dela Marche de Spolète, où avait été gardé par Markwald d'Anweiler le jeune fils de Henri VI, Frédéric-Roger, avait rendu celui-ci à sa mère Constance. La reine veuve se hâta de traiter avec le pape pour assurer la couronne à son fils et l'iuhumation en terre sainte à son époux. Elle en passa par où voulait le pape. Non seulement elle renonça pour son fils au titre de roi des Romains, que son père avail voulu lui faire assurer en Allemagne ; ce qui était renoncer à l’empire. Mais elle préta pour lui l'hommage au pape et acquitta le tribut habituel du royaume de Naples. Elle déclara encore abolir les privilèges que ses prédécesseurs avaient obtenus, sous des papes précédents, contre les appels en cour de Rome, contre la convocation des conciles et contre l'envoi des légats ; elle ne conserva guère qu'un contrôle sur le choix des évêques, qui ne devaient point être institués avant d’avoir été approuvés par le roi. À ces conditions, le jeune Frédéric-Roger fut couronné solennellement dans Palerme. La reine Constance montra son dévouement à l'Église, en même temps qu'à son peuple, en éloignant de son conseil et en expulsant de son royaume les Allemands que son mari y avait mis. « Servir le pape » pour elle, ainsi que lui avait prescrit Innocent, « c'était régner. »
1Ep. Inn. 356 : Deus, quod in oppressione diu posita fuerunt per violentiam occupata, absque violentia qualibet et bellicoso congressu restiluit.
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La mort de la reine Constance, arrivée vers la fin de l'année 4198, fit plus pour Innocent. Son tils, un enfant de quatre ans, était exposé sans défense aux factions du royaume. Le testament de Constance laissait la tutelle de Frèdéric-Roger au pape, ainsi que le gouvernement du royaume : regis tutelam et curam regni commisit; il réservait seulement à Palerme un conseil de personnages ecclésiastiques. C'élait pour Innocent un nouveau coup de la Providence. 11 envoya à Palerme deux cardinaux pour exercer efficacement le pouvoir : « Cette régence ne nous a pas été donnée, écrit-il, pour que nous conquérions l'autorité au jeune Frédéric, mais pour que nous défendions le royaume. » Les cardinaux nommés entrèrent donc en Sicile, «pour consolider le royaume dans sa fidélité au roi et dans son dévouement au Siège apostolique. » Innocent 111 considéra bientôt cette régence comme arrivée entre ses mains beaucoupmoins par la volonté de Constance qu'en vertu de son propre droit : non {am ex dispositione materné quam jure regni !.
En Allemagne, la double élection de Philippe de Souabe et d'Otton IV de Brunswick préoccupait encore plus Innocent. Ce n'était pas seulement une affaire nationale, allemande; elle était chrétienne, européenne. Innocent HE y intervint avec non moins d'ambition, mais plus de prudence.
Les princes allemands, laïques et ecclésiastiques, étaient partagés entre les deux compétiteurs. Ils étaient Ottoniens
1 {nmoc, acta. — Deliberatio super facto imp. (Reg. de neg. Imp. xx). Ut ei oblineamus regnum, sed regnum Siciliæ potius defendamus.—Ep. Inn. rem. (Acta imp., u* 908) : Ut ipsum in cjusdem rejis fidelilaie ac devotione sedis upostolicæ solidemus. — Inn. EpAX/ 249: Balium quod non tam ex disposilione materna quam jure regri suscipimus exsequendum.
ou Philippiens, Guelfes ou Gibelins. PourOtton IV de Brunswick s'étaient déclarés son frère, le comte palatin Henri, qui, de retour de la croisade, agréa (gratum habuit) ce qu'on avait fait pourson frère, l'archevêque Adolphede Berg, avec la ville de Cologne et une partie de la Westphalie, le duc de Brabant, quiavait fiancé sa filleà ce prétendant, le comte de Flandre, celui de Limbourg, l’évêque de Strasbourg. En général c'était tout le Nord-Ouest; et, en outre, le landgrave de Thuringe, Hermann, fils de Louis V, quoique sa nature de poète püût le faire changer. Pour Philippe, on comptait au midi, outre la Souabe et la Franconie, le duc d'Autriche Léopold VIE, les duc de Carinthie et de Meran, le duc de Bavière et l’évêque de Ratisbonne, Conrad ; au nord, le margrave de Lusace, les princes des maisons d’Anhalt et de Wettin, dans la Saxe, le Brandebourg et la Misnie ; sur l'Elbe inférieur Adolphe de Holstein, revenu de la croisade; et la plupart des évêques du Nord. On le voit, il y avait opposition du Nord contre le Midi, si l’on excepte, dans la Saxe, le Brandebourg et le Holstein, ceux qui s'étaient agrandis aux dépends des Welfen. En tout cas Philippe avait, dit Arnold de Lubeck, « pour le nombre, la valeur des provinces el la force militaire, la meilleure partie de l'Allemagne : éum in numero el valore provinciarum tum etliam in robore mililum. »
Au dehors, comme l'Italie était la première et la plus intéressée dans cette lutte, le pape était aussi le premier mis en demeure de se prononcer. Le Welf Otton, d’une famille toujours favorable au Saint-Siège, avait immédiatement envoyé à Rome uneambassade chargée de demander l'approbation d’Innocenut et de lui promettre de reconnaître tous ses droits ettoutes ses possessions en Italie, sur Rome, dans la donation, dans le royaume de Naples, et de
renoncer au droit de dépouilles surles évêques en Allemagne. Philippe de Souabe s'était tenu sur la réserve; mais il avait obtenu d'un légat du pape, qui fut, il est vrai, désavoué et presque disgracié, la levée de l'excommunication lancée sur lui par Célestin. Il avait rendu à la liberté l'archevêque de Palerme et les princes et princesses de la famille royale normande, que Henri VI avait retenus en prison en Allemagne, et il croyait avoir ainsi écarté une objection faite à son avènement. Innocent était, au fond, par des raisons qu'on comprend, plus opposé que favorable à Philippe de Souabe(latenter magis adversatus Philippo quam favens). Il se garda cependant de se hâter. Philippe-Auguste était l'allié de Philippe de Souabe comme il avait été celui de Henri VI. Richard Cœur-de-lion favorisait son neveu et ami Otlon, auquel il faisait passer beaucoup d'argent. Le roi dé Danemark, Knut VI, embrassait aussi le parti de celui-ci, à cause de la répudiation de sa sœur Ingeburge par Philippe - Auguste et de ses vieilles hostilités contre Adolphe comte de Holstein, son voisin. Philippe de Souabe s'attacha encore Ottokar Przemilz en lui donnant à Mayence la couronne de Bohème, déjà décernée à un de ses prédécesseurs par Frédéric Barberousse. Les rois de Hongrie et les princes de Pologne, deux pays d'ailleurs troublés, attendaient. Les armes devaient évidemment jouer leur rôle dans cette querelle. Innocent III attendit aussi.
Quoique la guerre eut lieu un peu partout, en Allemagne, en Italie, en France, où les passions et les intérêts en jeu s'armaient encore de ce prétexte, elle ne fut pas fort ardente. Éparpillée sur certain points de la chrétienté occidentale, elle se passa, comme presque loujours au moyen âge, en combats de chevaliers, où chacun exerçait sa bravoure, en ravages de villages et de pays, dont souffraient surtout
4i PHILIPPE DE SOUABE ET OTTON IV
les pauvres gens, et en sièges de villes bien fortifiées et bien défendues par les bourgeois, ou de forteresses, dont le difficile accès bravait l’inexpérience des hommes de guerre.
Tandis que, en France, Philippe-Auguste et Richard guerroyaient autour de Gisors, à la fin de l’année 1198, éclata entre Ottoniens et Philippiens la guerre renouvelée des Welfen et des Wiblingen sur les bords de la Moselle, du haut et du bas Rhin, en Thuringe et en Saxe. Philippe de Souabe ne montra peut-être pas assez de hardiesse et de promptitude. Après avoir descendu le Rhin, il passa, avec quelque hésitation, la Moselle, brûla Andernach, Bonn, mais n’osa pas marcher contre Cologne, défendue par ses bourgeois. « S'il avait été plus avant, dit la chronique de Trèves, il eût peut-être mis fin de suite à cette malheureuse guerre : Si {tune processisset, finem malis forsitan imposuisset. » Pendant ce temps, le landgrave Hermann de Thuringe détruisait, dans l’épais fourré du Harz, Nordhausen et Saalfeld. Philippe de Souabe, accourant en hâte, eut de la peine à sauver du même sort la vieille ville saxonne de Goslar.
En l’année 1199, la mort de Richard Cœur-de-Lion, en privant Otton IV de l’argent anglais, apporta des chances plus favorables aux Hohenstaufen . Le défunt roi avait, il est vrai, fait héritier des trois quarts de ses trésors, son neveu chéri. Mais le frère de Richard, Jean sans Terre, se gardait d'expédier ces richesses, aimant mieux les consacrer à se défendre contre le roi de France. Philippe de Souabe profita de ces chances. Reçu et fêté par l'archevêque de Trèves, son timide parlisan, il s'empara de Strasbourg, et cette fois assiégea Otlon IV dans Cologne. La ville résista; mais le chevalier poète Hermann de Thuringe, ne recevant plus d'argent d’Otton fort au dépourvu, changea de parti pour
quelques chateaux forts; et Philippe de Souabe parut en vainqueur, aux fêtes de Noël, sur l'Elbe, dans la puissante ville de Magdebourg.
A cette diète vraiment royale s'était cette fois rendu le due de Saxe, Bernhard, qui avait presque prétendu à la couronne. Il portait maintenant le glaive, en signe d'honneur, devant Philippe. Parmi les princes, on voyait Thierry de Misnie, Hermann de Thuringe, parmi les évêques, ceux de Halberstadt et d'Hildesheim, enfin un grand nombre d'évêques, d'abbés et de seigneurs même de Franconie et de Bavière. Le poète alors à la mode, Walter de Vogelweide, qui s'attachait volontiers au succès et qui aurait voulu que « les maïns du roi fussent percées pour laisser passer plus de pièces d'or, » ne manqua pas à la fête. IL y avait là, ditil, dans sa vieille langue, « des Franconiens, des Bavarois et les Thuringiens, et les Saxons fidèles serviteurs étaient en nombre pour bien plaire au sage roi. »
Die Duringen und die Sahsen dienten also da Daz ez den Wison muoste wohl gevallem.
Déjà, au loin, Jean sans Terre et le comte Baudouin de Flandre faisaient la paix avec Philippe-Auguste, en promettant de ne plus soutenir par argent ou autrement l'ennemi dé l'empereur Souabe. « Le roi Otton était donc maintenant presque dénué de tout secours terrestre et de toute consolation humaine, » disent les grandes annales de Cologne; «il ne pouvait plus penser obtenir l'empire qu'avec l’aide seul de Dieu (nisi adjutorio solius Dei). » Et Otton ajoutait dans une lettre au pape qu'il mettait en lui tout son espoir.
Deux années durant, le pape Innocent ILE, bien que « Von tint, croyait-il, pour certain que celui-là prévaudrait
qu’il daignerait favoriser de son assentiment » !, s'était gardé prudemment de déclarer ouvertementses préférences. Dans sa dépêche aux deux compétiteurs, il assurait d'une façon assez amphibologique qu’il se déclarerait « pour celui qui compterait le plus grand nombre de partisans et qui rendrait à l'Église les plus grands services. » 11 profita cependant du retour de croisade d’un des personnages les plus importants de l'Allemagne pour tenter au moins d'intervenir dans les événements. C'était l'archevèque de Mayence, Conrad, de la maison bavaroise de Wittelsbach, déjà mêlé aux événements du règne de Barberousse et de Henri VI. Aussi impartial dans Sa conduite que pieux dans ses sentiments, celui-ci était, après le pontife romain, le membre de l'Église le plus considéré (post Romanum pontificem maximum ecclesiæ membrum). Pour lui, le jeune Frédéric- Roger, réduit alors au royaume de Sicile, sous la tutelle de cardinaux, était le souverain légitime de l’Allemagne. Il l'avait déclaré en Terre Sainte. Il lui avait juré fidélité. Lorsqu'il eût débarqué, le 15 juillet, sur les côtes d’Apulie, le spectacle des désordres queces compétitions faisaient naître, en Italie même, aux dépens de l'Église, commença à ébranler sa confiance. Chassé du centre de la péninsule, le margrave allemand, Markwald d'Anweiler, comte de Molise, était allé, muni des pleins pouvoirs de Philippe de Souabe, rejoindre un de ses compatriotes, Diepold de Vohburg, comte d'Acerra, dans le royaume de Naples. Il avait pillé avec lui San-Germano, au pied de la forteresse abbatiale du Mont-Cassin, puis, passant en Sicile en automne, il s'était emparé, à
1 Registr. de Neg. imp., n° 1 : Cum lanta sit per Dei graliam ap. sedis auclorilas, ut quasi cerlum ab omnibus habealur, quod ille præralebit omnino, cui suum dignala fuerit favorem præstlare.
Palerme, du petit-fils de Barberousse, et, au nom de celui-ci, il gouvernait l'île en vrai vice-roi allemand, c'est-à-dire en distribuant les fiefs à ses compagnons.
Arrivéen Allemagne, le vieil archevêque, qui avait eu l'honeur, en Orient, de couronner, par l’ordre du pape, Léon roi d'Arménie, en le rattachant à l'Église latine, s'aperçut que les querelles allemandes étaient encore plus difficiles à accommoder. Les deux compétiteurs refusèrent de s'aboucher avec lui s'il devait être question du jeune Frédéric- Roger. L'honnête vieillard était embarrassé de choisir, Au fond, ilpenchait, à détaut de l'héritier direct, vers celui qui était alors le chef de la maison de Souabe. Mais il avait promis au pape, favorable à Otton, de ne rien décider sans son aveu. Il fitaccepter pour les rives du Rhin une trêve de six mois et proposa aux deux rivaux de remettre la décision à huit princes de l'empire. Olion accepta. Philippe de Souabe refusa. Le médiateur découragé partit pour l'Autriche et la Hongrie afin d'y terminer une guerre civile et d'y prêcher la croisade, qu'il avait bien plus à cœur.
Les princes allemands, partisans de Philippe, sollicités cependant par ce commencement d'intervention, se réunirent à Spire et envoyèrent à Innocent III (28 mai) un messager porteur d’une lettre importante. « Décidés, disaient-ils, à défendre les droits de celui qu'ils avaient élu, ilss'engageaient à ne pas porter atteinte aux droits de l'Église »; mais ils exprimaient le désir que le pape respectät ceux de l'empire, même en Lialie, où ils donnaient au margrave allemand, Markwald d'Anweiler, alors enSicile, letitre de Procurateur duroyaume. Enfin ils annonçaient l'intention d'aller bientôt à Rome faire couronner leur souverain Philippe.
C'était un coup droit porté au pape, qu'on ne connaissait pasencore. Innocent le reçut avec une calme fierté. Il répon-
‘dità cette missive devant les cardinaux : « Si l’Église, dit-il, “était heureusement unie, par la grâce de Dieu, l'empire était divisé par suite de ses péchés. » Il exprima le regret « qu'on ne se fût pas adressé à lui plus tôt, puisque la décision appartenait à l’Église principaliter et finaliter, en principe eten définitive. » Il promit d'examiner avec soin les deux élections, pria Dieu d’accorder son aide à sa légitime décision {, et, bientôt (5 janvier 1200), il chargea un de ses messagers, l’acolyte Ægidius, de porter sa réponse écrite aux princes allemands, en attendant sa décision définitive.
Les succès que le pontife remportait alors dans la chrétienté l’encourageaient à la hardiesse. A l’extrémité orientale de l’Europe, le roi de Bulgarie Jean (Joannitius), au nord des Balkans, avait soustrait son royaume de fraiche date à la suzeraineté de l'empire de Byzance, et il demandait à rattacher sa personne et ses sujets à l'Église romaine. Dans le duché d'Autriche, le duc Léopold prenait la croix des mains de Conrad de Mayence. En France, un enthousiaste, Foulques, curé de Neuilly, autorisé par le pape, avec des moines de Cîteaux et de Prémontré, à prêcher la croisade, remuait et entrafnait les foules. Arrivé sur les bords de l’Aisne, dans la forêt des Ardennes, il touchait le cœur de deux des plus nobles et plus jeunes chevaliers de France, Thibaut, comte de Champagne, et Louis, comte de Blois, et d’un petitseigneur des environs de Paris, Simon de Montfort, devenu depuis fort célèbre. Ceux-ci prenaient la croix avec beaucoup d’autres et promettaient de partir l’année suivante pour Jérusalem. Sur les ordres enfin d’Innocent III, un concile d'évêques français se réunissait à Dijon, sous la prési-
{ Reg. denegot. imp., n° 17 et 18.
dence d'un légat du pape, en janvier 1200, et jetait la terrible sentence de l'interdit sur le royaume de France, pour forcer Philippe-Auguste à reprendre sa femme Ingeburge, la fille de Knut VI, le Danois, allié aussi d'Otton IV. La chrétienté semblait reconnaître son maître. Innocent IIL hésiterait-il encore à proclamer celui qu'il consentirait à couronner dans Rome? En vrai politique habile et en juriste consommé, il gradua les prélimiaaires qui précédèrent l'acte hardi qu'il allait commettre.
L'envoyé Ægidius, chargé de préparer le lerrain, remit d'abord aux princes la réponse du pape à leur message !, Innocent s'y défendait « d'ignorer ou de vouloir blesser la diguité des princes. Sans tenir compte du plus où moins de voix obtenues dans la double élection par les deux candidats, il faisait observer que Philippe de Souabe était encore souslé coup de l'excommiunication, au moment de son élection, et que, en se portant candidat contre son neveu, il avait forfit au serment qu'il avait prêté de le soutenir, Enfin, #joutant à ce motifreligieux des raisons politiques, il mettait les princes en garde contre le péril de voir succéder à l’empirele frère au frère, comme autrefois le fils au père: et il leur faisait entrevoir la perte de leur liberté, si la couronne se transmettait plutôt par succession que par leur propre choix? ». Quant à Markwald, il le traitait de crimine!. L'acolyte Ægidius agit ensuite en conformité des intentions du pape ét décida déjà quelques évêques importants du parti
À Registr. de negot. imp.; Deliberatio d. Papæ Inn. super facto diperii de tribus electis.
Regintr. de negot. imp. , n° 30: Ne principum dignitatem ignorarevellederevideremur, — Ibid. ,n*29 : Libertas principum depe- #irel, cum non per corum eleclionem, «ed per successionem potius regnum videretur adeptus.
Tour V. 4
de Philippe de Souabe à aller faire pénitence à Rome. Ce que voulait le pape, c'était amener peu à peu les princes à se prononcer eux-mêmes pour Otton. Les événements de l'année 1200 en Allemagne et en Italie l'encouragèrent bientôt à aller plusloin.
Philippe de Souabe avait voulu, cette année, avec le duc de Saxe Bernhard et le comte de Holstein, Adolphe ILE, frapper la puissance de son rival dans Brunswick même, la ville patrimoniale des Welfen. Le frère d’Otton IV, le comte palatin Henri, s’y était jeté avec un parti de chevaliers : « Heureuse ville de Brunswick, disait la chronique rimée, ses champs produisent des guerriers au lieu de fleurs. » Un jour, les Philippiens pénètrent dans la ville jusqu’au pont de l’Ocker; mais les plus braves défenseurs, s'élançant d’un cloître oùils étaient casernés, les repoussent l’épée dans les reins jusqu’au delà des murailles et aux fossés, qu'ils jonchent de leurs cadavres. Modestes dans leur succès, les Brunswickois attribuèrent leur victoire à un saint protecteur de la ville.
En même temps, Philippe-Auguste, frappé de la terreur que répandait partout l’interdit dans son royaume, promettait de reprendre Ingeburge, quitte à retarder encore l’exécution de cette promesse. Les légats, envoyés en France, en profitent au moins pour confirmer la paix que se jurent les deux rois de France et d'Angleterre et relever cependant Jean sans Terre de la promesse qu'il avait faite à Philippe-Auguste de ne point porter secours à Otton par les armes ou autrement. Plus heureux encore en Italie, Innocent III voit la flotte qu’il avait envoyée en Sicile, sous le commandement de son oncle, Jacques Conti, débarquer à Palerme, délivrer le jeune roi et infliger au pied du Montreal (21 juillet) un échec assez sensible au hardi
NOUVELLE LUTTE DES WELFEN ET DES WIBLINGEN st
et aventureux marquis allemand Markwald d'Anweiler.
Le tempsn'était plusaux ménagements. Le premier messager de paix, Conrad de Mayence, était mort à Ratisbonne. La mission d'Ægidius était épuisée. Innocent poussa en avant. Dans sa Délibération sur le fait des trois élections, rédigée en janvier 1904, il expose et discute avec lui-même «cequ'il est permis, convenable etutile de faire pour l'Église, » et les raisonsjuridiques, morales, politiques qui plaident pour ou conire les trois princes précédemmentélus : Le jeune Frédéric-Roger, fils de Henri VI, Philippe de Souabe et Otton de Brunswick. Malgré l'impartialité de cettediscussion de conscience, les motifs d'intérêt, d'utilité le déterminent. Les raisonsreligieuses, morales dominaient autrefois dans les manifestes de Grégoire VIL; elles font place chez Innocent III aux raisons d'ordre politique.Celui-ci ne le dissimule pas. « La conduite de l'empereur Henri VL vis-à-vis des princes, pour faireélireunenfant aussi jeune que Frédéric, dit-il, est diseutable; ce qui ne l'est pas, c'estque l'empire ne peut être gouxernésans danger par procureur et que la papauté ne saurait souffrir la couronne d'Allemagne et celle de Sicile réunies sur la même tête. Philippe de Souabe a sans doute pour lui la majorité des électeurs ; il est redoutable par ses provinces, par ses richesses, par ses troupes, Otton n'est que l'élu d'un petit nombre, mais des plus intelligents. Il est faible, inférieur; mais le Seigneur choisit les bumbles pour confondre lespuissants. Philippede Souabe estfilset petit-fils d'ennemis de l'Église, ennemi de l'Église lui-même. Excommunié par elle, ileherche éncore à la persécuter. Quel mal ne lui ferait-il pas slil arrivait à l'empire? Olton, au contraire, descend d'ancétres dévoués à l'Église ; il a fait serment de la défondre. ILest donc permis, convenable et utile de se déclarer pour Olton. Maudit soit celui qui se repose sur les hommes
et qui a confiance dans la chair mortelle pourse défendre ».
Il fallait en finir. L'Église aussi se divisait. Une double élection avait lieu au siège archiépiscopal de Mayence. après la mort du vénérable Conrad. La majorilé du chapitre, sur la recommandation de Philippe, élisait l’évêque de Worms, Lupold de Schænfeld; la minorité réunissait ses voix sur le doyen Siegfrid d'Eppstein. La guerre reprenait sur les bords du Rhin. Philippe installait son candidat à Mayence et chassait l'adversaire de celui-ci de Bingen. Otton, ayant recueilli sa créature à Cologne, revenait en torce et, après l'éloignement de Philippe, intronisait à son tour son candidat de haute lutte dans la ville de Mayence, qui n'avait pas eu le temps de fortifier ses murailles.
Le 4er mars de l'année 1204, jour solennel dans le pontificat d'Innocent IL, le pape fit connaître publiquement ses volontés sur la querelle des prétendants et acheva de prendre les mesures nécessaires pour les faire prévaloir. « Par l'autorité de Dieu, transmise à lui, dit-il, par saint Pierre, il reconnaissait Otton1V roi et ordonnait de lui préter respect ct obéissance 2. » Il prononçait l’excommunication sur Philippe et surceux qui demeureraient ses adhérents. Le peuple de Rome poussa le cri de « Vive Otton 1V ». Une lettre encyclique du pape aux princes laïques et ecclésiastiques allemands et quelques lettres particulières à plusieurs d'entre eux déliaient de leur serment de fidélité ceux qui avaient reconnu Philippe de Souabe et garantissaient à ceux qui l’abandonneraient la conservation de leurs fiefs, emplois
1 Deliberatio dom. Papæ Innoc. super fuclo imperii de tribus electis.
2 Regist. de neg. imp., n° 32, 33: Auctorilale Dei nobis in beato Petro collata le in regen recipimus et regalem tibi præcepimus reverenliam el obedientiam exhiberi.
et biens. Une missive particulière promettait à Ottokar de Bohème le maintien de son titre de roi par Olton. Enfin Innocent, qui ne négligeait rien, envoya une double ambassade à son favori Olton IV, pour obtenir de lui qu'il n'attaquât point la France, et à Philippe de France et[à Jean sans Terre pour sceller la paix entre eux, pour sommer Jean d'envoyer à Olton les riches legs que Richard lui avait laissès et disposer le roi de France à agir contre Philippe de Souabe. C'étaient bien là des actes politiques au premier chef. Innocent ne se prononçait pas seulement en arbitre entre les deux prétendants à l'empire.
Innocent LIT fut aussi bien servi que ses desseins étaient habilement combinés. L'évéque Guido de Preneste, un Français, ancien abbé de Citeaux, oér potens in opere et sermone, partit de Rome avec le cardinal d’Ostie pour l'AI- Temagne et pour la France, par les villes de Montpellier et de Troyes. Le cardinal d'Ostie obtint de Philippe-Auguste qu'il éloignât Agnès et reprit la Danoise Ingeburge. 11 leva l'interdit et assista, à Paris même, à la réconciliation de Philippe-Auguste et de Jean sans Terre, en mai, L'évêque Guido de Préneste arriva par Liège à Cologne, ville dévouée à Otton. Le $ juin, à Neuss, celui-ci jure « de protèger le pape Innocent, l'Église romaine, ses domaines, fiefs et droits, tels qu'ils avaient été déterminés par les privilèges de plusieurs empereurs, depuis Louis le Pieux; de ne pas la troubler dans ses propriétés acquises mais de l'aider à récupérer celles qu'elle n'avait pas recouvrées ; enfin de prêter son appui à l'Église romaine pour la défense du royaume de Sicile, » Ce n'était rien moins que la garantie, pour la papauté, de toutes les donations vraies ou supposées précédemment faites : Patrimoine de Saint-Pierre, Marches, Exarchat, Pentapole, Toscane, Corse, Sardaigne, etc.
Innocent obtient encore davantage : Otton jure « d’obéir à son seigneur le pape, de suivre ses conseils pour garantir les droits et coutumes du peuple romain, des ligues toscane et lombarde, et pour garder la paix avec le roi de France : enfin, dans le cas où l’Église romaine serait impliquée à cause de lui dans une guerre, de lui prêter secours et argent ! ». Rien de plus explicite. Otton prête un serment d'obéissance politique dont les cas sont spécifiés. L'empereur n'est plus que le premier vassal du pape, investi par lui, pour être son baïlli el son juge temporel et l’exécuteur de ses saintes volontés contre les rebelles à son autorité et contre les ennemis de la foi. Par les cas spécifiés, en Italie, Otton confirme la possession des États de l'Église, telle que les papes les revendiquaient et abdique la puissance impériale de Barberousse et de Henri VI dans le reste de l'Italie. L'empire, en Allemagne, est mis au service du sacerdoce, le glaive matériel à la disposition du Saint-Siège. A ces conditions qu'Otton devra jurer de nouveau le jour de son couronnement à Rome, Guido de Preneste proproclame celui-ci roi dans le dôme de Cologne, aux acclamations de ceux qui étaient présents.
Ces actes accomplis, l’envoyé du pape n'épargne rien pour entraîner l'Allemagne vers le candidat du pape. Les fiançailles d’Otton, à Maestricht, avec la fille du duc de Brabant, paraissent lui gagner cette alliance. Entre les deux compétiteurs à l’archevêché de Mayence, le légat se prononce pour Siegfrid. Quoique, dit un contemporain, ce fût rendre moins un jugement que commettre une injustice (Super hac electione fecit non judicium, sed injuriam)), il espère ainsi « rendre immortel le nom d’Innocent III. » Le
{ Juramentum Oltonis actum Nuxiæ in Coloniensi diocesi.
parti d'Otlon, qui avait commencé à se dissoudre, se renoue autour du légat pontifical.
Cependant les princes etmême les prélats partisans de Philippe ressentent avec indignation cette ingérence du Saint- Siège dans les affaires allemandes. L'archevêque de Salzbourg, Eberhard, quoique fort religieux, remplit envers Philippe tous ses devoirs de prince de l'empire : « Malheur! lepapeest trop jeune, dit le poète Waltervon der Vogelweide, Seigneur! prête secours à lachrétienté.» Pour vaincre cette opposition, Guido de Préneste convie les évêques et abhés de la Saxe, à Corvey. Mais ils se rendenten petit nombre à laconvocation. L'évêque de Halberstadt meurt de chagrin en route pour Rome,enoyant ces divisions. L'archevêque de Magdebourg, au lieu de se rendre à Corvey, fait élire par le chapitre de Halberstadt un autre évêque hostile à Otton. Enfin, au centre de l'Allemagne, à Bamberg, le jour de la translation des reliques de sainte Kunégonde, Philippe tient, le 8 septembre, une cour brillante d'évêques et de princes du reste dé l'Allemagne, curiam plurimorum episcoporumet prineipum!. Tous ses partisans s’y trouvent. « Le pape eût &të mieux pour moi, leur dit-il, si je lui avais demandé la permission d'être empereur, si j'avais fait plus de concessions à l'Église ; » et tous signent une protestation : Ils s'y élèvent contre la conduite du lègat, « un étranger qui agissait comme un électeur dans l'empire ; » ils contestent au pape, avec une certaine limidité cependant, le droit d'arbitrage; « ils se portent forts pour la fidélité de Philippe de Sonabe au Saint-Siège : ils expriment l'espoir que le pape le
# Chron. Sampetr. : Principes regem sacramento confirmaverunt quamvis ab ap, rede ercommunicatus promulqatus fuisset rez Phidippus cum omnibus fauloribus suis.
couronnera à Rome dans le temps voulu, et ils envoient à Rome l'archevêque de Salzbourg, l’abbé de Salem et le margrave de l'Ostmark, porter cette protestation. À Haguenau, un peu plus tard, en Alsace, les princes et évêques du pays, ceux de la haute Bourgogne et de la haut$'Lorraine en font autant; et Philippe-Auguste, blessé comme roi et se croyant alors, par la mort d’'Agnès de Méranie, délivré de ses démélésavec Innocent III, fait remettre à celui-ci, par le cardinal d'Ostie, une lettre qui était de nature à appuyer les réclamations des princes allemands. Pour sa part, disait-il, « il
*sn'eût pas supporté une pareille ingérence du pape dans l'Étati, » et il donne bientôt dans les affaires temporelles de nouveaux signes d'indépendance; il tient Ingeburge toujours éloignée et reprend la guerre suspendue contre Jean sans Terre, allié au moins tacite d'Otton.
Le pape reçut les lettres des princes allemands et celles de Philipe-Auguste, ainsi que leurs envoyés, avec gracieuseté. Chacun des messagers avait quelque chose à lui demander. Aussi habile à manier les hommes qu’à user des principes, Innocent III leur accorde ce qu’ils demandent ; puis il leurremet la lettre par laquelle il persistait inébranlablement dans ses résolutions. « Sachez, dit-ilaux princes, que loin de viser, comme quelques menteurs le répètent, à l'abaissement de l’empire, c’est à son relèvement que je travaille. » Répondant à Philippe-Auguste, il affirme son droità agir, dans ces termes plus fiers que jamais : « Le Seigneur a appelé les prêtres des dieux et les rois des princes, » et plus loin : « Le sacerdoce est d'institution divine, l'empire
1 Regist. de neg. imp., 63. Recueil XIX, 407.
2 Regist. de neg. imp., 18: Hunc est, quod Dominus sacerdoles vocavit deos... sacerdotium per inslilutio m divinam, regnum per exlorsinnem humanam.
n'est que d'extorsion humaine : sacerdotium institutio divina, regnum eætorsio humana ; puis, laissant les questions de principe, il lui fait observer que son intérêt à lui, roi de France, est de favoriser Otion pour mériter sa reconnaissance; ce quine l'empêche pas de tenir à ce que le roi de France repreane réellement et sincèrement Ingeburge, qui, loin d'être traitée comme une reine, ne l'était même pas comme une femme par le roi.
Quelles affaires accablaient alors la cour de Rome! En cette même année 1202, Innocent III était obligé de reprendre dans Rome sur une faction cette tour en brique rouges des Conti, élevée par Richard son frère, qui domine une partie de la ville. Les villes de la Romagne, de la Vénétie, de la Lombardie, élaient toutes au bruit et à l'ardeur de la guerre civile, in strepitu et ardore bellorum ; elles acceptent de lui avec peine une trêve. Dans le royaume de Sicile, favorisé par la connivence du chancelier du royaume Gautier de Paléar, qui trahissait le Saint-Siège, l'Allemand Markwald d'Anweiler enlevait encore une fois Palerme et son jeune roi. Innocent va chercher en France, pays de ressources pour de tels services, un certain Gautier de Brienne €poux de la fille de l'ancien roi Tancrède, Albine ; il lui promel la restitution des biens de sa femme, le jette sur Markwald, qui est défait définitivement cette fois. Le temps des aventuriers normands semblait revenir dans ce pays. La parole d'un de ces moines qui parcouraient alors toute la cbrétienté, arrivant dans un château et parlant au nom du pape, suffisait pour lever un chevalier avec une petite troupe et décider une aventure guerrière. Une volonté vigi- Jante à Rome conduisait tous ces événements qui semblaient éclater au hasard.
C'est ainsi que, dans le même temps, la croisade tant dé-
sirée par Innocent, avait trouvé enfin deux chefs, Boniface de Montferrat et Baudouin de Flandre, avec son historien Villehardouin. Ces chefs arrivent alors à Venise, en vertu du traité que le pape avait approuvé entre eux et la république pour les transporter en Palestine. Là, il est vrai, les croisés ne peuvent payer la somme promise au doge Dandolo; celui-ci leur fait reprendre, pour le compte de la république, la ville de Zara dans l’Adriatique, au grand mécontentement du pape. Allait-il par hasard sortir de là quelque aventure plus extraordinaire encore qu'une croi- .sade ? Mais rien ne saurait distraire complètement Innocent du but qu’il poursuit en Allemagne.
Il était le seul appui solide d'Otton IV, comme celui-ci ne cessait de le lui écrire sur tous les tons. Mais il voyait avec peine que ce schisme politique ruinait par l'anarchie la puissance de l'empire, sur lequel il comptait pour accomplir ses grands desseins dans la chrétienneté, et que chacun pêchait en eau trouble. Ainsi le roi de Danemark Knut VI et son fils Waldemar, s'emparent du Holstein et même de Hambourg sur Adolphe II1 de Schauenbourg, un partisan de Philippe, et le font prisonnier. Satisfait de se faire rendre à cette occasion, par l'archevêque de Rrème, Hartwich, le comté de Stade et d'obtenir en mariage pour son plus jeune frère, Wilhelm, la sœur du jeune prince Waldemar, Hélène, Otton IV voit se séparer de l'empire une province que ses prédécesseurs avaient regardée comme une frontière. Otton songe bien plus aux intérêts de sa maison qu'à ceux de l’Allemagne. Tandis que ses deux frères, Henri, le comte Palatin, etce même Wilhelm, rentrant en possession des biens privés de leur père, reprennent, l'un Hanovre, Nordheim, Gættingue, etc., et l’autre le comté de Lünebourg, lui, il réoccupe pour son compte Brunswick et
une partie du Harz et de la Thuringe. Olton eût bien voulu revendiquer au moins pour son frère Wilhelm le comté même de Holstein et réparer indirectement ainsi la brèche faite à la frontière allemande. Mais le roi de Danemark sime mieux ménager les princes de l'empire que l'empire lui-même ; il confère ce comté au prince ascanien comte d'Orlamunde, et, pour consoler Otlon et en même temps, <omme il le disait, faire plaisir au pape, il donne au chef de la famille des Welfen, comme empereur, la satisfaction assez vaine de le reconnaître.
Persuadé que « les princes abandonneraïent Philippe dès qu'ils connaîtraient par ses messagers la purelé de ses întentionset son inébranlable fermeté ! », Innocent fait reten tirses foudres au milieu de cette anarchie. L'excommunication frappe tous les princes ecclésiastiques partisans de Philippe. L'archevêque Ludolph de Magdebourg, les évêques Conrad de Spire, Wolfger de Passau, l'archevêque Amédée de Besançon, qui traitait Philippe en souverain, à la Pentecôte de 1202; Aimon, l'archevêque de Tarantaise, qui l'avait sacré, les évêques de Metz ex de Toul, qui le reconnaissaint, l'archevêque de Trèves, Jean, qui louvoyait entre les deux prétendants, pour ne pas blesser l'un et n'être pas blessé par l'autre ? ; tous sont successivement atteints.
Sous la grêle de ces excommunications, le chancelier Conrad, évêque de Wurtzbourg, depuis longtémps pratiqué par le légat Guido de Préneste, le landgrave de Thuringe,
À Registr. de neg. imp., 65: Speramus quod mulli principum, posiquam per nunlios intentionis nostræ purilatem agnovevint el intellezarint firmitatem, ab eo duce recederent.
AGestatrévir., p. 289 : Perplevus inter legem et regem, inter énlantiam Innocentit et Philippi potentiam, ila caute ambulavit inter utrumque...
Hermann, de nature indécise, ne marchaient plus très droit, dans la voie de Phillippe de Souabe, non ambulabant recto corde; « ils avaient, depuis quelque temps de fréquentes entrevues !. » Otiokar de Bohême, qui croyait s'assurer davantage le titre de roi de la main du pape, rompt avec le margrave de Misnie en répudiant sa sœur et s'entend sous main avec Hermann 2. Enfin l’évêque de Wurtzbourg, Conrad, donnant le signal de la révolte, ferme les portes de sa ” ville épiscopale et s'y fortifie sur le mont Sainte-Marie. Avec le riche évêéché de Wurtzbourg, sur le Main, le landgraviat de Thuringe et la Bohême, le cœur de l'empire échappait à Philippe. C'était le résultat des menées du pape et de son légat. Otton IV disait lui-même que ses plus puissants adhérents, Conrad, Hermann et Ottokar, il les devait à la forte et incessante activité du pape, per magnam vestram sollicitudinem et frequentem. De Spire, Philippe part aussitôt pour la Souabe, qui lui était fidèle, rassemble ses vassaux et chevaliers à Ulm. Il n’a pas besoin d'arriver. Un soir (6 décembre 1202), l’évêque de Wurtzbourg, Conrad, allait à l'église; deux hommes d'armes se ruent sur lui, lui abattent la main avec laquelle il veut parer leurs coups, lui entament la nuque, le criblent de blessures et s’enfuient de la ville avec leurs amis. On présenta la main et les habits sanglants du mort à Philippe ; il pleura un chancelier qui lui avait été longtemps fidèle, lui rendit les derniers honneurs, mais fit nommer un de ses partisans son successeur et donna les sceaux à l’évêque d'Eichstadt.
On sortait violemment de la période des menées souter-
! Ann. Reinhardsbrun. Ed. Wegele, 95 : Cum crebrissima Conradi Herbipolensis el ipsius landgravii constarent ad invicem colloquia. 3 Arnbold, Chron. slav., VI, 5: Landgravio confederatus est.
raines pour arriver à la guerre. En 1203, en France, l’assassinat du jeune duc de Bretagne, Arthur, par Jean sans Terre, en multipliant les signes du temps, renouvelait les hostilités entre le roi de France et le roi d'Angleterre. Jean sans Térre, condamné à la pérte de ses fiefs par la cour du roi, faisait passer à Otton IV une partie de l'argent que le roi Richard avait légué à celui-ci, et cherchait à jeter les comtes de Flandre, de Brabant, de Hainaut et même son royal neveu, contre la frontière nord-est de la France. Non seulement tout le nord de l'Allemagne reconnaissait Otton, des embouchures du Rhin à l'Elbe; mais l'Angleterre se décidait pour lui. Innocent [IT allait-il dicter des lois à l'Allemagne ? Les Hohenstaufen seraient-ils dépossédés de l'empire par le Saint-Siège?
Toule-puissance d'Innocent II! dans la chrétienté, — Sa faiblesse en Allemagne, — Désordres et anarchie des deux côtés des Alpes. — Guerre en Saxe. — Ruine de Goslar, — Siège de Cologne. — Succès da Philippe de Souabe; sa mort (1203-1208).
Des deux adversaires, Olton était fort brave, fort ambitieux, mais peu habile, comptant plus sur le pape que sur luimême. Philippe, brillant et généreux chevalier, élait plus politique. Réduit presque à l'extrémité, n'ayant plus que les vassaux de ses domaines el sa fidèle Souabe, celui-ci voulut lenter une dernière négociation avec Innocent, Sinon pour réussir, au moins pour gagner du Lemps ; il en charge l'abbé Odo de Salem, et, dans cette lutte, il ne se montre pas moins expérimenté que le pape.
La situation difficile aussi d’Innocent III, à Romeeten Italie, l'y encourageait. En 1203, le 7 avril, les adversaires du gouvernement papal, Orsini et Poli, mécontents des faveurs et des biens qu'accumulait Innocent sur son frère Richard, envahissaient Saint-Pierre, interrompaient le service divin, couvraient le pape d’injures pendant la procession et allaient assiéger et brûler la tour du Capitole où était le sénateur, principal magistrat de la ville. Sorti de Rome, le pape errait à Palestrina, à Ferentino; son frère Richard allait l’y rejoindre. A Naples et en Sicile, autres ennemis ! Un nouvel Allemand, Diepold de Vohburg, comte d'Acerra, prenait la place de Markwald dans la Pouille ; et l'Italien Capparone, malgré le chevalier français que le Saint-Siège avait recruté, Gautier de Brienne, se rendait maître à son tour de Palerme et du jeune Frédéric. Ils obligeaient le pape d’envoyer au Midi un nouveau légat pour y exercer son pouvoir « dans les choses temporelles aussi bien que dans les choses spirituelles ». Enfin une nouveauté faite pour contrarier Innocent 111, en même temps que pour étonner tous les chrétiens, s'accomplissait en Orient. Persuadés par le doge de la république de Venise, les chevaliers français croisés, après avoir emporté la ville de Zara, prenant parti dans l'empire Byzantin pour le prince Alexis l’Ange, dépouillé de son trône par son frère Isaac, tentés par l'esprit d'aventure et déterminés par les anciens ressentiments de tous les croisés précédents contre les Grecs, débarquaient sur les rives du Bosphore, se mêlaient aux révolutions qui y faisaient succéder empereur à empereur et menaçaient Constantinople et l’empire grec lui-même. « J'ai enfanté des fils, » disait avec douleur le pape qui voulait la paix entre chrétiens, « ils se sont détournés de moi. »
Innocent III commençait à comprendre « que le glaive