LE PAPE HONORIUS II
n'étaient pas repartis. Au milieu de la population maritime etcommerçante, encore plus mêlée, mais active et riche, qui occupait les villes et ports des côtes de la Palestine, ils comprirent qu'il fallait, pour garder la Terre Sainte, attaquer le sultan d'Egypte, Malek-el-Kamel, et s'emparer, aux bouches du Nil, de Damiette, ville riche par son commerce avec les Indesetavec la Grèce. Et Honoriusapprouva celle entreprise. L'idée de s'emparer des bouches du Nil venait sans doute
des croisés partis des embouchures du Rhin. La flotte d'attique, sortie d'Acre avec enthousiasme, arriva (août 1218), en vue de Damiette. Cette ville était pourvue de fortes m urailles et de hautes tours ; un fort jeté en avant et rattaché par des chaînes en fer à la ville en barrait l'accès. Un siège semblable à celui de Saint-Jean d'Acre, pendant la troisième croisade, commença. Ce n'était cette fois ni les premiers rois de la chrétienté, ni un sultan comme Salaheddin qui y figuraient. Des chevaliers des trois ordres, des matelots de
Hollande, de Frise et de Norwège, dans le sable et dans la vase des bouches du fleuve, disputaient aux Arabes et aux Coptes la tour qui gardait la ville. Au bout de trois mois, grâce à une lour roulante et à des ponts volants jetés sur les murailles, le fort avancé de Damiette tomba au pouvoir des chrétiens, 24 août 1218. Mais la ville ravitaillée et pourvue de fortes garnisons résistait. L'Europe et l'Asie avaient les yeux lixés sur celle cilé. Les destinées commerciales de la Méditerranée et l'honneur des deux religions y étaientintéressés. Honorius Ill pressa Frédéric, dont le délai
de départ était expiré, d'accomplir son vœu. Comme empereur et père de Henri, comme roi de celte Sicile jetée sur la
route de la croisade, Frédéric ne pouvait se désintéresser du succès d'une pareille entreprise. L'Allemagne lui obéissail; tous les princes dissidents étaient venus lui prêter hom-
mage à Herford, en novembre,et avaient tenu cour avec lui à Fulde. Le frère seul du défunt empereur, Henri, détenait encore les insignes de l'empire, quoique le délai fixé par le testament d'Otton IV fût expiré.
Le 12 janvier 1219, Frédéric assura le pape qu'il était plus convaincu que jamais de la nécessité de porter secours à la Terre Sainte; il remercia Dieu « d’avoir mis le pouvoir en ses mains et promit au pape de poursuivre les princes qui voudraient se soustraire à l'obéissance de Rome. » Mais, pour que la croisade pdt se faire, il pria le pape « de prendre sous sa protection, par une déclaration publique, l’empire et ses droits, d'exhorter tous les princes, sous peine d'excommunication, à obéir au lieutenant du royaume qu'il nommerait pendant son absence; » et il lui demanda enfin particulièrement d'exiger du duc Henri, frère et héritier d'Otton, « qu'il livrât les insignes de l’empire au véritable empereur. » Honorius fit ce qu'on lui demandait. Il chargea le prieur de Sainte-Marie-Neuve, d'aller réclamer du frère d'Otton les insignes (11 février 1219), exhorta le roi et tous ceux qui avaient pris la croix à se mettre en route pour la Terre Sainte, le 24 juin ensuivant, prit sous sa protection particulière FrédéricIlet sa famille etconfirma d'avance le choix de celui aux mains duquel serait remis le soin de l'empire.
Quoique le nom du futur lieutenant de Frédéric n’eût pas été prononcé, il était bien difficile que l’un ou l’autre pût s’y tromper. On accusait déjà à Rome Frédéric de chercher, en dépit de ses promesses, à faire nommer son fils, non seulement son lieutenant. mais mème roi des Romains. Dans les entretiens qu’il avait alors avec les princes alle-
* { Huill, Breh., 4, 2, 591, #92. Alb. Stad., ad ann. 1218 : Rex Fr. Hervordie celebrata curia in imperio confirmatur.
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mands à Fulde et ailleurs, Frédéric ne s’en défendait pas. « Si, écrivait-il, le 12 mai, d'après le conseil des princes, il voulait faire décerner à Henri le titre de roi, ce n'était pas pour unir la Sicile à l'empire, mais pour que l'Allemagne, en son absence, fût mieux gouveruée et revint plus aisément à son fils en cas que, lui, il mourût pendant l'expédition;etil demanda à ne partirqu'à la Saint-Michel : « Qui pourrait être, disait-il, plus fidèle à l’Église que l'enfant réchauffé dans son sein”? » Depuis quelque temps, le jeune Henri, duc de Souabe, ne portait déjà plus le titre de roi de Sicile, que retenait maintenant l'empereur son père, pour éviter l'union personnelle de deux couronnes royales. Honorius accorda ce délai (18 mai) et ne fit point d'objection au choix d'Henri pour lieutenant. Le 16 juin, de Nuremberg, Frédéric remercie le pape du nouveau délai et l’assure qu'il écarterait bientôt tous les prétextes de délai opposés par les princes ; et, à Goslar, en pays saxon, le duc de Saxe Henri, frère d'Otton IV, lui remet les insignes de l'empire!. Mais, dans l'intervalle, le délai fixé à la Saint-Michel était expiré.
Les doléances pontificales, apportées à ce sujet par maître Altrinus à Frédéric, montrent peul-être que les méfiances d'Honorius n'avaient pas seulement la croisade et l'union des couronnes d'Allemagne et de Sicile pour causes. Eo Italie, les droits de l'Église commençaient à être méconnus par des partisans ou des officiers trop zélés de l’empire. L'un de ceux-ci prenait de son père le titre de duc de Spolète ; d'autres influençaient les élections ecclésiastiques. Frédéric pria le pape, dans une nouvelle lettre écrite d’Allemagne (6 seplembre), de ne point prèter l'oreille à de mau-
4 Alb. Stad., ad ann. 1219 : Goslariam ubi dux Henricus ei impepit insignia præsentavil.
vais propos et de ne prendre pas garde à des actes qu'il désav ouait. 11 lui promit aide et concours si l’on méconnaissait son autorité en Italie ; il renouvela, en faveur du Saint-Siège et de l’Église, toutes les capitulations précédemment faites à Ægra; mais il demanda un troisième délai quel'indulgent vieillard prorogea d'abord jusqu'en mars, puis en mai 1220, non sans récriminations cependant. « Pourquoi Frédéric, » disait-il en cédant, « n’imitait-il pas l'exemple de son grandpère Barberousse et laissait-il échapper la gloire qui lui était déjà promise ? »
Cependant les événements marchaienten Orient. En novembre 1219, la détresse de Damiette avait été si grande, que Malek-el-Kamelavait proposé aux croisés de rendre Jérusalem s'ils levaient le siège. Malheureusement, lelégat Pélagius, l'âme de cette croisade, ordonna un nouvel assaut de nuit et, au matin, les musulmans virent avec stupéfaction flotter sur leurs tours les bannières chrétiennes. 11 n’y avait plus que trois mille habitants, etla plupart malades, dans une ville qui en comptait ordinairement cinquante mille.Les vainqueurs égorgèrent ou prirent àrançon ces malheureux. Le cardinal Pélagius, comme un nouveau Josué, entra, le jour de la Chandeleur 1220, en triomphe dans la ville: et le prédicateur et l'historien de cette croisade, Oliver, proclama heureux les habitants de Cologne d'avoirpris part à cet évêénement. La prise de Damiettene donnait pas cependant tous les résultats qu'on en pouvait attendre. Le sultan d'Égypte réunissait aussitôt à Mansourah, avec des renforts venus de Syrie et de Nubie, une armée capable d'empêcher la conquête du reste de l'Egypte. Le roi de Jérusalem, Jean de Brienne, après avoir vu échapper l’occasion de recouvrer sa capitale, retournait dans son royaume. Satisfaits d'avoir accompli leur vœu ou de s'être enrichis, beaucoup