‹ Histoire d'AllemagneChapitre 75 sur 150 · PAIX DE SAN-GERMANO AVEC LE PAPE · texte numérisé non relu

PAIX DE SAN-GERMANO AVEC LE PAPE

le 2 septembre, dans le palais du père de GrégoireIX. Hermann de Salza, qui avait tant contribué à les rapprocher, était seul présent. Ils passèrent une partie du jour à converser dans la chambre pontificale, in papali camera. Ils se promenèrent publiquement au milieu d'un grand concours de cardinaux et de nobles et parurent se quitterles meilleurs amis du monde ‘. La chrétienté put le croire également. L'heureuse paix fut annoncée à tous les souverains. Frédéric écrivit au roi d'Angleterre que le pape s'était, dans ses conversations, « expliqué sur le passé de manière à ce que le bien imposé par la nécessité portât tous ses fruits »; et, sur la question restée pendante des rapports entre l'empereur et les Lombards, Grégoire IX écrivit à ceux-ci : « Il ya été pourvu suffisamment : l'empereur a pardonné tout ce qu'on avait par hasard pu faire contre lui; pour l'avenir, ils ne devaient pas douter que, si on les offensaitgravement, il se croirait offensé lui-même. » L'année suivante, enfin, ayant pourvu Jean de Brienne, son défenseur, toujours en quête de l'ombre d'une couronne, du titre d'empereur, avec la régence de l'empire de Constantinople, Grégoire IX reconnut pour la première fois (12 août 1231) Frédéric I en qualité de roi de Jérusalem et lui en donna officiellement le litre. Frédéric envoya en Palestine comme lieutenant impérial revêtu de pleins pouvoirs, son maréchal Richard Filaängieri avec des vaisseaux et des hommes, Le pape reconnut et confirma le traité avec El-Kamel qu'ilavait dénoncé comme un crime et rappela à l'obéissance les Templiers et les Hospitaliers de Saint-Jean qui ne voulaient pas le respecter. L'effet produit dans la chrétienté fut très grand. Le poète allemand Freidank s'écria dans sa joie : « Toutes

# M Br., I, 227, Vita Gregorüi, p. 57. Rich. Sang, ad ann, 4230.

les routes qui conduiseht aux Saint Lieux nous sont ouvertes! » La victoire de Frédéric IL était complète. Il était de beaucoup le plus puissant souverain de la chrétienté. Son idée de génie avait réussi: C'était en Orient, à Jérusalem, au Saint-Sépulcre qu'il avaittrouvé le secret de soumettre à sa prééminence l'Europe et même la pa pauté.

Accord du pape et de Frédéric Il. -- Gouvernement de Frédéric en Allemagne et en Ltalie. — Consiitutions de Franefort et constitutions de Malf. — Diétes de Vérone et d’Aquilée. — Le frère italien Jean de Vicence et l'inquisiteur allemand Conrad de Marbourg, 1231-1234.

Les cinq années qui suivent la paix de San-Germano sont les plus brillantes et les plus heureuses du souverain de l'empire allemand et du royaume de Sicile. Les prélats et les princes les plus puissants, non seulement de l’Allemagne, du Nord et du Midi de l'Italie, mais du royaume mème d’Arles, les archevêques de Mayence, de Trêves, de Salzbourg, de Milan, les évêques de Ratisbonne, de Crémone et de Parme, le roi de Bohème, les ducs de Bavière et de Brabant, le marquis d'Este, les comtes de Savoie et de Montferrat, des villes italiennes même comme Vérone et Bologne, en garantissant cette paix, lui avaient donné un caractère universel qui convenait bien au sentiment et à la puissance de Frédéric IL. Devant le concours de tant d’autorités et de si diverses, la séparation qu'on prétendait établir entre l'empire du Nord et le royaume du Midi n'était-

4 H. Br., IU, 244.

elle point une fiction? Frédéric Î « était tout partout », comme on l'avait déjà dit de lui en Allemagne.

Pendant ce beau moment de sa vie, avec une perspicacité singülière el une connaissance rare des différents milieux où il vit et des précédents historiques, il conforme à ceuxci l'exercice, au nord et au midi des Alpes, d'une double autorité, qui a en effet deux caractères assez dissemblables. Ferme, mais toujours modéré et respectueux -dans ses rapports d'empereur ef de roi avec le Saint-Siège, il laisse plutôt planer que peser sa souveraineté en Allemagne sur les prélats et les princes, dans « l'indépendance desquels, » pour lui, « brille la majesté impériale; » il ne cherche encore, en Lombardie, qu'à resserrer autour des cités défiantes où jalouses les mailles de son autorité contestée, et il ne réserve l'essai d'organisation du pouvoir absolu qu’à son royaume héréditaire de Naples et de Sicile,

Un fait que l’on a remarqué, mais dont on n’a pas donné Îes vraies raisons, c'est que l'empereur et le pape agissent toujours de concert et presque unanimement contre l'hérésie qui semble un instant, du Midi de la France, passer les Alpes, pour descendre en Ilalie ou gagner le Nord et l'Allemagne par le Rhin et la Flandre. La constitution qui avait #té promulguée à Rome, en 1220, le jour du couronnement impérial, avait tracé aux deux puissances leur devoir : elles y fidèles. C'est que l'hérésie menace autant l'une que l'autre, en ne paraissant attaquer que l'Église et le haut clergé puissant et corrompu qui semblait nécessiter une réforme. Si la papauté traite d'hérésie les attaques des citoyens des villes, les édits même des magistrats contre les privilèges, la puissance, les biens du clergé, Frédéric, dans sa lutte contre les libertës municipales, confond volontiers la rébellion contre sa souverainelé avec les velléités

d'indépendance des consciences dans les croyances qui dépendent de l'Église. Il aime mieux soutenir, dans les choses de la foi, la puissance de l'Église, quand elle ne lui est pas contraire, que de consentir à faire des concessions aux villes dans les choses politiques. L'intérêt des deux pouvoirs est identique et peut être leur conviction, alors au moins, la même. En prêtant son bras séculier à l'Église contre les héréliques, Frédéric II défend son pouvoir, comme en demandant le secours de ce bras contre ceux-ci, l'Église défend ses intérêts. Entre les sévices exercés par Frédéric contre les hérétiques des villes et les menaces d'excommunicalion lancées contre leurs ciloyens, en temps de paix au moins, entre les deux pouvoirs, il n'y a pas contradiction. Quand la guerre viendra, ils pourront se servir de toutes armes en dépit de leurs principes ; mais. alors, la liberté municipale, en Italie, dans certaines villes d'Allemagne, dans les villes ecclésiastiques par exemple, est souvent à la fois pour Frédéric une hérésie politique, une hérésie d'empire, et, pour l'Église, une insurrection ecclésiastique. Frédéric IL surtout exprime sa politique avec le plus de netteté lorsqu'il dit qu'il s'efforce de déraciner la plante insidieuse de la liberté : « Libertatis insidiosæ propaginem nitimur supplantare. »

De retour à Rome, Grégoire avait trouvé l'hérésie en, pro= grès, même parmi le clergé. 11 établit, probablement'afôrs, par un édit de 4231, pour l'étouffer, le tribunal de l'Inquisition, composé d'abord de Franciscains. Celui-ci condamne au feu, et, après sentence lue devant le sénateur, au Capitole, et fait exécuter, sur la place même de Sainte-Marie- Majeure, un grand nombre d'hérétiques, même prêtres et clercs ‘, et des laïques des deux sexes. L'empereur Frédé-

4 Vita Gregor. IX : Mullos presbyteros, clericos, et utriusque

ric n’est pas plus doux en parole et-en fait en Sicile contre les hérétiques. « Les hérétiques, » dit-il dans une de ses constitutions, « veulent déchirer la tunique de Jésus-Christ. Nous ordonnons qu'ils soient livrés vivants au feu, devant le peuple. » Et l'on remarque que, dans les villes révoltes, par exemple à Messine, il fait exécuter comme hérétiques plusieurs citoyens rebelles, par une hypocrisie raffinéeque lui reproche le pape Grégoire IX lui-même.

IL se trouvait bien entre l'empereur et le pape, dans l'exécution même de la paix de San-Germano, des occasions de conflit; mais Frédéric II a besoin du pape contre les rebelles et Grégoire IX a besoin de l'empereur contre les Romains, qui lui disputent Viterbe et les châteaux de la campagne romaine, dans l'Élat de l'Église. Aussi les conditions de la paix s'exécutent malgré quelques tiraillements. Frédéric IL restitue au pape Spolète et la Marche d'Ancône, el Grégoire IX, après l'avoir gardée un an comme gage, rend la ville de Gaëte à Frédéric. Ce dernier est celui des deux qui tire ‘le plus de profit de la paix. Dans son royaume du Midi, il garde en otage les fils ou il sequestre les biens des seigneurs rebelles, malgré le pape. Les villes de Foggia, Casale-Nuovo et San-Severo voient leurs mu railles détruites. Frédéric IL fait même arrêter son ancien serviteur Raynald, qui, forcé d'abandonner Spolète, prend uné éftitude suspecte dans les Abbruzes. Grégoire IX trouve que son royal vassal pousse trop loin ses vengeances contre les barons et les villes révoltées. « Frédéric, dit-il, change en deuil et en lamentations les espérances et la joie que la paix avait fait naître; les peuples s'agiteront et diront :

seus laïcos damnavit, — Gregorovius, Hist. de Rome, 1. V, p. 323 — Const, regn. Sicil,

Voici que ces deux grands luminaires se sont réunis pour plonger beaucoup de gens dans les ténèbres de la douleur et du désespoir. »

Mais, que pouvait faire le pape, assiédE par les Romains jusque dans sa ville natale d’Anagni et obligé d'avoir recours à l’empereur lui-même ? Frédéric put donc à son aise prendre soin du gouvernement de ses vastes États, du golfe de Tarente à la Baltique.

On se rappelle que, en Allemagne, le jeune roi des Romains, Henri, obéissant à ses conseillers ou à ses instincts, ne s’accordait pas toujours avec son père dans le gouvernement. Au fur et à mesure qu’il prenait de l'âge. cette divergence de vues s’accentuait. De sa personne, ce jeune prince ne paraissait être ni bien raisonnable, ni bien habile. Marié, un peu contre son gré, à Marguerite, la fille de Léopold d'Autriche, dont la dot d’ailleurs n'avait pas été acquittée, il voulait un jour profiter de la mort de celui-ci pour obtenir par le divorce la fille du roi de Bohême, qui lui tenait plus au cœur. L'intervention du vertueux abbé de Saint-Gall l’en empêcha ; alors il se livra à des poètes, à des baladins, à des compagnons de plaisir, chanta avec eux les joies de la chasse et celles de l'amour, et leur laissa prendre dans la politique une part qui pouvait menacer davantage de le brouiller avec son père.

Quoique Henri, roi des Romains, dût rester au moins sous la haute surveillance de l’empereur, « à partir de 1230, disent les Annales de Trêves, il commença à gérer en pleine indépendance, per se ipsum, les affaires de l'Allemagne. ll exerça la puissance royale sans avoir une vie royale. » Ce que les écrivains ecclésiastiques lui reprochent surtout, c’est de prendre aussi pour conseillers des chevaliers et des gens de petit état, comme Anselme de Jus-

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