‹ Histoire d'AllemagneChapitre 86 sur 150 · PUISSANCE APPARENTE DE L · texte numérisé non relu

PUISSANCE APPARENTE DE L

et le droit, s'ils y restent plus d'une auné sils limitent le duel judiciaire au cas de haute trahison, de félonie et de meurtre et metlent au ban ceux qui recèlent ou secourent les bannis. Un article très curieux et qui atteste l'inspiration personnelle de Frédéric If, prive de ses droits de succession paternelle et maternelle, de ses biens, fiefs et propriétés de toute origine, le fils qui porte atteinte aux possessions et biens de son père et qui s'allie avec ses ennemis. S'il conspire contre la vie de son père, le fils est mis hors l'honneur et la loi ; ses parents, ses ministériaux, ses vassaux, sont tenus d'agir contre lui à la réquisition du père, sous peine d'être mis hors la loi et de perdre leurs fiefs et biens. Enfin, comme l’empereur ne peut êlre présent partout, un justiciaire de cour impériale, d'origine libre, semblable à celui de Sicile, est institué et pourvu d'un notaire laïe pour siéger tous les jours etjuger dans lous les cas qui ne sont pas réservés, comme ceux des princes et grands vassaux, à l'empereur lui-même. Le premier justitiaire de la cour impériale fut un seigneur souabe du nom d'Albert de Rosswag. Cette lentalive de constitution dénote au moins d'an grand effort de Frédéric dans un pays qui n’admettait pas encore d'autre droit que celui de la tradition et de l'usage et qui répugnait à loue loi écrite.

Les chroniques dulemps nous rapportent que Frédéric 11, en exécution de cette constitution, poursuivit un grand nombre de seigneurs délinquants, détruisit des châteaux qui étaient des repaires de brigands et, faisant justice aux grands comme aux pelits, condamna à la peine capitale un grand nombre de méchants.

On a quelquefois voulu voir dans cette constitution une tentative dé Frédéric 11 pour soumettre l'Allemagne au même gouvernement que son royaume de Sicile. Bien que

» 296 L'EMPEREUR FRÉDÉRIC Il

quelques-unés de-ces prescriplions rappellent des articles du code sicilien et soient un progrès sur l'état féodal, il faut remarquer que les juges, comme dans les constitutions précédentes, sont obligés à l'observation stricte des coutumes de leur pays, des provinces ; le nouveau tribunal impérial lui-même. En Sicile, Frédéric I1 est un législateur. qui ne relève que de lui. En Allemagne, il relève, comme les princes, des coutumes ; s’il les réforme, il s'y réfère. S'il maintient en tête de la constitution de 1235 ce principe qu'il tient sa couronne de Dieu, il agit en conformité de sentiments etavec le consentement des princes qui collaborent avec lui, comme les colonnes de l’empire, à l’êtablissement de la paix.

Ilenest de la puissance impériale en politique comme en législation. L'empire a une sphère plus baute et plus étendue que la royauté ; mais il peut moins qu'elle. Frédéric est bien plus absolu comme roi dans la Sicile que comme empereur en Allemagne. En quittant la Sicile, Frédéric a confié le gouvernement à trois régents, aux archevèques de Palerme et de Capoue et à l’évèque Pierre de Ravello, qui doivent se réunir de temps en temps à Melfi. Quoiqu'il soit absent quaire ans, sa royauté est respectée et obéie, de si loin, dans ses représentants. La constitution impériale allemande de 1235 est respectée, quand Frédéric. est présent. L'empereur éloigné, parti, elle sera bientôt presque comme non avenue.

Frédéric fait cependant grande figure en 1235. Le comte de Provence, Raymond Bérenger, auquel il avait récem= ment rappelé l'obligation du service militaire, pour secourir le pape exilé à Anagni, et le comte de Toulouse, Raymond VII, qui lui avait amené des troupes à cet effet, se trouvent ensemble à celte époque, à Haguenau, auprès de

Frédéric II. Le comte de Toulouse y recoit l'investilure du marquisat de Provence, et le comte de Provence y est armé chevalier par l'empereur ; deux faits qui prouvent bien la reconnaissance de la suzerainelé impériale dans le royaume d'Arles, constatée d'ailleurs par de nombreuses concessions impériales faites aux archevèques de Vienne, d'Arles, aux évèchés de Viviers, d'Orange, d'Avignon, au dauphin de Viennois, à Guillaume des Baux, prince d'Orange, ete., ete. !, Frédéric reçoit à Mayence des ambassadeurs des rois de Castille et d'Aragon, qui lui apportent de beaux chevaux el d'autres présents, comme, à Naples, il a reçu les ambassadeurs du vieux de la Montagne, ceux des soudans de Damas et d'Égypte, qui lui ont apporté descadeaux, entre autres une merveilleuse horloge, et qu'il n'a pas craint de faire asseoir dans un banquet côle à côle avec des évêques. Iljest en relation avec Vatacès, empereur grec de Nicée, pour surveiller au besoin Jean de Brienne, son ancien beau-père, devenu empereur latin de Constantinople, et il donnera une de ses filles en mariage à cet empereur schismatique grec, quoi que le pape en puisse penser, Ébloui par le succès et la grandeur de sa mission, Frédéric 11 vante « l'heureuse félicité de son lemps, felix nosfrorum temporum status. » |] se croit tenu d'augmenter de toutes les manières la puissance de l'empire 2, La diète de Mayence était une occasion de donner une nouvelle impulsion à la colonisation des provinces de la Baltique, sous la protection des chevaliers de l'Ordre Teutonique. Hermann de Salza s'y rencontrait en effel avec le margrave Henri de

3 Huill. Brih., 1. Partie historique, ccumn, 4 IL. Br., IX, 765. Nos autem qui lenemur modis omnibus impe= rium augmenlare.

Misnie, pour l'entraîner à la croisade de Prusse. Aux villes déjà florissantes de Thorn et de Dantzick s'ajoutait celle de Marienweder et bientôt celle d'Elbing, fondée par Lubeck.

L'apogée de puissance où l'empereursemblait ainsi monté, aidait même Frédéric à gouverner de loin son royaume reconquis de Jérusalem. Son maréchal, Richard Filangieri avec le titre de Bayle, avait peine à lutier en Terre-Sainte contre l'hostilité du roi de Chypre soutenu par la faction des Ibelins, contre les barons loujours indociles, contre la ville d'Acre en révolte et les ordres religieux du Temple et Hospilaliers toujours en lutte perpétuelle. Les missions de pacification confiées par Frédéric au patriarche d'Antioche, puis à l'archevêque de Rayenne avaient échoué. Le pape Grégoire IX, alors en parfait accord avec Frédéric, met son aulorité à la disposition de celui-ci. Il écrit à tous les prélats, barons, et aux trois ordres du royaume pour rétablir la paix. « Nous vous prions, » écril-il, le 28 juillet1235,« de soutenir notre très cher fils l'empereur Frédéric pour les bons services qu'il a rendus à l'Église, etnous vous enjoignons de fournir sans difficulté à son bayle et légat d'outre-mer tout le conseil et l'aide que vous pourrez pour la conservalion de ses droits impériaux. Si, par hasard, le noble homme Jean d'Ibelin et le peuple d'Acre, à son instigation, entreprenaient le siège de la ville de Tyr ou de. toute autre lerredu domaine impérial, faites en sortequ'ils échouent dans leur tentative et qu'ils n'osent plus désormais se soulever contre l'empereur... Car, si maintenant il était offensé, par eux ou par d’autres, notre cœur en serait profondément troublé, comme si l'injure nous était faite à nous-même. » La paix est faite en effetavec le roi de Chypre et avec Saint-Jean-d'Acre !. Le continuateur de Guillaume

4 Voir Schirrmacher, IN, p. 78, 200.

de Tyr nous dit que l'empereur, par l'entremise de l'Ordre Teutonique, faisait tout ce qu'il voulait en Syrie.

Son influence sur la côte africaine n'était pas moindre !. Il faisait trailé avec le prince de Tunis, Abou-Zacharia, pour posséder en commun l'Île de Pantellaria et pour protéger le commerce des côtes de la Méditerranée contre les pirates chrétiens et musulmans : et, par précaution, il recueillait dans son royaume de Naples le neveu de celui-ci, chassé d'Afrique, afñn d'avoir au besoin un prétendant à opposer à son allié ; ce que Grégoire IX devait lui reprocher plus tard. Son inlimité élait plus étroite encore avec le calife du Maroc, auquel le liaient plusieurs traités avantageux. La puissance de Charlemagne n'avait été ni plus grande ni plus étendue. Sous sa protection, « les marchands nous dit », Mathieu Paris, « allaient par terre et par mer jusqu'aux Indes. »

Ilne faut pas s'y méprendre cependant, la puissance de l'empire a plus d'éclat que de solidité. Elle dépend beaucoup de son accord avec la papauté, sa rivale. Ainsi Frédéric 11, après avoir déposé son fils rebelle Henri, aurait voulu faire élire roi des Romains son fils Conrad, déjà roi de Jérusalem, qu'il avait amené avec lui. Le pape, par des leltres que Frédéric IL lui reprochera plus tard, empêche les princes d'élire celui-ci ou tout autre de son sang. La soumission de l'Italie du nord, des républiques Lombardes qui l'ont empéché de réunir ses diètes, à Crémone-et à Ravénne, manque à l'unité de l'empire. Frédéric médite, à Mayence, dejeter les princesallemands par-dessus les Alpes dans la vallée du Pô. Mais le pape, pour conjurer une Jutte dont il pouvait craindre pour lui les conséquences, préfère

À Math. Paris, ann. 1235.

continuer son rôle de médiateur, quiest sa sauvegarde, et il écrit à ce sujet, non à l’empereur, mais aux princes réunis à Mayence. Tout en reconnaissant laprésomption des Lombards, qui avaient méprisé son propre arbitrage comme l'aulorité de l'empereur, il fait appel à la longanimité des princes allemands ; il les adjure de déposer tout sentiment de colère pour ne songer qu'aux intérêts de la chrétienté entière compromise encore en Orient par la lutte de l'empereur grec Vatacès contre l'empereur latin Jean de Brienne ; et il les engage à faire tout leur possible pour que l'empereur s'en tienne à l'arbitrage qu'il avait proposé en 1234.

Pour conjurer les dissentiments de la chrétienté, Grégoire voudrait réunir tous les princes dans une croisade. IL rappelle à Frédéric, pour le décider à une nouvelle expédition d'outre-mer, les services qu'il lui a rendus à Saint- Jean d’Acre, et la difficulté d'y assurer la paix. Mais celte idée plaisait aussi peu aux Allemands qu'à Frédéric. Celui= ci obtient des princes réunis à Mayence, et grâce au prestige qu'il exerçait alors, la promesse de le suivre, au printemps suivant, pour châtier les Lombards et les réduire à reconnaître en Halie ce qu'ils appelaient le droit impérial héréditaire (jus imperii hereditarium). Frédéric envoie cette réponse au pape ; mais, en même temps, illaisse passerpar l'empire des croisés de la France du nord, envoyés par les évêques de Cambray, de Tournay et de l'Artois : il consent à se contenter de la trève et du compromis proposé par le pape entre lui et les Lombards jusqu'à la fin de la présente année, à la condition d'une caution de 3,000 mares ; et il commence à faire des préparatifs destinés au moins à faire réfléchir les rebelles, qu'il regrette encore de n'avoir pu dompter.

Frédéric IL était-il bien sûr que tous les princes alle-

mands voulussent le suivre contre les Lombards ? Les princes du nord et du nord-est, occupés sur les frontières danoises et slaves, étaient depuis longtemps déjà déshabitués de prendre part aux affaires générales de l'empire. Ceux du nord-ouest, voisins du royaume de France, venaient volontiers parader aux diètes qui se tenaient sur les bords du Rhin ; mais c'était plutôt pour rappeler leur vassalité impériale contre les prétentions du roi de France que pour s'embarrasser dans les querelles impériales. Quant aux vassaux de l’est et du sud-est, le roi de Bohème était venu à Mayence ; mais le duc d'Autriche, Frédéric le Bataïlleur, s'en était bien gardé. Non seulement celui-ci ne s'était pas rendu aux dièles impériales tenues en lialie, mais lorsque l'empereur avait traversé le Tyrol pour rentrer en Allemagne, contre son fils Henri, il lui avait refusé tout service et avait attaqué leroi de Bohême Wenceslas. Mauvais homme d'ailleurs et désobéissant vassal, il dépouillait de sa dot sa sœur, mariée au margrave de Misnie, et maltrailait sa propre mère. Sommé de se rendre à deux diètes ultérieures à Haguenau et à Augsbourg, il s'y refusait. L'empereur ne voyait venir dans celte dernière diète que les ennemis de celui-ci, le margrave de Moravie, le roi de Bohême, le duc de Bavière, les archevêques ou évêques de Salzbourg, de Ratisbonne, de Bamberg, de Passau, etc. Devant eux, il metlait le duc au ban de l'empire, et chargeait ceux-ci de l'exécuter contre leur ennemi commun. Mais, tant de vassaux restant éloignés de l'empereur ou refusant leurs services au delà des Alpes, Frédéric devait être obligé de se contenter de ses ministériaux et vassaux de Souabe et d'Alsace contre les Lombards !.

Ann. Col. Max.,p. 845 : Paucis sibi annuentibus milites de suevia et Alsalia sibi assurnit.

L'EMPEREUR FRÉDÉRIG I 4

L'indépendance que Frédéric 11 avait déjà conférée aux principautés laïques et ecclésiastiques, par les constitutions précédentes de 1220 et de 1931, et qu'il achevait par celle de

: 4935, était la principale cause de cet affaiblissement de l'empire. 11 leur avait sacrifié sa propre autorité ainsi que l'indépendance des villes. La révolution lente qui avait, déjà sous Frédéric Barberousse, ébranlé l'ancienne constitution en duchés et comtés, pour laisser apparaître à leur place les principautés, Frédéric IL l'avait achevé en 1220, 4234, 1295. Les guerres du sacerdoce et de l'empire, celles des Welfen et des Wiblingen avaient tourné au profit des princes ecclésiastiques ou laïques. Les biens territoriaux de l'Église lui avaient été reconnus; les évêques et abbés étaient seigneurs terriens. Les vassaux de second ordre, soustraits à la puissance des anciens duchés disloqués, avaient de fait l'hérédité de leurs fiefs, sous les titres de ducs, landgraves, margraves où comtes, qui ne représentaient plus les circonscirptions territoriales d'autrefois, détruites ontombées en désuétude, mais les biens, lesterres, les villes, les bailliages, les fiefs, les ministériaux qu'ils avaient acquis par dotation, héritage, achat, partage ou autre mode d'acquisition. Ainsi, ceux qui portent encore les titres de duc de Saxe, de Bavière, de Lorraine, de Lothier, de Carinthie, n'ont qu'une portion plus ou moins considérable de ces anciens duchés ; l'ancien duché de Franconie ne possède guère que Rothenbourg sur la Tauber et celui de Souabe déjà se dissout, par les générosités ou par les discordes des Hohenstaufen, en attendant leur chute, qui l'achèvera.

Voilà ce que les expéditions lointaines et l'ambition eu= ropéenne des empereurs sur la chrélienté et sur l'Europe tout entière avaient valu à l'empire et à l'Allemagne. Aa

place des anciennes maisons des Billung et des Nordheim apparaissaient dans le Nord les maisons des Wellin, en Misnie, ou des Ballenstædt en Ostmark, ancêtres des maisons nouvelles de Saxe et d'Anhalt, au Midi, les Stauten, les Welfen en Souabe et en Franconie, les Babenberg en Autriche et en Syrie, les Zæhringen en Bade. Quand Frédé+ ric IE concède aux seigneurs ecclésiastiques et laïques la souveraineté, la supériorité territoriales, le dominium terræ, il achève, il consacre une révolution déjà faite, L'hérédité était devenue la règle de ces nouvelles dynasties patrimoniales. Les décrets du prince affermissent seulement leur autonomie.

Ainsi, l'ancien royaume de Germanie, formé par l'ensemble des duchés nationaux, auxquels la souveraineté royale donnait l'unité, a vu peu à peu surgir dans son sein, sur les ruines des anciens duchés et comtés démembrés, un véritable système féodal, qui, après la chute des Hohenslaufen, apparaîtra tout à coup, comme le système féodal français après la chute des Carolingiens, au x° siècle, Sans doute, le roi de Germanie, paré du litre d'empereur, a toujours une grande tâche à accomplir en Allemagne. Il y rend la justice et y répond de l'ordre. 11 est la tête, lecentre mobile de l'Allemagne. Toute puissance vient de lui et le représente. Les droits régaliens, dont il inveslit, le prouvent ; il les confère ou les renouvelle. Ni l'élection dans les principautés ecclésiastiques, ni l'hérédité dans les principautés laïques ne l'en empêchent. C'est une fiction, mais qui peut devenir une réalité. Quand le roi est là, les droits des princes dorment ; il reprend l'exercice des droits qu'il a conférés. IL confère les immunités, les privilèges, les marchés, les exemptions ; il a gardé d'ailleurs partout certains droits, qu'il exerce par ses baillis ; il a les confisca-

tions, les déshérences, les prestations des biens d'église, des fiefs d'église qu'il prend en bailliage, les tributs des races $oumises, les présents volontaires ou forcés, le prix

— de privilèges qu'il confère, de la protection qu'il accorde, des amendes qu'il inflige.

La haute juridiction que le roi a gardée est importante, surtout pour lui, au point de vue financier et politique; c'estce qui constitue ses rapports avec loutes les classes de la nation. En justice, le plus petit a recours à lui et le plus grand lui est soumis. On le voit encore, sous Frédéric IL la mission du roi c'est de maintenir le droit et la paix. Cette mission, il l'exerce même par la force armée, avec les membres de l'empire autorisés. Le système féodal, en voie de formation n’a pas changé au fond les droits et les devoirs réciproques du roi et des vassaux pour la justice et la guerre. Il en a seulement modifié et affaibli l'exercice. Il est impossible que l'inféodation ne lui ait pas enlevé une partie de la force, de Pexercice de ses droits, puisqu'il les a transportés à d'autres. Le roi de Germanie ne trouve plus en effet, dans les nouveaux ducs et comtes inféodés, la soumission qu'il pouvait exiger des anciens qui, dans leurs circonscriptions, étaient ses officiers, ses administrateurs, ses délégués. On s'aperçoit aisément, sous Frédéric 11, que l'ancienne obligation du service militaire tombe peu à peu en désuétude, surtout pour les expéditions au delà des Alpes. Ce service, l'empereur est obligé de le payer. Frédéric Il ne l'obtient guère que de la complaisance, de la passion, de l'amitié de quelques princes ecclésiastiques ou laïques, de ceux qu'il a attachés à son service comme archichance= liers, chanceliers, légats impériaux, elc.; et ses ministériauæ de Souabe sont souvent sa plus grande force, comme ses Sarrasins d'Italie,

La politique de Frédéric Il d'ailleurs ne réussit pas toujours. Pour mieux se concilier les évêques, ce prince-ayait prétendu faire rentrer sous leur autorité politique leurs villes épiscopales qui, de leur côté, avaient acquis des souverains précédents ou de leurs prélats eux-mêmes une bonne partie des droits régaliens dans leurs murs. Mais certains évêques, pour se défendre aussi quelquefois contre l'empereur ou pour lui faire opposition, laissent à leurs villes ces privilèges; d'autres villes au contraire, défendent contre des prélats moinscomplaisants leurs droits concédés ou usurpés. Ainsi, en même lemps que la féodalité, se constituent, avec jes villes du domaine royal que les empereurs émancipaient souvent eux-mêmes, ces cilés libres et impériales qui, de ce temps déjà, commencent à figurer dans l'empire comme aulant de républiques municipales autonomes, à côté des princes laïques et ecclésiastiques, et qui sont destinées à un grand avenir d'indépendance.

On ne peut pas dire cependant que le roi de Germanie ne soit déjà plus que le président d'un État fédératif composé de grosses principautés féodales et de riches républiques municipales. Il s'en faut. Le passé glorieux de l'empire, la solidarité générale des différentes parties de Ja nation, la cohésion des membres et de la tête du corps germanique n'ont pas disparu, comme dans la France du x° siècle. I n'y a pas de législation qui règle les rapports féodaux avec le roi. Le roi seul légifère. Il y a eu des lois faites en Italie qui ont réagi en Allemagne, quoique sans une autorité décisive. Dans les principautés, les successions collatérales on fémininés ne sont pas réglées. Le retour des fiefs au suzcrain, en cas d'extinction, de punition, de déchéance, est Loujours possible,

Ce que le roi de Germanie d'ailleurs a perdu comme roi,

Tous V 20

il le recouvre quelquefois comme empereur. Si l'union de l'empire à la royauté allemande a été, à certains égards, funeste à la royauté et à la nation allemande, le prestige de la couronne impériale rend à la royauté et à l'unité germaniques une partie de ce qu'elles perdent. On voit cependant trop clairement, sous Frédéric II même, apparaître les signes de la décadence de l'empire germanique et de la puissance allemande au moyen âge. En visant au dehors à la subordinalion de la papauté et à la domination de l'Ialie, les empereurs allemands ont favorisé en Allemagne la croissance de puissances indépendantes et autonomes telles que les principautés et les villes libres. Les souvenirs de l'empire romain ont poussé les Hohenstaufen, Barberousse, Henri VI et Frédéric If à regarder l'Allemagne comme un autre pays ordinaire de leur domination universelle et non comme le fonds même, la base de l'empire. Pour eux l'empire est plus européen que germanique. Ils veulent être les maîtres du monde. Le seront-ils toujours de l'Allemagne ?

Il y avait après tout une bien grande différence non seulement de Frédéric 11 empereur, roi de Naples, d'Arles, de Jérusalem, aux Oltons de Saxe ou aux Henris de Franconie, mais à Frédéric Barberousse lui-même, son grand père qui, à un siècle de distance, avait tenu également une grande diète à Mayence. Celui-ci, entouré alors de sa nombreuse famille faisait asseoir l'ainé de ses fils sur le trône; l'autre en faisait descendre le sien et n'oblenait pas même encore des princes d'y élever son second fils, Conrad. L'un aflermissait son pouvoir en Allemagne par des concessions en Italie. pour préparer une croisade quidevait clore glorieusement sa vie; l'autre ne pacitiait l'Allemagne que par des sacrifices d'autorité pour retomber de tout son poids sur l'Italie dans l'at-

LÈJTRES ET ARTS AU XIH* SIÈCLE 307

tente d'une lutte dernière et désespérée contre la papauté. Ce contraste élait dissimulé, ilest vrai, par le même concours de nobles, de peuples et de poètes, par le retentissement de cris de joie, de chants et la magnificence de fêtes semblables, au milieu desquelles un spectateur intelligent seul aurait pu surprendre aussi quelques signes étranges de discorde et de décadence.

Etait-ce bien, en effet, un roi, un empereur allemand que ce prince petit et frêle, aux yeux perçants, déjà chauve et courbé malgré sa jeunesse, qui se faisait appeler : grand et pacifique, glorieux, vainqueur ettriomphateur ‘oujours auguste, et qui joignait à la couronne impériale celles de Lombardie, de Bourgogne, de Sicile, de Sardaigne et de Jérusalem ? II faisait sa société intime d'astrologues, de médecins, de juristes, de poètes italiens et quelquefois même arabes ; il étudiait l'histoire naturelle plus que la théologie. S'il aimait à se poser en protecteur de l'Église, son respect pour les croyances chrétiennes n'était peut-être pas très sincères, et ses complaisances pour les coutumes mahométanes n'étaient pas de commande.

L'empereur Frédéric II, qui avait fait la triste expérience de la révolte de son fils Henri, attribuait la conduite de celui-ci à son goût pour les poètes et les baladins. Henri, en effet, avait eu pour amis les chantres d'amour Winterstelten, qui lui demandait à toujours son amitié, et Ulrich de Turhein, qui composa la suite de Tristan et d’Yseult, et qui ne put se consoler de la mort de sonmaître,

Des Kuniges tôt Sehuof mir die nôt.

Al avait chassé avec le poète de la chasse et de la fauconnerie, Burkard de Hohensfels. Est-ce pour cela que Fré-

308 L'EMVEPEUR FRÉDÉRIC 11 #

déric IL écrivit à son second fils, chargé du gouvernement de l'Allemagne, Conrad, de mépriser les flalteurs, serviteurs à double langage, servos bilingues, d'aimer les hommes honnêtes, oiros honeslate conspicuos, et qu'il blâmait les princes de se montrer trop prodigues (efundere prodigaliter) aux histrions, parce que c'est la plus grande folie de de leur distribuer ses biens. Mais, dans ses palais de Naples et de Palerme, Frédéric écoutait volontiers déclamer des vers italiens ou provençaux, et en faisait lui-même dans la langue vulgaire et sicilienne et non sans grâce (cantare sciebat), dit Salimbene ; il s'entourait aussi de baladins et de musiciens, faisait apprendre à de jeunes esclaves noirs à jouer de divers instruments. Pendant son mariage avec Yolande, il s'était épris d'une belle Syrienne que celle-ci avail amenée. 11 avait près de lui alors une amie préférée, Bianca Lancia, fille d'un comte piémontais, dont il eut le célèbre Manfred. 11 était toujours aussi entouré de poètes, de savants, d'écrivains, d'artistes venus de loin; il faisait sa société de danseuses, d'animaux tirés des climats loin-

tains et qu'il dressaità la chasse. Comme un prince d'Orient il avait à Lucera, un harem dont il se faisait quelquefois accompagner dans ses expéditions. En tous cas, comme celui-ci, il avait quelque chose de cosmopolite aussi bien que l'empire lui-même. 11 semblait vouloir réunir, confondre tous les climats, toutes les croyances, toutes les coutumes.

Ce mélange, cette confusion ne se retrouvent-ils pas par tout à cette époque, où l'empire était comme entraîné hors de sa sphère allemande? C'est au moins ce qu'on pouvait constater dans l'art {et la littérature, sous ce souverain né dans le Midi, grand amateur des arts latins, mauresques et byzantins. L'architecture de son temps abandonne le roman

etle byzantin de l'époque des empereurs ottoniens ou franconiens, pour faire des emprunis aux stylesnormand, français, orientaux, parfois mauresque. Le plein ceintre fait place à l'ogive, et, au lieu des colonnes pleines ou des lourds piliers carrés, ce sont des gerbes de colonnes amincies qui soutiennent, avec leurs branches qui s'entrecroisent, les galeries et les voûtes. L'église deSaint-Géréon, à Cologne, avec sa grande salle décagone qui donne accès par un escas lier à son chœur long et rectangulaire terminé par une abside romane flanquée de deux tours carrées, sa coupole où se heurtent le byzantin, le mauresque et le gothique, venait à peine d'être achevée (1227), C'était alors que, dans la même ville, s'élevait (1238-1261) la basilique de Saint- Gunibert,dont un énorme clocher carré surmonte le frontispice et dont le chœur montre une galerie d’arcades surhaussées à la manière des Sarrasins, el, à Trèves, cette église de Notre-Dame (1227-1243), où une décoration mauresque pare un dôme byzantin. L'incendie qui dévora la vieille cathédrale de Cologne en 1248 avec ses souvenirs romans et byzantins, allait faire place plus tard au prodigieux monument gothique dont le chœur n'a élé consacré qu'en 1322 et les tours avec leurs flèches terminées que de nos jours. Les sujets, le rythme qu'apportèrent les poètes venus de tous les points de l'Allemagne, même de l'Italie, de la Provence et de l'Angleterre, pour prendre part à cette solennité du mariage et de la diète impériale, sous les yeux de Frédéric II et d'Isabelle, témoignent d'une bien autre variété d'inspirations et d'humeur. Celui qui, en Italie, avait pour favori les Ranieri de Palerme, les Tomasso di Sasso de Messine et qui faisait des vers amoureux dans l'idiome italien, la Favella volgare, bientôt devenue la Lingua cortegiana du Dante, faisait venir d'Angleterre une

copie du roman de Palamède ou plutôt de Giron-le-Courtois; en prenant soin que son fils pût parler également le latin et la langue allemande, il préférait, comme le Frédéric £E du xvin siècle, les poésies des peuples italiens, français ou même anglais à celles de son pays. C'est à cette époque que les sujets, les thèmes poétiquesdes étrangers, des trouvères, des troubadours de la France ou des bardes de l'Angleterre franchissent les frontières allemandes. Hartmann von der Aue et Wirat von Gravenberg redisent en langue allemande les récits de la Table Ronde : Erec et Ioain, Wigamur et Wigalois, les Chevaliers du Lion et de l'Aigle,échosrépercutés de la poésie bretonne, qui passait avec la fortune, avec l'alliance anglaise, des Guelfes aux Gibelins. Traducteur de l'Eree de Chrétien de Troyes, Hartmann von der Aue est plus original et plus libre dans le poème d’/vain, ce chevalier de la Table Ronde, échappé de la forêt de Broceliande, qui se condamme aux plus romanesques aventures et aux plus terribles épreuves, pour avoir non pas violé mais oublié la parole donnée à sa dame de la fontaine de Baranton. L'inspiration allemande dans ses imitations ne perd pas tous ses droits, quoiqu'elle soit débordée de toutes parts, contredite et parfois moquée par la poésie elle-même.

Le chantre de la guerre de Troie, Gonrad de Wurtzbourg, avait tenu déjà, dit-il, dans son original langage, «une forge d’or et de diamants, d'où sortent mille joyaux et bijoux poétiques en l'honneur de la Vierge Marie, » qui n'a jamais été si bien célébrée alors que dans le pays où, déjà du temps de Tacite, les hommes reconnaissaient aux femmes une sorte de don prophétique et divin. En attendant la légende d'Alexis, qui abandonne sa fiancée de la terre, Adriatiea, pour courtiser celle du ciel, par ses pèlerinages, ses auslérités, ses douleurs et qui revient mourir, courbé par l'âge et

LETTRES ET ARTS AU XIII SIÈCLE sit

la fatigue et sans se faire connaître, sons des haillons de mendiant, àla porte de la chambre nuptiale, qu'il a quittée jeune et brillant d'espérances; celle que brode Hartmann von der Aue sur le Pauvre Henri, le Job de la poësie allemande pour sa misère et sa patience, abandonné, frappé de la lèpre jusqu'à ce qu'une jeune fille se dévoue pour Jui rendre la santé et l'épouser, est digne de figurer aussi à æôté du religieux écrin de Marie. Mais, en face de cette poésie de l'adoralion et du renoncement, la satire déjà répandue en Allemagne du Prêtre Amis qui donne le ciel à une bonne femme pour un coq, et quelques autres de ce genre se ressentent singulièrement de l'influence des fabliaux de France, du voisinage des hérétiques, des patarins de l'Italie,que Frédéric II faisait brûler quelquefois sans les détester pour cela, et même des poésies satiriques que lui et ses amis composaient volontiers en italien. Même lutte intérieure dans la poésie lyrique et amoureuse des Minnesænger.

Walter de Vogelweide « Gauthier, pâture aux oiseaux » a encore l'amour naïf de la nature et le culte discret de sa dame ; il s'intéresse au printemps, qui pare la terre de verdure, il n'ose nommer qu'une fois son Hildegonde ; sa dermière pensée est pour les rossignols, sur le rythme desquels fl l'a chantée. 11 ordonne qu'on ménage quatre cavités dans sa pierre tumulaire au couvent de Saint-Laurent, à Wurtzbourg, et il laisse aux moines un legs afin qu'on y dépose perpétuellement la nourriture des chantres ailés, ses amis. legs qui ne fut pas longtemps accompli et qui lui a valu son surnom. Mais, après lui, le chevalier poète Ulrich de Lichtenstein,qui meten vers ses aventures guerrières elgalantes, * dans son poème du Service des dames paraît faire déjà de la galanterie le thème d'une mocuerie; ce n'est point un

amour complètement désintéressé qu'il nourrit pour la duchesse d'Autriche, la femme de Frédéric le Batailleur; et celle-ci, personnage peu idéal, joue de singuliers tours à son chevalier; un jour elle Le punit de sa timidité en lui coupant une mèche de ses cheveux; un autre, ellelechâtiede sa confiance lémétraire en le laissant échapper d'une corde qu'elle avait suspendue de sa fenêtre. Il est vrai que le chevalier poële lui donne une singulière preuve de dévouement en se faisant faire une opération douloureuse à la bouche, pour que celle-ci lui agrée davantage.

Dans le genre héroïque et dans le conte, Wolfram d'Es- £henbach et Gottfried de Strasbourg, le premier avec son Tilurel et son Parcival, le second avec Tristan et Iseult, laissent les œuvres les plus considérables ; mais, tout en y mettant du leur, ils brodent aussi l’un et l’autre sur un çanevas emprunté aux poèmes français. C'est grâce au bon chevalier de Thuringe, Wolfram, fidèle servant du landgrave, que le poème de Saint-Graal, né dans les monastères du pays de Galles, de ce sacré calice fait de la plus précieuse. des pierres, et où Joseph d'Arimalhie a recueilli le précieux sang du Seigneur, revêt en Allemagne sa forme toute mystique et sacerdotale. 11 nous dit lui-même qu'il l'a emprunté d'un poète provençal. Mais ilaccentue certainement l'inspiration religieuse etle sentiment de la nature. IL pou: Yait dire avec raison de son poème aux hommes de son. temps : « Celui qui le lira, ou l'entendra, ou le copiera, son âme sera emparadisée. » Il rivalise presque avec les origimaux dans la peinture de ce temple mystique du Mont Salvatavecses suixante-dix chapelles, sestrente-sixclochers

- à jour et son dôme tout étoilé d'émeraudes, d'escarbouele, et de saphirs, c’est-à-dire d'autant de vertus, mais dont l'éclat pâlit devant la pierre taillée du Saint-Graal, devant

la perfection même? Et ces rois, descendants de Titurel, contemplant comme lui, sans vieillir, pendantdes siècles, le sang du Calvaire; et ces chevaliers du Temple, gardant dans une joie profonde et muette ce talisman de douleur et de salut, après les avoir vus dans nos versions normandes et champenoïises, on les suit avec intérêt dans la version allemande. Parcival lui-même, le naïf chevalier qui,sans l'avoir cherché, devient le roi du Saint-Graal, c'est aussi un cœur du moyen âge allemand qui bat sous son haubert, un esprit germain qui rêve sous son heaume, bien qu'il soit né à l'ombre de la forêt de Brocéliande et qu'il ait été chausser ses éperons à la table ronde du roi Arthur? Il pleure sur le premier sang qu'il a fait couler, enfant, sous ses flèches, sur l'oiseau dont il a interrompu le doux chant; homme, il voil un jour trois gouttes de sang sur la neige et rêve des larmes que son départ a laissées sur le clair visage de sa bien-aimée, deux sous ses paupières et une sur son menton. Introduit, pour la première fois, dans le temple symbolique pour la conquête duquel il abandonne sa mère et sa dame, il oublie de prononcer les paroles consacrées qui doivent relever le roi Anfortas de sa garde séculaire ; il doute alors, il erre avec cette douloureuse blessure au cœur, jusqu'à ce qu'un ermite le guérisse et le remette sur le chemin de l'infini. [1 y a quelque chose de plus sincère, de plus idéal peut-être que dans les poèmes français. Ne l'oublions pas cependant, le poème du Saint-Graal arrive à sa perfection en Allemagne, quand l'esprit de la croisade, au moins pour l'Orient, s'éteint.

Le gai et libertin Gottfried de Strasbourg, ancien clerc, qui nous ramène de l'épopée au conte et de l'idéal au sensuel, anime lui-même son poème, emprunté à Thomas de Bretagne, sur Tristan et Iseult la blonde, ces deux amants

coupables, d'une sorte d'humour particulière, moitié tendre et moitié plaisante, demi-larmoyante et demi-badine, qui devait répondre aux mœurs de ses auditeurs. Ses deux amants, dans la solitude où ils s'égarent, ne boïvent ni ne mangent: l'amour embaumé (die gebalsamirte Minne) les nourrit au fond des forêts. Dans celte grotte des amants, creusée dans Ja montagne, d'où sort une source d'eau pure et fraîche, oùne pénètre que le souffle tiède des zéphyrs, en entendant les chants des oiseaux, ils se racontent longuement les célèbres malheurs de ceux qui ont péri par amour et, pour tromper les yeux indiscrets, quand ils se reposent, sous la ramée, la lame d'une épée les sépare, tout comme le vaillant Siegfried et la chaste Grimilde dans le château enchanté des Niebelungen.

La poésie allemande a cependant des interprètes aussi de ses sentiments nationaux. Un Minnesænger du temps, payant, pour la foi et la poésie allemandes, une véritable dette du cœur au landgrave de Thuringe, Louis, et àsa sainte femme Élisabeth, place dans cette cour éclairée et croyante de la forteresse de Wartbourg, où vont et viennent les chevaliers et les dames, cette espèce de concours fantastique de poésie, où il fait figurer des poètes allemands de diffé rentes époques et de différents pays; et il donne la victoire aux plus pieux d'entre eux sur le diable lui-mêmeentré aussi dans la lice. Le cosmopolite et politique Frédéric HE, Vami des Arabes et l'adversaire des papes, qui présidera lui-même à la translation des restes de sainte Elisabeth, canonisée, n’eût pas contredit ce jugement, à Mayence, s’il avait eu un prix à décerner au milieu de ces tendances si diverses. Il pose la première pierre de ce merveilleux petit monument funéraire dont l'harmonieux ensemble, les gracieuses colonnes et les élégants arceaux semblaient entretenir les

LETTRES ET ARTS AU XII!" SIÈCLE us

fidèles de l'amour de Dieu, Mais c'est bien Walter de Vogelweide, celui qui avait tant vu de changements, devant qui avaient passé Henri VI, Otton IV, Philippe de Souabe, le jeune Henri et Frédéric Il, qui représente le mieux son temps, quand il puise ses inspirations dans le spectacle des désordres qui, sous une apparente grandeur, attestent les périls de son pays et annoncent la décadence du Saint-Empire, contre laquelle le puissant Frédéric 11 eSsayait vainement de lutter. Au milieu des querelles des Welfen et des Wiblingen, il stigmatise la corruption des prélats, l'avarice des princes qui sont au plus offrant, toujours fidèle à luimême, en passant d'un prince à un autre, par sa haine contre le pape et contre Rome, qu'il accuse de toutes ces guerres.

Il avait repété souvent que « la justice, l'honneur et la crainte de Dieu ne régnaient plus sur les cœurs, » et regretté de voir « la félonie derrière les murs des forteresses, la violence sur les grandes routes et la guerre partout. » Il avait élevé sa faible voix de poète contre ces luttes des sonverains et des papes, qui compromettaient l'empire et la maison de Dieu, « parce qu'un pape coiffait deux Césars d'une même couronne pour ruiner l'empire. » « Tout est en guerre « disait-il, les bêtes fauves dans la forêt, les oiseaux dans « l'air, les hommes sur terre, malheur à loi, Allemagnel « quel désordre est le tien! »

# O weh dir deutscher zunge, wie sieht die ordenunge ! »

Sur ses derniers jours, voyant tout changé autour de lui, il était saisi de tristes et religieuses pensées : « Où s'en sont allées, chantait le dernier des Minnesænger, où s'en sont allées mes belles années ? Ma vie est-elle un rève, une réalité ? Ai-je dormi, ai-je veillé? Ce qui m'était autrefois familier comme ma main droite, aujourd'hui m'est

316 L'EMPEREUR FRÉDÉRIC Il

« complètement étranger. Gens et pays que j'ai connus dans « l'enfance, n'étiez-vous que mensonges? les compagnons « de ma jeunesse sont vieux et courbés, le champ est de « venu désert ct la forêt s’est éclaircie. L'eau coule seule- « ment comme elle coulait jadis, et ma vie n’a pas laissé « plus de traces qu'un coup d'aviron dans la vaste mer! » £e poète n'eut pas le temps cependant de voir le plus grand événement dû temps, la chute de Frédéric I et celle de l'empire allemand, qui ne suivirent pas de loin la brillante diète que le plus puissant des empereurs allemands avait tenue à Mayence en 1235.

vit

Canonisation de sainte Elisabeth, — Guerre de Frédéric IL contre les Lombards. — Les deux monarchies saintes et universelles, l'imjériale et la pontificale. — Bataille de Cortenuova: siège d'Alexandrie et de Brescia, — Grégoire IX prend parti pour les Lombards. — Excommunication de Frédéric; sa protestation aux souverains

Si grand que parut le pouvoir de l’empereur Frédérie 11 en Allemagne, en 1235, celui-ci ne perdait pas de vue qu'il avait laissé une rébellion impunie au delà des Alpes, celle des Lombards. Absent comme présent, il gouvernait le royaume de Naples. Le pape, depuis la paix de San-Germano, semblait mettre son autorité, dans les territoires dont il lui devait la conservation, à Rome et au centre de l'Italie, à sa dispositiqn. Mais cette rébellion de Ja vallée du Pô, ce fossé de la Lombardie, au pied des Alpes, rompaient l'unité de l'empire et, pour Frédéric, faisaient toujours du pape, le plus souvent arbitre dans ces querelles, un rival possible redoutable.

La défaite du roi Henri était, il est vrai, un coup sensible

Page 1