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INTRIGUES D'ALBERT DE BEHAM EN ALLEMAGNE

vière et le roi de Bohème, venus avec quatre mille hommes, espéraient entraîner le langrave de Thuringe, Henri Raspon, et les margraves de Brandebourg et de Misnie pour faire proclamer roi peut-être le fils du roi de Danemark, Abel. Mais la présence du fils de Frédéric II, du jeune roi Conrad, et du régent de l'empire, l'archevêque Siegfrid de Mayence, avec nombre de prélats et d'autres princes, qui avaient contribué l'élection de Conrad, etsurtoutdu nouveau grand maître de l'Ordre teutonique, Conrad, frère d'Henri Raspon, fidèle comme son prédécesseur aux Hohenstaufen, conjure le danger. Les princes s'engagent à rester fidèles à Frédéric, à le réconcilier avec l'Église à Mayence, dont on inaugure alors la magnifique cathédrale. D'autres évêques et princes en font autant. On ne pouvait plus opposer si aisément en Allemagne un empereur à un empereur.

Le pape Grégoire, furieux, fit partir en novembre l’ordre à toute l'Église allemande d’avoir à publier, au son des clos ches, l'excommunication de l'empereur et l'interdit sur les lieux qu'il babiterait, parce que ce « soi-disant empereur n'était qu'un Hérode ennemi de la religion chrétienne, de la foi catholique et de la liberté de l'Église. » Mais les prélats allemands, en majorité, ne laissèrent pas ignorer au pape leur façon de penser : « S'ils devaient, disaient-ils, comme fils et prélats de l'Église, un respect filial au pape, ils ne pouvaient manquer comme princes de l'empire à la fidélité à leur empereur et maître « ou plutôt à l'empire même, vel potius imperio » el, en conséquence, « comme médiateurs constitués entre Dieu et l'homme, entre l'Église et l'empire, ils considéraient de leur devoir de porter un égal respect A l'uneet à l'autre puissance, puisqu'ils ne pourraient remplir tout leur office, s'ilstrébuchaientde l’un ou de l'autre côté. »

L'Église allemande restait fidèle comme la plupart des

princes laïques, du Nord et de l'Ouest surtout, aux Hohenstaufen. Dans un certain nombre de villes même où le clergé était favorable au pape , les habitants se mirent en mesure d’expulser les prêtres. Enfin l'Ordre teutonique intervint auprès du roi de Bohème et du duc d'Autriche, pour les rapprocher de l’empereur, et le duc de Bavière fut obligé de se réconcilier avec son clergé bavarois qui ne voulait pas suivre le pape. Des deux pieuses conspiratrices, instrument d'Albert de Beham et réduites à l’impuissance, l’une tomba malade; et, sans renoncer cependant encore à sesdesseins, l’archidiacre remuant de Passau éc:ivit au pape une lettre lamentable, qui se résumait en ces mots : Ruit pars papalis, prœvaluit imperialis!. Le temps n’était plus où une excommunication d'Innocent III soulevait aussitôt toute une partie du clergé allemand et divisait l'empire.

Plus intelligent peut-être des changements apportés par le temps dans les esprits, Frédéric se garda bien de déchafner un schisme dans l'Éghse et d'opposer un antipape à Grégoire IX. Il resta fidèle à son rôle de protecteur de la foi et de l'Église. C’est l'homme dans Grégoire qu'il voulait atleindre et non la papauté. Ce n'était point au schisme, mais à la subordination de l'Église qu'il visait. Pour atteindre ce but, il fallait être maître de l'Italie. C'était là le difficile.

Le pape, identifiant sa cause avec celle de la Ligue lombarde,avait envoyéun autre Albert de Beham, frère de celuici, le sous-diacre Grégoire de Montelongo, comme légat, à Milan. Moins fanatique qu'Albert, de mœurs déréglées, mais aussi peu scrupuleux, intelligent d’ailleurs, courageux (magni cordis), actit malgré la goutte qui le tourmentait,

? H Br., V, 395.

diplomate et militaire, sachant feindre, ruser et combattret, il donnait aux chefs de la Ligue d'excellents conseils pour la direction des négociations et de la guerre, et il se mettait lui-même, armé de pied en cap, à la tête destroupes comme recteur et capitaine de Milan. « Le pape, » disait l'empereur, « voulait usurper la souveraineté et le domaine temporel, regimen et dominium temporaliter usurpare, en vue de le chasser de son héritage impérial, in exheredationem imperii.

Frédéric comptait, pour vaincre cette dernière opposition, sur ses vassaux italiens de la Marche de Trévise, où non seulement Eccelin de Romano el son frère Albéric, avec Vicence et Vérone, lui étaient attachés, mais où le marquis d'Este, Azzon lui-même, lui avait livré son fils en otage en signe de soumission de Ferrare et d'autres villes. Mais, au moment où l'empereur allait partir en guerre contre les Lombards, en juin, Azzon-Iüi fausse compagnie et se met en sûreté dans le château d'un de ses vassaux. Frédéric met Azzon et ses partisans au ban de l'empire, et confie le gouvernement de toute la Marche à Eccelin. Mais, à son tour, le frère d'Eccelin, Albéric, soit jalousie contre son frère soit double jeu au profit de la maison des Romano, abandonne aussi Frédéric. Le pape lui adresse ses compliments et anathémalise son frère. Encouragé, Albéric, avec le seigneur Traversari et les secours des Véniliens, s'empare de Ravennes, en juillet. Au lieu de prendre l'offensive contre les Lombards, comme il l'avait voulu en octobre et novembre, Frédéric IE en est réduit 4 se défendre. Il entre sur le territoire de Bologne, emporte plusieurs châteaux

4 Salimbene, 197 : Doctus ad bellum, librum habebat de arte pugrandi ; simulare el dissimulare oplime noverat.

forts qui la couvraient. Les Vénitiens, pour l'arracher de là, envoient sur des galères trois cents chevaliers et deux mille piétons pour soulever le royaume de Naples. Frédéric nomme son fils Enzio légat impérial avec les pouvoirs les plus étendus dans la Romagne, la Marche d'Ancône et le duché de Spolète; il délie les anciens sujets de l'Église de Rome du serment de fidélité qu'ils avaient prêté à celle-ci, en leur promettant force privilèges et libertés, surtout à lesi, sa ville natale, qu'il appelle sa Bethléem; et, songeant au plus pressé, il s'efforce de sauver des Véniliens son royaume du Midi. ‘

Ce royaume est soumis à un joug de fer. On en a la preuve dans ses lettres et dans ses ordonnances. « Quant à ce que tu as pris soin de nous annoncer, écrit-il, le 44 octobre 1239, au justicier de l'Abbruzze, au sujet des ‘habitants de Citta di San-Angelo, contre lesquels tu as procédé justement, selon que l'exigeait leur méchanceté, en détruisant les murailles de ce lieu, en brûlant les hôtelleries et les maisons, en pendant les hommes, en les mutilant, en les bannissant, en les exilant pour toujours, cela plaît à notre Allesse et nous voulons que ce lieu reste dans un état de désolation. » Les ordres de Frédéric Il sont encore plus significatifs que ce terrible langage. Une police vigilante et une armée d'espions surveillent le royaume. Les ports sont fortifiés, armés. Les communications avec le dehors par terre et par mer surveillées. Tous les moînes mendiants, natifs de Lombardie, sont chassés du pays ou forcés de donner caution. Tous les nobles ou chevaliers suspects sont contraints à aller à leurs frais servir contre les Lombards; les fonctionnaires tièdes sont deslitués, les porteurs de bulles et les prédicateurs ponlificaux jetés en prison ou livrés au supplice. En octobre, on compte trente-

quatre églises des plus importantes, comme Bari, Otrante, Melfi,Gaëte, Aquino, Catane, veuves de leurs pasteurs chassés ou non remplacés. Les églises, les couvents, sont sonmis aux impôts et contributions de guerre. L'abbaye toute militaire du Mont-Cassin, position stratégique si importante, est, oceupée par des soldats et, en guise de moines, estcommandée par un capitaine ; elle est presque séculariséet.

Au commencement de 1240, enfin, après que le jeune Enzio, ainsi que l'appelèrent les Italiens, eut soumis la Marche d'Ancône, l'empereur Frédéric, de sa personne, avec les otages des villes de son parti, une partie de l'armée et de l'argent emprunté à Sienne, Pise, Parme et Crémone à un taux usuraïre, rejoint son fils chéri à Foligno, où il réncontre les députés des villes fidèles de la Toscane. L'archevêque de Messine, qui résidait à Rome, commençant à craindre pour lespape, offre sa médiation. Frédéric Jui répond (29 février) que, avant de songer à faire la paix, il est irrévocablement résolu à remettre sous son autorité la Marche, le duché de Spolète et les autres terres, terras alias, qui depuis trop longtemps avaient lé enlevées ou soustraites à l'empire, et à voir de ses yeux le palais du pape à Anagni 2. Fier de recevoir l'hommage de quelques villes de l'Ombrie, de la Toscane, et de la campagne mari- Lime, fl franchit la frontière du patrimoine de Saint-Pierre, décerne à Viterbe, rivale de Rome au moyen âge, comme dans l'antiquité Véie ou Tarquinie, le titre d'aula imperiadis, et, de Tivoli, l'ancienne Tibur, d'où l'on pouvait voir les mürs de Rome, il écrit aux Romains, qu'il « ne lui reste plus avec la faveur du peuple romain, qu'à relever dans sa capi-

UM, Br., 435-463. — Rich. de S, Gorm.

2 bi, V, 769.

tale les aigles viclorieuses, les anciens faisceaux de l’empire et les lauriers triomphateurs, antiquos imperii fasces et triumphales lauros. » Pierre de la Vigne enjoint aux magistrats municipaux d'envoyer à l’empereur comme proconsuls les partisans de Frédéric, les Frangipani et les autres pour que « le nom de Rome refleurisse et qu'un lien indissoluble rattache aux Romains l'empereur de Rome #.» Déjàles partisansde Frédéric cherchaient à ameuter lepeuple en disant: « César vient; ouvrons-lui les portes », quand, le 22 février, le vieux Grégoire IX, suivi d'archevêques, d'évéques, d’abbés et de tout son clergé, fait porter de son palais la croix du Christ et les têtes des apôtres, au milieu des cantiques, à Saint Jean-de-Latran, les y dépose sur l'autel de l'église et, mettant sa tiare sur ces saintes reliques, s'écrie: « Que les saints protègent cette ville que les Romains trahissent. » Il n'en fallut pas davantage. La vue de cet énergique vieillard de ces saintes reliques, le sentiment que, aprèstout, l'empereur était l'ennemi héréditaire des libertés urbaines et romaines, etqu'on ne gagnerait rien à échanger l'autorité faible et douce du pape contre celle de Frédéric, retournèrent si bien les Romains, que Frédéric, tout en se moquant de la manifestation des gamins, des vieilles femmes et des gens payés, à Rome, en faveur du pape, quitta bientôt le territoire pontifical et entra dans son royaume, pour tenir à Foggia un parlement et en obtenir l'argent dont il avait besoin pour reprendre sérieusement les hostilités contre son adversaire désarmé, mais redoutable, dans de meilleures conditions. Grégoire IX aurait bien voulu ameuter les rois et les peu ples de l'Europe contre son ennemi, où au moins en obtenir aussi de l'argent pour nourrir la guerre. Mais ses légats, le

4 H.Br., V, 761. — Peir. de Vin., LU, 72.

cardinal-diacre Otton, en Angleterre, et Jacques de Préneste en France, ne récoltaient rien. Henri HI, tout en se disant vassal du Saint-siège, conseillait à Grégoire IX de traiter l'empereur avec plus de modération; le clergé anglais ne voyait dans les légats et émissaires de Rome que des Romipètes, des usuriers, des simoniaques et des brigands. Louis IX et le clergé français, malgré les flatteries du pontife, qui prisait la France parmi les peuples comme Jéhovah autrefois la tribu de Juda, étaient sourds sinon indifférents. Si le roi d'Aragon était pour le pape, le roi de Castille par contre était pour l'empereur. En Allemagne, quoique l'intrigant Albert de Beham, retiré à Landshut, inondât l'Allemagne de lettres et de pamphlets et fulminât des sentences répandues avec profusion par les moines cisterciens ou prêcheurs, les princes du nord et de l'ouest de l'empire faisaient à Grégoire IX des représentations respectueuses, mais fermes; ils le suppliaient de prendre en considération les malheurs de l'AIlemagne, d'accorder la paix à l'empereur, dont ils ne pouvaient ni ne voulaient en aucun temps se séparer, et ils lui envoyaient Conrad, frère du landgrave de Thuringe, qui, de guerrier féroce, après une rude pénitence, était entré dans l'Ordre teutonique, en était alors grand maître, et y prétendait jouer le rôle pacificateur d'Hermann de Salza.

Ce personnage arrivé à Rome, en mai 1240, fl aux deux adversaires des ouvertures de paix, auxquelles Frédéric se prêtait d'autant plus volontiers d'abord, que la ville d'Alexandrie, au Nord, venant de tomber entre les mains de Manfred Lancia et des Pavesans, son orgueil était satisfait. Mais le pape déclara qu'il ne pouvait souscrire, sans les Lombards, à la suspension des hostilités. Le nouveau grand maître mourut. L'agent pontifical en Allemagne, Albert de Beham, convoqua alors pour le mois d'août une nouvelle

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réunion de ses partisans, à Bautzen, dans les Alpes, afin d'opposer un autre concurrent à Frédéric Il. Il songeait au duc de Bavière Otto. Le roi de Bohème entrava ce projet en se déclarant tout à coup pour Frédéric et son fils. Embarrassé et ne sachant que résoudre, le duc de Bavière Otlo, pressé par l'audacieux meneur qui le menaçait de faire élire à ses dépens un Français ou un Italien, s’écriait: « Plût à Dieu que le seigneur pape eût déjà pris ce parti; pour sortir d’embarras, je renoncerais volontiers à mes deux voix électorales. » Enfin les alliés du pape en Italie, recommençant les hostilités, attaquent la riche ville de Ferrare, qui, maintenue par le seigneur Salinguerra, podestat, dans le parti gibelin, interceptait les communications de Venise avec Mantoue et la Lombardie. Les milices lombardes, celles de Bologne, conduites par Azzon d'Este, parviennent sous les murs de cette ville ; une flotte de Venise remonte le Pô. La ville surprise est affamée. Le vieux Salinguerra veut forcer les bourgeois à résister ; il n'y réussit point et est obligé de traiter pour avoir la vie et les biens saufs. Quand il va trouver les chefs des assiégeants « 11 faut, dit l’un d'eux, Traversari, que tu aies perdu la raison pour oser venir parmi nous. » Il veut répondre ; on le terrasse, on le charge de chaînes, pourl'envoyer à Venise. La ville de Ferrare passe au pape et devient la possession de la maison d’Este.

A ce coup, Frédéric, laissant dans le royaume de Sicile ses lieutenants faire avec les Apuliens le siège de la ville pontificale de Bénévent, traverse avec ses Sarrasins les Abbruzzes, la Marche marécageuse d'Ancône, sans se laisser abattre par la fièvre, arrive dans la Romagne, rassemble ses vassaux fidèles de la Marche de Trévise, de la Toscane et du pays, les joint à quelques chevaliers alle.

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