L'ALSACE ALLAMANIQUE ET FRANQUE
Quand le poète Glaudien chantait la gloire de Stilichon, le vainqueur des Goths (402), et déclarait pompeusement que les peuplades sauvages de la Germanie n'osaient pas franchir le Rhin, bien qu'il ne fût plus défendu par les garnisons romaines retirées des frontières, il ne se doutait pas (Ju cataclysme prochain qui allait emporter les derniers restes de la domination impériale sur la rive gauche du fleuve. Quatre ans plus tard, Alains, Vandales, Sarmates, Gépides, Bur^ondes, AUamans, Hérules, inondaient les Gaules, brûlant les cités et massacrant les populations.
Nous ne connaissons que les traits généraux de la catastrophe; les derniers rares historiens de Rome n'avaient plus le temps de s'enquérir de ce qui se passait à Pextréme frontière et moins encore celui de le noter. C'est un pur hasard qu'une lettre de saint Jérôme, le pieux et savant ermite de Bethléhem, nous ait conservé la mention de la destruction totale de Mayence, de Spire et de Strasbourg, en 409. On voudrait nous faire croire que les envahisseurs continuèrent immédiatement la tâche des colons romains ; mais il s'est passé certainement de
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longues années avant que le guerrier farouche ait consenti à devenir un cultivateur assidu ou à se livrer à Télevage.
Durant tout le cours du v* siècle, cou^é en deux parts presque égales par l'invasion hunnique (451), qui, malgré la légende locale, ne trouva plus rien à détruire, l'Alsace dut retomber dans sa sauvagerie primitive. Les forêts recouvrirent les champs défrichés, et c'est peu à peu seulement qu'au milieu de ces vastes étendues, redevenues solitaires, se créèrent des fermes isolées, qui de tout temps furent Thabitat préféré de la race allamanique ; elles s'établissaient plus volontiers à l'entrée des vallons élargis, dans le voisinage des cours d'eau, ou bien encore sur les collines avancées qui dominaient de peu la plaine.
Mais ces premiers occupants n'y restèrent pas longtemps sans rivaux ; à mesure que les colonisateurs allamans s'avançaient vers le nord de l'Alsace et le Palatinat actuel, ils entraient en contact et bientôt en conflit avec leurs voisins, les Francs. Quand Glovis, le chef des Francs Saliens (481- 511), eut conquis sur Syagrius les derniers restes de terres romaines en Gaule (486) et se fut décidé à prendre la succession des empereurs, en gagnant les populations romaines par l'adoption ue la foi chrétienne, il se rendit compte de la nécessité de défendre les limites orientales de son nouveau royaume contre les peuplades allamaniques de la vallée rhénane. De là des luttes prolongées que la tradition, toujours simpliste, a résumées en une seule campagne terminée par la victoire de Glovis à Tolbiac (496). Quoi qu'il en soit d'ailleurs de la durée de cette guerre, la défaite des Allamans fut suivie de la conquête des âmes de cette région par l'Église chrétienne. Non pas que les Allamans
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aieat disparu du pays ;, ils y vestèrant au contraire prédominants par le nombre, et c'est seulement au nord de la Forêt-Sainte que les Francs étaient les plus nombreux. Mais partout où les nouyeaux venus s'établirent dans le nord et mémie dans les régions méridionales du pays, l'autorité politique reposa exclusivement entre leurs mains. Sous la protectiO'n des rois francs, accessibles dé|à,. par certains côtés du moins^ aux traditioxks romaines et chrétiennes, \in nouvel essor eivilisateuî se constate en Alsace ; de nombreux monastères se créent sur les deux versants des Voâges et, grâce au zèle pieux des néophytes, ils acquièrent bientôt d'importants domaines dans les vallées et la plaine. Des comtes et des ducs fFanes représentent l'autorité royale dans le pays, et les souverains eux-mêmes» successeurs de Clovis, résidaient volontiers soit dans leur villa de Kœnigshoffen, aux portes de Strateburgum ou Strasbourg, mentionnée pour la première fois sous ce nom nouveau en 589, soit aans leurs domaines ruraux de Marilegium (Marlenheim), de Thronia (Rirchbeim) ou à'Isenbourg, près Rouffaeh, pour y chasser l'aurochs, l'ours et l'élan.
La. légende pieuse, bien plus que rhistoire,^ noua renseigne, très imparfaitementd'ailleurs, sur les destinées de l'Alsace durant cette période ; c'est celle de sainte Odile, la patronne de l'Alsace, la fille du duc Eticbon. Lui et ses descendants, les ÉtiobonideSy l'ont administrée pendant plus d'un demisiècle (683-739). A travers les vicissitudes des nombreux partages francs^ l'Alsace reste dépendante, du royaumie d'Austrasie, et c'est sans doute vers cette époque que la région comprise entre le Jura, le Rhin, les Voseres et la forêt de Haguenau reçut le nom collectif d'Alsace que nous
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voyons figurer pour la première fois, en Tan 610, dans la Chronique de Prédégaire. Au point de vue ecclésiastiqpïe, 1 Alsace se partage entre les évôchés de Strasbourg et ^ de Bâle ; néanmoins, on peut constater sous les Etîebonîdes un certain sentiment de communauté entre le Nordgau et le Sundgau. Avec le dernier descendant de cette famille, les ducs d'Alsace disparaissent et nos rares renseignements deviennent d'une concision désespérante pour tout ce qui concerne notre pays. Mais quand la nourelle dyiiastîe royale, issue des marres du palais d'Austrasîe, s'établît triomphante, nous constatons également, vers le milieu du vm* siècle, une Alsace solidement organisée, tant au point de vue politique que religieux. L'EgKse y fut à la fois Fauxiliaire et Fobligée de la royauté. Elle se développe parallèlement au pouvoir monarchique ; moines irlandais, écossais, anglo-saxons arrivent en foule à travers les forêts austrasiennes, fondant d*abard de modestes ermitages, puis de» couvents spacieux en descendant des montagnes dans les vallées solitaires et de là dans la plaine qu'ils aident à regagner à Taçrieulture. Du vri* au viu* siècle nous voyons surgir, Tune après l'autre, les abbayes bientôt riches de Marmoutier, de Wissembourgs, d'Ebersheimmunster, de Hohenbourg, de Neubourg, de Murbach, de Neuwiller, de Munster au val Saint-Grégoire et bien d'autres moins célèbres. Les vies des saints abondent (saint Florent, saint AAogast, saint Pirmin, saint Colomban) et leurs traditions légendaires ne font souvent qu'^é-
Saissir le voile qui nous cache la majeure partie e cette période de Thistoire d'Alsace. Peu importent d'ailleurs, à un point de vue plus général, les noms propres des fondateurs ou la date précise à laquelle ces centres religieux ont été créés sur le sol
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alsacien. Ce qui fait Timportance de cet épanouissement de la vie ecclésiastique, c'est qu'il fut durable; c-est que, dès lors et jusqu'à nos jours, les populations restèrent éminemment accessibles aux émotions religieuses et aux impulsions de la hiérarchie; c'est encore que la terre même d'Alsace passa, pour une part très considérable, aux mains du clergé et qu'il s'y constitua par suite, au cours du moyen âge et sur un territoire relativement restreint, une foule de seigneuries ecclésiastiques dont quelquesunes, comme Murbach et Andlau, portèrent jusqu'à la Révolution le titre de principautés du Saint Empire romain.
Durant les règnes de Pépin le Bref et de Charlemagne, l'Eglise, en échange de la protection qu'ils lui offraient, des conquêtes qu'ils faisaient pour die sur la Germanie païenne, resta fidèle et dévouée à la dynastie nouvelle. C'est Charlemagne qui fit jeter les premières assises de la future cathédrale de Strasbourg, sur l'emplacement d'une première église érigée, d'après la légende, par Clovis. Il était l'ami personnel de l'évêque Heddon, de Strasbourg, et d'un autre Alsacien, qu'il consultait volontiers, Fulrade, l'abbé de Saint-Denis. Nous le voyons plus d'une fois séjourner en Alsace ; c'est ainsi qu'il célèbre les fêtes de Noël à Schlestadt, en 776 ; il favorise le commerce fluvial de Strasbourg sur le Rhin inférieur, et l'on est en droit d'admettre que durant son long règne, la province fut heureuse et trancjuille. Mais elle fut d'autant plus troublée sous celui de son fils, Louis le Débonnaire, quand le malencontreux partage prématuré de l'empire entre ses trois fils Lothaire, Louis et Pépin, fut remis en question par la naissance, de Charles, issu d'un second mariage, auquel le père voulut conférer également une couronne royale.
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Nul doute qu'à ce moment FAÏsace, telle que nous la décrit dans ses poèmes le clerc aquitain Ermoldus Nigellus, alors en exil à Strasbourg, n'ait été relativement prospère. Mais la guerre civile devait la ravager bientôt. Les trois fils atnés ayant pris les armes contre l'empereur, les deux armées se rencontrèrent dans la plaine de la Haute- Alsace, appelée le Rotfeld, près de 3igolsheim. Débauchant les généraux de Louis le Débonnaire, les rebelles firent prisonnier le faible monarque (juin 833) et l'enfermèrent dans un cloître après l'avoir humilié par une pénitence publique. Dans les querelles aui suivirent jusqu'à la mort de l'empereur (840) 1 Alsace ne loue aucun rôle marquant, mais les autorités ecclésiastiques semblent être restées fidèles à la cause du vieux souverain.
Quand la lutte reprend bientôt après entre l'aîné des frères survivants, l'empereur Lothaire, et ses cadets, Louis le Germanique et Charles le Chauve, c'est encore en Alsace que se produit, après la sanglante bataille de Fontanet (841), la célèbre entrevue de Strasbourg (février 842) au cours de laquelle Louis et Charles se prêtent réciproquement, en présence de leurs armées, le serment d'alliance et de fidélité. Ce double texte, conservé par l'historien Nithard, présent à la cérémonie, est curieux, non seulement comme document historique, mais aussi comme un des plus anciens témoignages des langues teutonique et romane. Lothaire dut consentir, Tannée suivante, à un nouveau partage. Le traité de Verdun donnait à Louis la Francie orientale, à Charles la Francie occidentale; entre les deux, Lothaire conservait, avec le titre d'empereur, la large bande de terrain qui s'étendait de la mer du Nord aux rives du Tibre et, de l'ouest à l'est, depuis les bords de la Meuse jusqu'au Rhin. L'Alsace
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faisait partie de ce dernier lot, qui reçut^ à cause de son possesseur, le nom de Lothariogie (843). Mais cette triple division du vaste empire de Charlemagne ne put être maintenue ; les mauvaises conditions ethnoffrapkiques et géographiques du territoire échu à Lotnaire ne permettaient pas à ce groupement factice de rester longtemps unifié et par suite autonome. A la mort de Lotbaire 11^ chacuu des deux oucles,. ses voisins, réclama TAlsace. Le traité de Meersen (août 870) l'adjugeait à Louis •le Germanique, et si,, quelques années plus tard,^ Charles le Gros, réunissant une dernière fois sous sa maintoos lespays possédés par son illustre aïeu!, régna sur F Alsace comme sur la France et l'Allemagne^ ce ne fut que pour peu de temps. Après la déposition solennelle du dernier empereur caralingien légitime (887) et l'élection d'Arnulphe de Carintkie, 1 Alsace est décidément acquise au royaume d'Allemagne ou de Francie orientale. Malgré quelques tentatives des derniers Carolingiens lançais pour reprendre pied dans la plaine d Alsace — Louis IV d'Outremer vient assiéger Brisacb en 939 — le pays restera uni, pendant près de huit siècles,, au royaume de Germanie, puis au Saint Empire romain^ et l'incorporatiodi du duché de Lojrraine au royaume d'Allemagne sous Henri l'Oiseleur mettra fin,, pour longtemps, à toute possibilité d'invasion du c6té de
l'ouest.