LA GUBRRB DB TRENTE ANS EN ALSACE
A cette affreuse misère il faut ajouter encore les tortures ingénieuses que troupes régulières ou maraudeurs infligeaient aux malheureux citadins ou paysans pour les forcer à révéler la cachette où ils avaient essayé de sauver leur dernier écu. Il faut mentionner au moins d'un mot, sans oser s'y arrêter, les outrages sans nom subis par les femmes et les enfants, et consignés dans mainte enquête de ce temps. Gomment s étonner dès lors de l'énorme consommation de vies humaines qui se fit en Alsace depuis l'apparition de Mansfeld jusqu'à la signature de la paix? Nous n'avons que des données statistiques bien fragmentaires, mais elles sont effrayantes f)Our la Haute comme pour la Basse- Alsace. Une ocalité florissante, qui comptait une mortalité annuelle d'environ vingt décès, perd 258 habitants en i635, 600 en 1636, 108 en 1637 ; elle n'en perd plus ensuite ; ils ont tous péri. La natalité ne baisse pas seulement, elle disparaît pour de longues années et les registres paroissiaux de certaines communes ne mentionnent, par exemple, aucun baptême pendant douze ans, aucun mariage pendant un laps de temps encore plus considérable.
Dès 1639 le Magistrat de Strasbourg s'écriait dans une supplique à Louis XIII : c Les insolences et incommodités que nous souffrons des gens de guerre des deux partis, depuis que cette sanglante tragédie se joue sur le théâtre de notre pauvre patrie, sont parvenues à un tel point d'excès quHl ne nous reste
{)lus de mots pour les exprimer, ni de patience pour es endurer. » Et quel surcroît d'épreuves les populations alsaciennes n'avaient-elles pas sppporté depuis cette date !
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Nous avons vu que, dès 1629, un conseiller avisé de Louis XIII l'engageait à « s'avanceriusqu'à Strasbourg pour acquérir une entrée dans rAliemagne » et lui recommandait d'agir <c av6c beaucoup de temps, grande discrétion et une doùlce et couverte conduite ». Cependant il ne paraît pas qu'avant la défaite de Nœrdlingen les Etats alsaciens aient été sérieusement inquiets au suiet de leur autonomie, que garantissait aux uns Talliance de la Suède, aux autres Tamitié de l'empereur et de la ligue catholiue. Nous avons vu que l'élimination momentanée es armées suédoises changea la face des choses et comment le traité du i* novembre 1634 stipulait que ce le pays d'Alsace, en deçà du Rhin, serait mis ^n dépôt et sous la protection de Sa Majesté avec les places et villes qui en dépendent ». Toutefois, aussi longtemps que Bernard de Weimar vécut, l'idée d'une annexion future ne hanta pas trop vivement les esprits, car on connaissait son caractère indépendant et on avait foi en ses talents militaires.
Mais il avait à peine disparu que la décision semble avoir été prise à Saint-Germain de ne plus rétrocéder les territoires occupé». Dans une note à
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4'Avaux, du 27 octobre 1640, se trouvent ces paroles significatives : « On a sceu par voie secrète que plusieurs princes d'Allemagne scTésoudraient à laisfjer la Poraéranie à la Suède et TAlsace avec Brisach à la France. Agir d'après ces informations. » Quand le congrès de paix 'fut ouvert — les séances ne commencèrent réellement qu'après le dépôt des pleins pouvoirs du comte d'Avaux et d'Abel Servien, le 16 avril -1644 — la reine - régente Anne d'Autriche fit inviter, d'une façon très pressante, les villes libres et impériales d'Alsace à y envoyer leurs délégués « afin qu'ik fassent spectateurs de la conduite » des plénipotentiaires français et vissent « par eux-mêmes la candeur et la bonne foi qu'ils ont ordre d'apporter à leur négociation >. Toute une année se passa en escarmouches préliminaires, et, dans les eoiïtre -propositions faites par les représentants du roi en réponse aux offres générales de Ferdinand IIl (24 février 1645), le nom de l'Alsace n'était même pas prononcé. Mais on savait qu'à côté des disetissions omciéltes se poursuivaient des négociationssecrètes et, dès le mois de mai 1645, le député de Colmar au Congrès, Jean Balthazar Schneider, écrivait mélancoliquement à ses commettants : «'L'Alsaee ^e tirera difficilement des mains de la France. >
Bien que te principal commissaire impérial, le eomte de Trautmannsdorf, déclarât, en novembre, 4 «es collègues français que ce serait une c prétention chimérique ^ de réclamer l'Alsace et Brisach pour le roi, les représentants de Louis XIV n'en formulèrent pas moins, dans une note officielle du 7 janvier 1646, la revendication, comme indemnité de guerre, des Trois Évôchés, de la Haute et 4e la Basse-Alsace, du Sundgau, du Brisgau, de Brisach» Philippsbourg et les quatre « villes fores-
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tières » du Rhin, SsBckinçen, Rheinfelden, Laufenbourg et Waldshut. C'était réclamer le superflu pour mieux s'assurer le nécessaire. La présentation de cette note porta la consternation dans le cœnr des gouvernants de ces petits États d'Alsace qui avaient cru naïvement jusqu'ici au retour à l'état de choses ancien. Après avoir opposé d'abord un refus, l'em-
Î)ereur offrit en premier lieu les Trois Évéchés et a Franche-Comté, puis une partie de la Basse-Alsace seulement ; mais finalement, pour s'assurer Fappuî de la France contre certaines prétentions suédoises, il consentit en avril 1646 à l'abandon des possessions autrichiennes en Alsace contre
Eaiement d'une indemnité aux archiducs d'Innsruck.
La question de Brisach restait en suspens; comme les diplomates français déclaraient qu'ils continueraient encore la guerre pendant cent ans plutôt que de renoncer à cette place forte, Maximilien de Bavière, qui jouait au congrès le rôle « d'honnête courtier », fit céder encore les Impériaux sur ce point. Dès lors la discussion fut plus facile et dans une conférence du 26 août les plénipotentiaires de Ferdinand III et de Louis XIV arrêtèrent une rédaction qu'ils convinrent de ne
f)lus changer malgré l'intervention des États de 'Empire ou des puissances étrangères. Le 17 septembre nos diplomates écrivaient à la régente : « Madame..., Brisach et son territoire, les deux Alsaces et le Sundgau sont laecordez... Votre Majesté aura cette gloire que, dans un temps de minorité. Elle aura étendu les limites de la France jusqu'à ses plus anciennes bornes. »
La question pouvait donc passer pour réglée entre la France et la maison d'Autriche, mais elle était loin de l'être entre la France et les États de l'Em-*
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pire. Les représentants des Electeurs et des princes réunis à Osnabruck avaient protesté déjà contre tout abandon d'un territoire d'Empire, et la majorité de ceux qui siégeaient à Munster avaient déclaré Sue les villes de la Décapole, n'ayant jamais été ans la dépendance de la maison d'Autriche, ne pouvaient être englobées dans la ce satisfaction » française. Pour en finir, M. d'Avaux et le commissaire autrichien, le D' Volmar, s'avisèrent de juxtaposer deux formules tout à fait contradictoires dans un même texte (novembre 1647), par lequel la maison d'Autriche passait définitivement à la couronne de France tous les droits qu'elle pouvait et croyait avoir en Alsace. Mais il y avait tant d'autres questions ardues à régler au congrès, qu'il s'écoula de longs mois avant que l'on pût procéder à la signature des traités de Westphalie qui devaient assurer la paix et qui renfermaient, comme l'écrivait un diplomate anonyme contemporain, c une semence éternelle de guerres ».
Ce sont ces articles litigieux qui seuls doivent nous arrêter un instant, car pour les autres, traitant d'arrangements temporaires ou de mesures financières qui ne furent jamais remises en question, ils ne présentent plus aucun intérêt aujourd'hui. Ils sont au nombre de trois, et portent les numéros 76, 76 et 89 dans l'édition la plus récente, celle de M. H. Vast {Les grands traités du règne de Louis XIV). Le premier de ces articles stipulait que l'empereur, tant en son nom que pour toute la maison d Autriche et l'Empire, cédait ious ses droits, tous ses domaines, propriétés et juridictions à lui appartenant, à l'Empire et à la maison d'Autriche, sur la ville de Brisach, sur le landgraviat de la Haute et Basse-Alsace, le Sundgau* la préfecture
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proviiïciale sur les» dix villes impériales» d' Alsace et tous les- villages et droits dépendant de cette préfacture, et les transférait au Roii Très^Chrétien et à la couronne die France, dé la même façon qtxe 1& dite ville de Brisach avec te& villages qui lui aippartiennent) en leur réservant pomctanti le& droits et privilèges jadis accordés par la< maison d^Autriche.
L'article 76 stipulait que ledit la^ndgraviat des deux Alsaces et du Sundgau, la préfecture* provin^eiale sur les dix villes impériales et les lieux qui en dépendent, ainsi qu;e tous les vassaux, sujets et serfs, villes^ châteaux, forêts, mines*, fleuves et rrvières et tous les droits, régaliens, sans réserve aucunev passeraient au roi de France et lui appartiendraient à perpétuité, avec toute juridiiction et supériorité et te' pouvoir suprême, sans qu'' aucun empereur ou prince dW k' maison df Autriche puisse jamaib rien réclamer de ces territoires, situés- sur les deux rives d"u' Rhjtt. Seul^ement le roi s'en^gage à conserver k religion catholique, telle qu'elle était établie sou« la domination autrichienne et à y réprimer les doctrines hérétiques- oui j ont pénétré depuis.
Enfin* Tarticle 89, le plua important au poiidr d» rue de» controverses futures, décidait quie le Roi Trèsr-Ghrétien s'engageait k reconnaître^ non seulement les princesi-évéïpiies d^^ StrasiboiiBrg et de Mie et la république de Strasboi:»rg, mai» encore les autres Etats immédiats de L'AEsace, les prioa^sesiabbés de Murbacfa) et de Lujre, l'abbease d'Amdlan^ l'abbé de Mlinster, tes comtes^ palatins de la Petite- ;Pierre, le& comtes- et bairons m Hanau, Obemstem et Fteckensteins la Niobtesse immédiate de la Basse<- Alsa'ce et d^ même tes dix vrlles* impériales qui reconnaiesent la préfecture èe Haguenauii, da^ms teur liberté etpossession d'immédiateté vis^à-vis de FEm^ pivei dont elles ont joui jusq>u'à ce jour, de? façon i
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ce qu^iliHfi pukfie pitétendre âur euxensuiAe aucune f suprématie royale, mais cpi'il ae conAeute dej3>dTQks 'qjui avaieul; appartenu, à la maisoûN d'Autriche et enlb été cédés par le préoeut traité: à la couronne de France. — Pouctant ilv est hien entendu-, que, par la pnéaente; déclaraticint rien ne soit abandonné (pa<c le coi) de ce dnoit d'à souiversâneté qid lui a^ été reconnu plus haut.
C'est SUD ces; textes (jue les. conunentatem» ont appuyé leurs interprétations si divergentes^. Les uns, — pjrincipalement les anteuns allemands anciens^et modernes — ^ affirment que le traité de Munstter n'a donné à la^Franc» qjue^denx choses^ ktpossessîonvd^^. terres hérédâtaires de lai maison, df Autriche en Alsace, avec quelques vililages de la. préfecture de Hs^uenau, et le:^Z^/*â de land^ave« d'Alsace,, avec unidiKoit depcotection foittvague sur la Décapole <jui pouvait lui rapporter quelgaes milliie^s. db flomns par* an. Tout ce que la Franae? a prétendli^ de plus et Mi*, peu à. peu, l'a été pac usurpation pure et violeuice. Las autres» — parmi: lesq,uels^ on rencontre naturellement, la irrande. majosité dem historiens français — jfmtmïeat d'une façon trâs, simpliste que. le. traité de Munster a a donné l'Alsace à la France jDf, sans, s'inquiéter beaucoup des détails. En réalité, la situation fuG infiniment plus^ eomplexa; Mazarin, déjà menacé pac la\ révolution parisienne, et Ferdinaud III, abandonné par ses aikés,, étaient également pressés d'en finir. L'empereur consentit \ à l'abandon de ses terres héréditaires et de ses droits de suzerain, en se ménageant néanmoins les • points d^appui pour des revendications futures. Le cardinal, de son côté, ne chicane pas sur les mots ; mais pour lui, le landgraviat n'est pas un simple titre (ce qu'il était au fond), c'est le territoire môme de l'Alsace ; la préfecture de Haguenau repré-
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sente pour lui tout autre chose que pour Trautmannsdorf et Volmar. La liste assez longue des États immédiats (V Empire que la France déclare reconnaître en Alsace, n'empôche pas, à ses yeux, que le nouveau gouvernement ne puisse exercer sur eux une action matérielle et morale qui en ferait des alliés dociles et des tributaires politiques, d'autant plus que le dernier alinéa de Tarticle 89, le fameux « pourtant », Itatamen, dont Servien Tavait allongé, reprenait sous main la thèse de la souveraineté du roi, et permettait toujours de Taffirmer en temps opportun.
En tout cas. Ton ne saurait prétendre qu'il y ait eu surprise et mauvaise foi, puisque des deux côtés on savait parfaitement à quoi s'en tenir au sujet de ces textes paraphrasés avec tant de solennité. Si les diplomates de Munster firent semblant d'être d'accord, c'est que les envoyés français ne voulurent pas effaroucher prématurément les États d'Alsace et ceux du reste de l'Empire, et que les commissaires impériaux ne tenaient nullement à ce qu'on vît trop clairement à quel point ils avaient laissé mutiler le Saint Empire romain. Pour des raisons plutôt fortuites, le désaccord profond entre les deux façons de voir ne se traduisit pas immédiatement d'une manière visible pour tous, mais il existe en germe, dès le moment même où se signait le traité de Munster ou la paix de Westphalie.