LES TERRITOIRES ALSACIENS
On a vu que le gouvernement central se bornait en principe à surveiller de haut l'administration des territoires qui n'étaient pas directement soumis au : roi. Sous sa tutelle bienveillante, l'Alsace, devenue française, conserve son bizarre morcellement politique, son organisation administrative remontant au moyen âge, et le pouvoir royal s'abstient volontiers de se mêler aux affaires internes de ses vassaux princiers, fidèle au mot d'ordre déjà cité, qu'un contrôleur général des finances écrivait en février 1700 au dos d'une dépêche du maréchal d'Huxelles : <ic II ne faut point toucher aux affaires d'Alsace. 2> Il ne peut être question d'énumérer dans leur détail toutes les parcelles distinctes, au point de vue politique, dont l'ensemble constituait la province d'Alsace, depuis les territoires plus étendus appartenant aux princes du SaintEmpire, simplement possessionnés dans le pays, jusqu'au modeste village qui constituait souvent l'unique héritage de tel membre do la noblesse alsacienne. On doit faire connaître pourtant les plus importantes d'entre ces terres, telles que nous les voyons subsister sous le régime des Bourbons jusqu'à la Révolution.
En première ligne il faut nommer les terres autri-
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chiennes de l'ancienne Régence d'Ensisheim, les seigneuries de Morimont, d'Altkirch, de Thann et de Belfort, de Rougemont, de Landser et de Masevaux, les bailliages d'Ensisheim, de Cernay, d'Issenheim, de BoUwiller et de Ville, pour ne mentionner que les plus importants. Ces terres, enlevées aux Habsbourgs au cours de la guerre de Trente Ans, distribuées ensuite en partie aux officiers supérieurs de l'armée weimarienne ou rendues aux anciens feudataires de la maison d'Autriche, furent données^ comme nous l'avons déjà dit, par Louis XIV à Mazarin, après la négociation du traité des Pyrénées et passèrent des mains des héritiers directs du cardinal à celles de leurs alliés, les Grimaldi de Monaco, qui les possédaient encore en 1789. Quelques autres parties, moins considérables, des anciens domaines habsbourgeois furent conférées, après 1680^ à des officiers généraux au service du roi, les Montclar, les Rottenbourg, les Zurlauben, etc. La dernière des terres autrichiennes restée comme fief à la famille des Sickingen, célèbre dans l'histoire du Palatinat, la seigneurie de Hohkœnigsbourg^ passe également, dans la première moitié du xviii^ siècle, à un représentant marquant de l'autorité royale, M. de Boug, premier président du Conseil souverain d'Alsace.
Après les Habsbourgs^ les princes-évéques de Strasbourg, landgraves delà Basse- Alsace, étaient les plus riches propriétaires de la province. Aussi longtemps que des archiducs autrichiens avaient porté la mitre épiscopale (1608-1662), leur absence
{)resque continuelle avait diminué leur situation poitique et leur influence morale, mais leurs deux successeurs, François-Egon et Guillaume de Furstenberg, y jouirent d'une autorité d'autant plus grande qu'ils s'étaient toujours montrés les agents
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très dévoués et souvent peu scrupuleux de Louis XIV dans les affaires de TEmpire. Le monarque reconnaissant leur confirma presque tous leurs anciens privilèges régaliens. Leur territoire s'étendait, assez épars, entre les Vosges et le Rhin, sans compter les bailliages sur la rive droite de ce fleuve, dont nous n'avons pas à parler ici. Il comprenait environ cent quinze villes et villages, groupés en sept bailliages, tous placés sous l'autorité de la Régence ae Saverne; les principales de ces localités étaient, — outre Saverne, — Molsheim, Dachstein et Benfeld dans la Basse-Alsace, Rouffach et Soultz dans la Haute- Alsace. Les terres de l'évêché avaient énormément souffert pendant la période des guerres et, dès 1665, les dettes épiscopales étaient évaluées à près de deux millions de florins. Mais le sol y étant en général très fertile, la population se développa très rapidement aussitôt la paix assurée et, dès 1702, on estimait officiellement les revenus annuels à trois cent mille livres; en 1787,1e bailli Horrer les évaluait à 790.000 livres.
Tous les autres territoires ecclésiastiques de la province, bien qu'ils soient énumérés en majeure partie par le traité de Munster, ne méritent tout au plus qu'une mention fugitive; le Grand Ghapitre possédait le bailliage d Erstein, le prince-abné de Murbach, d'assez nombreux villages et la ville de Guebwiller; l'abbaye de Munster au val Saint - Grégoire, l'abbaye de Marmoutier et celle d'Andlau n'avaient plus que des domaines bien restreints ; quelques princes ecclésiastiques étrangers, les évoques de Spire et de Bâle, possédaient aussi des terres, l'un dans le nord, l'autre dans le sud de l'Alsace, sans qu'ils aient jamais (depuis la fin du moyen âge) figuré dans l'histoire politique du pays. A plus forte raison est-ce le cas du Grand Maître
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de r Ordre Teutonique, qui possédait également plusieurs commanderies en Alsace.
Enclavées dans les terres épiscopales et celles de la Noblesse immédiate, entre les Vosges inférieures et le Rhin, se trouvaient celles du comte de Hanau- Lichteuberg, très morcelées et d'inégale valeur. La seigneurie de Lichtenberg avait passé, vers la fin du XV* siècle, par héritage aux comtes de Hanau, dont les domaines se trouvaient sur les bords du Mein, près de Francfort. Ils s'étaient arrangés de très bonne heure avec la France, avaient réclamé des garnisons protectrices pour leurs petites forteresses de Bouxwiller et d'Ingwiller, et le dernier de la dynastie, Jean-Regnard III, qui régna plus d'un demi-siècle (l685-i736), avait obtenu, en échange de sa soumission empressée, d'importants privilèges d'ordre économique et financier. A sa mort, ses terres d'Alsace passèrent, sans la moindre difficulté, à son gendre, le landgrave Louis VIII de Hesse-Darmstadt, qui devint ainsi le plus important des princes régnants du Saint Empire possessionnés dans la province. Le comté de Hanau -Lichtenberg comprenait une centaine de localités, presque toutes rurales. Seule, la résidence de Bouxwiller, avec sa Régence, son château princier, son orangerie, son Ecole latine ou gymnase, pouvait prétendre au rang de ville, Ingwilier, Wœrth et Niederbronn n'étant guère que des bourgades.
Le territoire de la république de Strasbourg n'était pas d'une étendue si considérable. Disséminés par la plaine jusque vers les Vosges, ses quelques bailliages ruraux ne comptaient qu'une trentaine de localités, simples villages, sauf les bourgs de Barr et de Wasselonne, mais l'importance économique et militaire de la ville elle-même était grande. Quoique fortement éprouvée par la guerre de Trente
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Ans, elle comptait encore, au moment de la capitulation, environ 25^000 âmes. Elle ne s'accrut d*abord que lentement, car elle n'en avait que deux mille de plus en 1697. Dans cette population, il y avait c très peu de riches j», comme l'atteste La Grange, mais il n'y avait aussi que ^ très peu de pauvres 3i>, le restant des habitants étant a communément à son aise j», et les charges assez lourdes qui pèseront sur eux, avec les impôts croissants et les nombreux dons gratuits du siècle suivant, leur seront toujours supportables. D'ailleurs, il y a peu d'oisifs dans la cité, et les plus notables parmi les membres bourgeois du gouvernement de la ville libre n'ont pas cru déroger en faisant du commerce ou en exerçant certaines industries. Jusqu'en 1681 la population avait été presque exclusivement protestante, luthérienne surtout avec quelques calvinistes. Encore en 1697, il n'y avait à Strasbourg qu'une centaine de bourgeois catholiques, « la plupart, au dire de l'intenaant, étant nouveaux convertis qui n'ont fait abjuration que pour entrer dans les charges de la ville depuis que le Roi a ordonné que les places vacantes des luthériens seraient remplies par des catholiques ».
En dehors de cet ordre royal, relatif à V alternatwe^ l'organisation de la cité n'avait pas beaucoup changé en apparence. La nouvelle « ville libre royale » gardait sa constitution de 1482, ses stettmeistres et ses ammeistres, ses Conseils des Treize et des Quinze, son grand sénat, et même, du moins en théorie, son assemblée populaire souveraine des trois cents échevins. Mais bientôt les chefs et les membres de ces corps divers, qui, se complétant euxmêmes, formaient en somme un régime assez oligarchique, perdirent toute influence réelle sur la marche de leurs affaires pour autant que le gouver-
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nement jugerait à propos de les diriger lui-même. Dès 1681, contrairement à la capitulation, un syndic royal fut installé pour surveiller le Magistrat ; en 1685, un préteur royal était placé au-dessus de lui comme commissaire supérieur de la couronne. Tous les deux, nouveaux convertis, proposèrent au roi l'introduction de Vcdternati^^e ^ en 1687. Grâce à cette prime offerte aux arrivistes, grâce è la pression deTintendant, désormais fixé à Strasbourg, les Conseils perdirent toute initiative, et comme les plus souples et les plus dévoués montaient le plus vite à Téchelle graduée des charges municipales, ils finissaient toujoui)^ par céder soit aux avances, soit aux menaces d'en haut, ce qui n'empêchait pas les fonctionnaires de trouver que « le gouvernement de Strasbourg tient encore trop de la République ». Plus d'une fois, au cours du xviii* siècle il fut question de restreindre la prétendue liberté d'allures de ce Magistrat, oui pourtant se pliait plus docilement aux ordres des commis de Versailles qu'il ne le faisait jadis aux demandes du Saint-Empire.
Si la vieille ville libre impériale s'était résignée si vite à montrer une obéissance presque passive aux volontés de la monarchie absolue, on pense bien que les autres villes d'Alsace, jadis indépendantes, ne conservèrent plus qu'une autonomie assez illusoire et plutôt nominale. Insignifiantes pour la plupart dès avant les grandes guerres qui les ruinèrent presque toutes, ne possédant qu'une maigre banlieue, elles ne comptaient encore vers la fin du dixseptième siècle, qu'un nombre restreint d'habitants. La ville directrice de la Décapole, Haguenau, ne renfermait que 2. 600 âmes ;^chlestadt en avait 6. 000; Landau, devenue ville de garnison, 3.800; Rosheim n'avait <jue 1.200 habitants; Kaysersberg, 1.100; Turckheim, quelques centaines seulement. Encore