‹ Histoire d'Alsace. Nouv. éd. rev., corr. et augmChapitre 38 sur 73 · LA SITUATION ÉCONOMIQUE DE L* ALSACE A LA FIN DU XVII« SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA SITUATION ÉCONOMIQUE DE L* ALSACE A LA FIN DU XVII« SIÈCLE

La terre d'Alsace était, au commencement de la lutte trentenaire, Tune des mieux cultivées de l'Europe occidentale. Son sol était si riche et ses populations si laborieuseei qu'un travail assidu de quel- 3ues années suffisait d'ordinaire à réparer les ravages 'une guerre. Sans doute il restait encore de vastes étendues, surtout le long du Rhin, où l'on ne voyait ni champs ni forêts, mais seulement des taillis et de maigres pâtures, néanmoins dans son ensemble, la plaine alsacienne méritait presque l'éloge flatteur d'un contemporain qui l'appelait « le jardin de l'Europe ». Ce jardin se trouva terriblement dévasté au lendemain de la guerre ; aussi les autorités royales ou princières firent-elles leur possible pour provoquer une immigration, en offrant non seulement des terrains en friche à très bas prix ou même gratuits, mais encore des exemptions temporaires d'impôt. Dès la fin de la Fronde, on voit arriver des Suisses, des Lorrains, des Bourguignons, des Allemands. Ces appels furent souvent répétés : en novembre 1662, un Edit royal offrait des concessions de terrain considérables, mais aux seuls immigrants catholiques.

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Un autre Édît de décembre 1682 ordonnait la mise en culture immédiate des champs restés en friche c à l'occasion des anciennes guerres de Suède ]>. Un troisième Édit de novembre 1687 accordait à tous ceux qui défricheraient des terres, des bois ou taillis dans toute la province, étrangers ou sujets du roi, c la possession mcommutable des terres changées par eux en prés, champs ou vignobles, contre payement de dix ou de vingt sols à Tancien propriétaire et un droit de reconnaissance de quatre deniers par arpent au c seigneur ou au fisc royal ]> . De la sorte, le grand domaine agricole, envahi ar la brousse, fut peu à peu reconstitué; la culture es céréales (avoine, seigle, orge, froment, épeautre) fournissait en 1702, d'après un mémoire de l'intendant, un total approximatif de 700.000 hectolitres. Il y a lieu de mentionner ensuite la culture des choux ; ils formaient le plat de résistance de la cuisine alsacienne avant l'introduction de la pomme de terre qui n'entre dans la consommation, en quantités appréciables, que vers le début du xviii® siècle. En fait de plantes industrielles, les paysans cultivaient déjà la garance et le tabac, ce dernier introduit, dès 1618, par des colons français, à Bischwiller. Les arbres fruitiers étaient nombreux, pommiers et poiriers donnant du cidre, cerisiers et pruniers fournissant de l'eau-de-vie. Le gouvernement français établit de bonne heure des pépinières dans le pays afin de pouvoir distribuer des plants d'espèces françaises aux cultivateurs désireux d'améliorer les produits de leurs vergers. Le goût des jardins et des parcs à la mode de Versailles se répandit également peu à peu chez les grands, à Ribeauvillé, Bischwiller et Bouxwiller,et l'on peut admirer encore aujourd'hui dans l'enceinte du nouveau Strasbourg quelques-uns des vieux ormes de la « promenade Le

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Nôtre 3> plantés par le célèbre jardinier de Louis XIV aux portes de la cité d'alors.

Une des cultures les plus importantes de l'Alsace avait été de tout temps celle de la vigne. Dans la plaine entre Schlestadt et Mulhouse et sur les « éperons » latéraux des vallées vosgiennes s'espaçaient les célèbres vignobles que la tradition faisait remonter aux légionnaires de Probus ou aux moines irlandais du vu* siècle. Ils produisaient ces « bons vins d'Aussay »^ déjà vantés par Froissart et dont les plus intrépides buveurs appréciaient le fin bouquet, en même temps qu'ils en redoutaient l'effet désastreux sur leurs muscles locomoteurs. Les vignobles d'Alsace avaient beaucoup souffert pendant les guerres; plants nouveaux, vieux ceps, échalas, avaient été trop souvent arrachés et brûlés par la soldatesque; mais à chaque éclaîrcîe,le vigneron qui tenait à ses coteaux, alors comme aujourd'hui, travaillait avec ardeur au repiquage du sol dénudé et reconstituait sa vigne dans Fespoir de jours meilleurs.

L'élevage, par contre, était peu florissant; ni la race chevaline, ni les races ovines et bovines n'étaient représentées par des exemplaires de choix. Malgré les haras royaux établis vers 1680îles chevaux du pays restèrent médiocres. Le mémoire officiel de 1702 ne note la présence en Alsace que de 22.000 chevaux, étalons ou hongres, et de 10.000 juments, et presque tout e d'une mauvaise et petite espèce *. La race bovine restait également médiocre, bien qu'on essayât de l'améliorer par des achats faits en Suisse, et le même mémoire ne compte que 61.000 bêtes à cornes pour toute la province. On semble avoir donné plus de soins au mouton, dont la laine était indispensable à l'industrie locale. Mais l'animal domestique par excellence, c'était alors le

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porc dont d'énormes troupeaux étaient conduits à la glandée dans les vastes forêts de la Hardt ou de Haguenau. A la ville méme»on pratiquait son élevage avec tant de zèle que, dans les premières années du XVIII® siècle encore, le conseil d'hygiène de la ville de Strasbourg constatait que, dans certaines maisons, on hospitalisait jusqu'à trente de ces pa-»chydermes, nonobstant les défenses les plus sévères. Les forêts, malgré l'exploitation plutôt brutale du moyen âge, couvraient d'immenses étendues et constituaient une des richesses de la province. Elles étaient minutieusement réglementées aussi dès le XVI® siècle; néanmoins, sur ce point également, la prise de possession française marque un notable progrès. Dès 1661, un édit royal créait une maîtrise des eaux et forêts pour l'Alsace, et en 1674 un arrêt du Conseil d'État y mettait en vigueur la grande ordonnance de 1669, qui, au dire d'un auteur allemand, très compétent, laissait loin derrière elle tous les règlements de l'époque et < mettait l'ordre dans le chaos » . Ces mesures protectrices des splendides hautes futaies d'où la France et la Hollande tiraient alors les bois pour leurs marines^ne furent pas accueillies, il faut le dire, avec satisfaction par les populations riveraines de ces forêts ; elles les gênaient dans le gaspillage insensé qu'elles en faisaient sous le couvert de leurs droits d'usufruitiers, et il fallut des condamnations nombreuses et sévères du Conseil souverain pour enrayer quelque peu ces incessantes déprédations.

A côté de l'agriculture l'industrie ne tient à ce moment en Alsace qu'une place très secondaire. Ce que nous appelons aujourd'hui la grande industrie, n'existait pas encore ou — si l'on veut y englober l'exploitation des mines — n'existait plus guère k

la fin du xYii^ siècle. Florissantes au siècle précédent, les mines d'arp^ent et de plomb de Sainte-Marieaux-Mines, celles d argent et de cuivre au Rosemont (près Giromagny) avaient à peu près cessé d'être exploitées. Des trois mille mineurs que comptait la première de ces localités en 1545, il n'en restait que 250 en 1627. Cependant des mines de fer étaient exploitées dans la vallée de la Bruche, dans le val de Ville, dans les Vosges septentrionales près de Niederbronn et de Zinswiller ; on fabriquait des poteries à Soufflenheim ; il y avait des ateliers de verreries en différents lieux le long des Vosges et, dès 1690, un premier essai de faïencerie, qui ne réussit pas d'ailleurs, se tentait à Haguenau.

La production presque entière des objets manufacturés par toute l'Alsace restait renfermée dans le cadre traditionnel des corporations d'arts et métiers, établies en nombre variable dans toutes les localités un peu importantes du pays. Leurs constitutions qui remontaient à des sièclesjes figeaient dans un formalisme extrême plus propre à étouffer le mouvement industriel qu'à lui donner un nouvel essor. Utiles et même nécessaires au début, tant au point de vue politique qu'au point de vue social, ces corporations avaient non seulement perdu peu à peu leur raison d'être politique, mais elles se nuisaient plutôt, même économiquement, en se surveillant l'une l'autre avec un soin jaloux pour que nul n'empiétât sur le terrain réservé aux voisins par les règlements les plus minutieux. Comme nul ne couvait dépasser pour les objets fabriqués le maximum de la taxe officielle, les corporations étaient bien obligées de réduire le nombre des participants aux bénéfices, c'est-à-dire des maîtres des métiers. Si déjà cette préoccupation égoïste paralysait la petite industrie en des temps prospères.

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