SITUATION ÉCONOMIQUE DE L*ÀLSAGB AU XVII* SIECLE
combien la situation des artisans devait-elle être déplorable durant les longues années de troubles, alors que la clientèle étrangère, celle des grandes foires annuelles, a disparu, que la clientèle bourgeoise locale restreint ses dépenses et que les clients ruraux, absolument ruinés, ne fournissent plus les matières premières et se voient hors d'état d'acheter les articles courants de fabrication grossière qu'ils demandaient en temps de paix I
C'est donc au milieu d'une époque de stagnation industrielle profonde que s'établit le régime français; aussi n'est-ce que dans les toutes dernières années du siècle qu'on remarque une légère reprise du travail, qui s'accentue bientôt après la signature des traités d'Utrecht et de Rastatt. Le gouvernement essaya bien à diverses reprises de combattre le marasme. Ainsi Louvois fît accorder en 1683 à deux Bâlois le privilège exclusif d'une manufacture de draps et de couvertures de laine à Strasbourg ; une manufacture de bas tissés fut également créée dans la même ville, mais ces tentatives n'eurent pas de succès durable. Les deux seules industries aui prirent un essor remarquable, furent celle de la orasserie dont les produits se vendaient mieux à mesure que le vin devenait plus cher — vers 1650 il n'y a qu'une douzaine de brasseries à Strasbourg, en 1/23 on en compte déjà vingt-six — et surtout la fabrication du tabac à fumer et à priser. C'est entre 1650 et 1660 qu'on se mit à « fîler » le tabac à Strasbourg ; à ce moment les autorités municipales fulminent encore contre l'abominable coutume de « boire du tabac *, et, du haut de la chaire, les prédicateurs la condamnent. Mais en 1698, déjà la faorication de ce € poison > venu d'Amérique occupe 1.600 personnes à Strasbourg et en 1718 cette ville comptait 72 fabriques; son tabac à priser surtout était fort recher-
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ché, grâce aune « dauce ^ particulière, transmise comme un secret professionnel, et s'exportait jusque chez les Magyars et les Moscovites.
Les marchandises d'Alsace s'expédiaient soit par la voie de terre, soit par voie fluviale. Les routes étaient sûres depuis que le gouvernement français avait organisé une maréchaussée qui débarrassa peu à peu le pays des c chenapans > qui, au temps des grandes guerres, y guettaient les voyageurs et les commerçants. La grande artère commerciale du pays allait de Bâle, par Mulhouse, Colmar, Schlestadt, Benfeld, à Strasbourg et continuait par Haguenau et Wissembourg pour quitter l'Alsace à Landau. Deux routes parallèles, mais de moindre importance, suivaient. Tune le cours du Rhin, l'autre le pied des Vosges, à travers les nombreuses villes et villettes de cette région. De toutes les routes transversales descendant du plateau lorrain, la plus importante de beaucoup était celle de Saverne à Strasbourg qui se prolongeait sur la rive droite, en passant le pont de Kehl. C'était la voie royale des invasions, celle du trafic international, celle des correspondances, des chaises de poste et des courriers.
Des services postaux plus ou moins réguliers furent organisés en Alsace après qu'un monopole impérial eut été octroyé aux comtes de Taxis en 1615, mais les désordres de la guerre les avaient absolument désorganisés quelques années plus tard. Ce n'est n'en 1660 qu'un entrepreneur fut autorisé à expéier un coche à Paris, une fois par semaine en hiver, deux fois en été; le gros des corj^espondances, commerciales et autres continuait à s'expédier par les soins des messagers des villes ou des <3c occasions :» plus ou moins sûres. Autant pour des motifs politiques que dans l'intérêt du public le gouvernement
SITUATION EGONOMIQUB DE l' ALSACE AU XVI1« SIECLE. 15^
décida d'introduire en Alsace le monopole postal qui existait dans le reste du royaume, et un Édit du 21 novembre 1681 fit défense d'envoyer dorénavant n'importe quelle correspondance autrement que par les employés officiels ; des relais des c postes royales » sont établis sur toutes les routes principales et le nombre des maîtres de poste futbîentôt considérable. Dès 1682,1e Tableau aes courriers ordinaires par-tant de Strasbourg indique trois départs hebdomadaires pour Paris, et trois arrivées de courriers venant de la capitale ; deux fois par semaine part le courrier pour Francfort, Bâle, Lyon, Marseille, une fois pour Augsbourg et l'Allemagne du Sud, une fois pour la Suisse orientale et Tltalie. C'était un progrès énorme pour les relations commerciales avec le dehors, et ces communications régulières rendent moins nécessaires les grandes foires annuelles de la Saint-Jean et de Noël, si souvent empêchées d'ailleurs par la guerre qui en écartait les marchands étrangers.
Le trafic alsacien bénéficia d'une autre mesure des plus importantes ; un arrêt du Conseil d'État du 3 octobre 1680 supprimait tous les péages dans le plat pays, tant royaux que seigneuriaux, ne conservant que ceux situés sur la frontière de Strasbourg, de Suisse, de Lorraine et du Palatinat, « pour les droits dus à Sa Majesté à l'entrée et à la sortie de la province ». Il était fait défense expresse aux fermiers des domaines d'en lever d'autres, et aux seigneurs territoriaux d'en faire lever aucun. Après la capitulation, la frontière vers Strasbourg fut également ouverte, et toutes les marchandises q^ui passeraient par les bureaux d'Alsace, à destination de la ville, devaient être exemptes de droits, au moyen d'acquits à caution pris au bureau d'entrée (septembre 1683). En 1698,rintendant de La Fond renouvelait ces fran-
160 HISTOIRE DALSÀCB.
chises et arrêtait que toutes marchandises sortant de Strasbourg par le pont du Rhin pour aller en Allemagne, et de Basse- Alsace pour l'étranger, seraient également exemptes de droit. Jusqu'à la Révolution, l'Alsace resta ainsi « province étrangère effective » pour son commerce .
Plus encore que par les grandes routes, d'origine plus récente, le commerce en gros de l'Alsace s'était longtemps fait par la voie du grand fleuve. Le Rhin, moins resserré qu'aujourd'hui par des digues, avait alors, depuis Bàle, un cours un peu moins impétueux, qu'on pouvait remonter dans la saison propice. Mais c'est à partir de Strasbourg surtout que le trafic par eau avait été longtemps considérable jusqu'à Cologne. Pourtant, dès le xvii* siècle, c'était d ordinaire aux escales de Mayence et de Francfort que s'arrêtait la batellerie strasbourgeoise. Ce commerce si actif fut paralvsé durant les guerres et perdit beaucoup de son importance, les profits en diminuant chaque jour. Le gouvernement français, par le soin même qu'il mit, au cours du xviii* siècle, à protéger la province contre les inondations, renforça le courant en l'emprisonnant dans ses digues ; bientôt il fallut un temps infiniment plus long pour remonter le Rhin depuis Mayence ; on y employait en moyenne dix jours vers 1650 ; en 1753 il en fallait dix-huit, et vingt-sept en 1786 ! Quand on tient compte en outre de Ponéreux arrêt forcé des bateliers à onze péages successifs, établis le long du fleuve jusqu'à Mayence par six gouvernements différents du Saint Empire, on comprend que cette batellerie strasbourgeoise, si florissante au moyen âge, ait décliné de plus en plus et n'ait plus eu qu'une importance minime aux abords de la Révolution.
Quand on le compare à ceux qui l'ont précédé, le XVII* siècle fut en Alsace un siècle de décadence. Les luttes politiques et les guerres presque continuelles n'ont permis ni aux lettres, ni aux arts de prospérer. Les rares poètes qui faisaient encore des vers, d'ailleurs mauvais, ne trouvaient plus de lecteurs, et l'âpre souci de vivre empochait que l'on consacrât beaucoup de temps aux plaisirs de l'esprit. Même dans les couches supérieures de la société alsacienne le goût des lettres et des arts était loin d'être aussi répandu que dans les Etats plus policés de l'Europe occidentale, la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne. Les quelques petits princes qui possèdent des territoires dans notre province et qui y séjournent occasionnellement ou d'habitude, habitent dans leurs châteaux en grands propriétaires, mais sans cour, pour ainsi dire, sans salons et sans bibliothèques. La noblesse indigène, généralement peu riche, vit dans ses modestes manoirs à la cam-
Eagne, se distrayant par la chasse, la poche ou les anquets; elle n'a pas encore de point de rassemblement, ni de besoins intellectuels bien raffinés. Ce n'est que vers la fin du siècle, quand Strasbourg
BISTOOIE D^ALSACX. 11
162 HISTOIRE d'aLSACB.
est devenu le centre officiel du pays, quand le Directoire de la Noblesse y a rétabli son siège adminis-^ tratif, que les familles de l'aristocratie provinciale s'accoutument à y passer une partie de Vhiver, les> dames désireuses de s'initier aux modes nouvelles} de Versailles ou aux mystères de la bassette et dii pharaon, tandis que leurs fils ou leurs maris s'exercent à faire leur cour au beau sexe dans les salons du maréchal commandant de la province, de l'intendant, et du gouverneur de Strasbourg. Il y eut là comme le berceau d'une société nouvelle,, purement aristocratique, et dont la baronne d'Oberkirch, dans ses Mémoires si connus, nous dépeint, près de cent ans plus tard, l'entier épanouissement.
Les classe» bourgeoises, rudement éprouvées par les. guerre*, généralement appauvries, ayant perdu l'eatrdin et la gatté bruyante qu^elles manifestaient votoatiers a» siècle précédent, ne se préoccupaient que peu de belles-lettres et de beaux-arts. Négociants et artisans, absorbé» le jour par le travail de leurs eomptoirs et de leurs atelier», se reposaient le soir dans le» vasfie» « poêles * si pittoresquement décrits par le narrateur parisien des Deux Voyages en Alsace f au sein de leurs familles nombreuses ; dans la plupart de leur» maisons, on n^auraît trouvé sans doute pour toute littérature que des ouvrages d'édifieatioii. Quant aux classes rurales, les plus éprouvées de toutes, elles n'avaient guère qu'une instruction pudimèntaîre, — heureuses encore quand elle» la possédaient f — et leurs jouissances étaient d'ordre purement matériel, quand elles avaient le cœur et les moyens de s'y livrer.
A la considérer dans son ensemble, on peut dire que la culture générale du temps est. encore empreinte de la tradition germanique. Sans doute, iL y a des exceptiotis; beaucoup déjeunes nobles font
déjà leuF to«F de France et d'ItaKe, avant de servir ptnB ou moins longtemps B&a» les drapeaux de Fem-
EerexiT et, plus tard, so<cis ceirx du ro4 ; d'assez tH!)m*f eux fils an patriciat urbain visitent les Universités éfrangères, non seulement d'Allemagne, mats de France et de Hollande, avant d'entrer dans les charges municipales ou les carrières^ administratives, mais une fois casés et mariés — et Ton se mariait alor» de bonne heure., — ils ne quitHent plus guère la terre naftaïe. La société d'alors ne conmaît pae encore le stimulant qu'apporte à la vie întel'lectuelleet mondaine l'élément fémiTiin, déjà si puissant ailleurs. L'Alsacienne est dHire au traTail, et non paes sertlement la paysanne qui « laboure et mène ellemême la charrue, faute de domestiques t^, comme nous l'apprend La Grange, mais la bourgeoise de bonne famille elle-môme. La preraièTe levée, la dernière couchée, elle fait son marché, travaille à ta cuisine, pétrit son pain, coule sa lessive, bêche parftHs soa jardin, et à ce rade labeur, elle « ne dure pas longtemps jolie p .
D'ailfeurs, très fidèles en général à leurs devoirs religieux, cathoBques et pmtestairts consacrent un temps considérable au culte publie, au culte domestique, aux bonnes œuvres, aux associations pieuses et confréries de tout genre. Jamais la religion n'a tenu: une pl'ace plus large dans îa vie privée et publique qu en ces temps d'épreuves perpétuelles ; jamais elle n'a essayé àe modeler plus énergîquement les mœurs et les idées à l'image de la règle eeclésfastioue. C'est à cet effort que lee masses profondes de la Dourgeoisie ont dû cette gravité, cette simpGcité, qui les caractérisent alors. Cette austérité n'était pas d'ailleurs absolument volontaire; des règlements de police innombrables l'imposaient, enserrant jusque dans d'infimes détails l'existeuce
164 HI&TOIRB d'âLSÀGE.
J[uotidienne du berceau jusqu'à la tombe , d'une àçon qui semblerait insupportable à nos esprits modernes assoiffés d'indépendance, et qui provoquait parfois, môme alors, de brusques révoltes des instincts de la nature humaine. Comment, dans un pareil milieu, l'essor intellectuel, qui présuppose la liberté, aurait-il pu se produire ?
our autant cjue cette période comporte des proions qu'il soit permis d'appeler littéraires, ceiles-
Pour ductions __
ci se rattachent à peu près toutes aux genres déjà cultivés, avec plus de succès, au siècle précédent : la satire moralisante en vers et en prose, la controverse religieuse et l'édification; on y rencontre des traductions et des imitations d'auteurs italiens ou français, d'assez nombreux poètes néo-latins. La
{prédominance du latin n'a rien d'étonnant puisque a culture intellectuelle, en cet oc âge de fer :», se réfugie presque tout entière dans les classes savantes et y contracte un cachet de pédantisme désagpéable, trop visible chez les meilleurs écrivains, our le français, qui ne se parle alors que dans les régions toutes méridionales de la province, vers la trouée de Belfort et dans le haut de certaines vallées latérales des Vosges, on trouve bien, avant la guerre de Trente Ans, quelques nobles, quelques négociants, quelques savants qui le comprennent; il V a des maîtres de lan^e établis dans plusieurs villes ; des parents envoient leurs enfants à Montbéiiard, à Metz, à Genève, à Sedan, pour apprendre cet idiome ; d'autres les risquent, pour les former au commerce, jusqu'à Nancy, Besançon, Lyon, Paris ; mais il convient d'appuyer sur le fait que ce sont encore des exceptions. Cependant quelques-uns rapportent déjà de leur séjour au dehors un goût prononcé pour les lettres et l'érudition françaises.
Ce qui contribua le plus, dans les dernières années du siècle, à bâter la diffusion de <r la langue du Roi » c'est le nombre croissant de fonctionnaires civils, militaires et môme ecclésiastiques appelés dans la
{province à des titres divers, comme le montre 'Armoriai d'Alsace^ rédigé en vertu de TÉdit royal de 1696, et qui renferme déjà bon nombre de petits fonctionnaires à noms français, non seulement dans les villes, mais dans bien des villages.
La plupart d'entre eux ne s'étant pas donné la peine d'apprendre l'allemand — l'employé des fermes royales, auteur anonyme des Deux voyages en Alsace, nous parle d'un collègue qui , après cinq années de séjour à Altkirch, ne savait pas oc deux mots j> de cette langue — il fallut bien que leurs administrés se missent à l'étude du français. Ce-
Eendant, s'il est certain qu'au début du xviii* siècle, eaucoup de gens de la moyenne bourgeoisie parvenaient à se faire comprendre, ils ne songeaient as à parler entre eux la langue officielle, et comme e monde des immigrés ne se mêlait pas encore beaucoup à la bourgeoisie locale^ ils n'avaient guère l'occasion de s'exercer à parler français. Pour toutes les affaires intérieures, l'allemand resta la langue administrative usitée jusqu'en 1789. La Grange a fort impartialement résumé la situation quand il écrivait en 1698 : c La langue commune de la province est l'allemand; cependant il ne s'y trouve guère de personnes un peu distinguées qui ne parlent assez le français pour se faire entendre et tout le monde s'applique à le faire apprendre à ses enfants, en sorte que cette langue sera bientôt commune dans la province. i> Cette prédiction modeste (car commune n'est pas universelle) se réalisera pleinement un demi-siècle plus tard, et ce résultat peut être regardé comme d autant plus satisfaisant
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qu'il a été obtenu eu dehors de toute iugéreuee officielle sérieuse, et que la monarcliie des Bourbons, de la paix de Westphalie à la Bévolutiou, n'a jai&aiB songé à «utraver Tusage de la laoïgue alliemaade en Alsace^ ni oonsidéré sa suf^ession oommie nécessaire pour bâter rassimilation de la provlnœ.
La plupart des œuvres littéraires parues en Alsace au cours du xvii^ siècle, a'onrt aueuB titre à figur^er dans un tableau aussi somnoiaiire qiie le n^tr e ; leur valeur intrinsèquie est médiocre en igénéral^ et plusieurs d'entre elles, bien qu'écrites en AlsAoe, sont sorties de la plume d'auteurs qui n'ont séioumé qu'un certain temps dans la province^ tel Woi%ang Spangenberg Thuringiea d'origine, qui pubikdfiB drames et des farces populaires, à Strasbourg, dans les premièreB amnées du siècle.; tel encore Lsale Rompler de Loeweabalt, geatilb^mme d'Autriche exilé, qui publia des poésies lyriques assez curieufiefl par le purisme de son style et fonida daius la mémo ville, en 16334^ < Société sincène du Sapin 3»^ espèce d'association littéraire, de 1^ sont pas dies éerivains originaux que les traducteurs de VHôpital des fous de Gar^oni, de la Sage foUe de Spella, des Bergeries de Juliette de Nicolas de Mcmireux, da VAstrée d'Honoré d'Urfé, du ChasBe-Ennuy de Louis Caron, et de bien d'auires ouvrages; on ne les nomme ici que pour montrer l'infiltcaÊioai croârssaBitô des influences étran^gères dan^ la littérature aJJemande. Notre littérature classique ellermésne est déjà représentée, d'une façon plutât ffliédio<»e, par une paraphrase en prose du Cid éb Corneille qu un négociant de Strasbourg, IsaAC €laus, publie 'en 16ât5. L'unique écrivain, natif d'Alsace, au on jpuîsse qualifier de poète est Jacques Baldé, d'Ënsisheim (1604-1668), qui quitta de bonne brare la terre natale, entra dans la compagnie de Jésus et véeut
et mourut en Bavière, Eaoore ses vers allemands SQnt-il« détestables et il ne doit sa célébrité, qui fut grande de son vivaut^ et qu'on a essayé de faire revivre de nos jours — on n'a pas craint de le comparer à Dante — qu'à ses «œuvres latines, poèmes didactiques, épiques et satiriques, et surtout à ses odes, où se trouvent en effet de beaux vers ; mais c'est de la littérature savante, accessible aux seuls audits, et l'oa exagère singulièremeoit en les déclarant ce dignes du siècle d'Auguste ».
Le seul des auteurs qui, parmi tous ceux qui vécurent alors en Alsace, ait réussi à conquérir et à garder une place dans l'bistoire générale de la littérature aUemande, Jean-Micbei Moscherosch (1600- 1669)9 n'est pas né et n'est pas mort sur le territoire deaiotre province, mais il y a passé la majeure partie de sa vie, comme écoUer et étudiant d'abord, comme bailli lorrain de Cn^ange et Fénétrange, puis comme ooQfieîllter militaire suédois de Benfeld, et enfin procureur £dcal de la république de Strasbourg, il avait fait, lui aussi, son tour de France et s'était arrêté longtemips à Paris^ qu'il revit vingt ans plus tard, «t au sujet duqudi il écrivait à un ami : < J'ay eu ceste félicité de voir œtte ville.. « ce monde, cet univers, ce Paradis terrestre^ où tout vient, où tout va, où tout est, et tout ce que ny l'Allemagne, ny l'Espagne, ny l'Italie, ny l'Angleterre ny les autres royaames pourront fournir ny faire voir, Paris vous le fera voir. ]> Les malheurs de la guerre de Trente Ans, doat il eut craeUement à souffrir, lors des invasions fraiuçaises en Lorraine, firent de cet admirateur de D:otre capitale un gallophobe convaincu. Il a déversé ses convictions de misa^hrope aigri, de patriote exaspéré, dans ses Visions de PhUandre de SiUe^v^aldj le seul de ses ouvrages qu'on relit encore aujourd'hui, parce qu'il renferme des données pré-
168 HISTOJRB DÂLSÂGB.
cieuses sur les idées, les mœurs et les misères de son temps. Le fond des Visions n'est pas original ; comme Fischart a travaillé sur Rabelais, Moscherosch a commencé par paraphraser les Rêiferies de Quevedo de Villegas, auteur espagnol alors fort i la mode, qui passe en revue dans cet ouvrage les vices et les travers des contemporains. Mais il y ajoute maints chapitres originaux et ce sont les plus curieux. On ne rencontre plus chez lui le sonore et contagieux éclat de rire de Gargantua, si bien rendu
Î)ar Fischart ; Fauteur est un moraliste ulcéré de a ruine de son pays, qui a perdu jusqu'à la foi en ses propres destinées, au point d'emprunter au vainqueur salangue, ses costumes et jusqu'à ses travers. Soit qu'il décrive dans ses Enfants de V Enfer les bestialités de la vie académique d'alors, soit qu'il dépeigne les horreurs de la guerre dans la Vie des Soudards, soit <^u'il proteste dans son A la mode Kehraus (titre intraduisible qu'on pourrait renijre par Dernier coup de balai aux modes françaises) contre les imitateurs serviles de la cour de Versailles et de cette France envahissante qui, après avoir pris les provinces, subjugue encore les esprits des vaincus, il trouve des accents où se révèlent, malgré la lourdeur et le pédantisme du style, un cœur généreux et une âme de poète.
Lui disparu (la dernière édition des Visions est de 1677), il V eut une éclipse presque totale de la littérature allemande en Alsace ; on continue bien à v faire des vers, mais il n'y a plus à nommer aucun véritable poète. Il faut descendre jusqu'au dernier tiers du xviii* siècle pour voir notre province contribuer de nouveau, dans une mesure assez modeste d'ailleurs, à la littérature allemande classique. En fait d'autres écrivains il y a des chroniqueurs estimables, comme l'ammeistre François Reisseissen et le
La Catliâdrale de Strasbaarg.
LA CIVILISATION ALSACIENNE AU XYII^ SIÊCLB» 169
peintre Jean-Jacques Walter, tous deux de Strasbourg ; des théologiens éminents comme Philippe- Jacques Spener, de Ribeauvillé, dont la vie se déroula d'ailleurs loin de l'Alsace et dont les doctrines (Spener est le père du piétisme) n'y pénétrèrent qu assez tard ; aes juristes érudits, mais dont personne ne lit plus les in-folio poudreux ; il est donc inutile de nous y arrêter.
Le bilan des beaux-arts n'est guère plus brillant. Le nombre des artistes alsaciens, des artistes strasbourgeois en particulier, reste assez considérable; mais la plupart ne sont plus guère aujourd'hui que des noms, leurs œuvres ayant disparu ou étant dispersées dans les musées étrangers et les collections particulières- D'ailleurs, la plupart n'ont pas un mérite suffisant pour leur assurer ici une mention, même fugitive. Le plus doué paraît avoir été Jean-Guillaume Baur, né à Strasbourg en 1607, mort à Vienne vers 1642; le musée de cette dernière ville possède bon nombre de ses tableaux et de ses esquisses. C'est à Vienne aussi que l'on conserve VOrnitho^ logie de Jean-Jacques Walter, le peintre et chroniqueur strasbourgeois (1604-1679), collection de centaines de miniatures d'oiseaux, célèbre en son temps. Parmi lespeintres-verriers,on doit signaler au moms Barthélémy et Laurent Linck qui créèrent les nombreux et splendides vitraux de la Chartreuse de Molsheim (1621-1631), enlevés lors de la Révolution, et dont nous avons encore admiré les paysages originaux'^et le coloris harmonieux à l'ancienne Biblio-. thèque de Strasbourg, avant qu'ils s'abîmassent' avec elle dans l'immense brasier du Temple-Neuf, le 24 août 1870.
L'œuvre des graveurs alsaciens du temps nous a été mieux conservée. Deux dynasties de graveurs, immigrées toutes deux, ont travaillé pendant plu-
m HISTaiRB D ALSACE.
sieurs génératioïis à Strasbourg ; l'une, celle des Vân der Heyden, venait de Maliues, l'autre, celle des Aid>ry, était originaire <ie Champagi^; toutes deux nous ont laissé un nombre infini de portraits, de paysages, de vues locales, recherchés des amateurs. Un de leurs confrères^ Je graveur Jean-Adazn Seupel (1660-1714), appartient déjà par ses meilleures œuvres à la période française. Ses portraits surtout l'ont fait connaître; ceux de l'ainnieistre Reisseissen, de M. de Chamiliy, d'Ulric Ohrecht, le premier préteur royal de Strasbourg, bien ^u'un peu solennels, on.t grande allure. Un seul des artistes alsaciens alla chercher fortune à Paris, François Ërtin^er, de Calmar (1640-1694?). Ily^rava plusieurs des nombreux tableaux de batailles que Van der Meulen brossa pour Louis XIV. Pas un sculpteur en renom, pas un compositeur à nommer, sauf peut-^être €!hTistophe*Thomas Walliser (l<â68- 1648), dont IsiMusica j^uralisînt le manuel d'en* seignement de plvis «d'une génération.
Poux apprécier justement la valeur intellectuelle de l'Alsace au dix-septième siècle ce n'est pas dans le domaine des lettres et des arts qu'il faud; l'étudier, mais plutôt dans celui des sciences et de l'érudition, où elle occupe une place honorable. On a vu que l'empereur Ferdinand II, pour récompenser Strasbourg d'avciir abandonné T Union protestante, avait érigé, en 1621, son Académie en Université de plein exercice. Celle-ci comptait, vers cette épo^e, plusieurs professeurs éminenta, le vieux Dems Oodefroy (1549-1622), dernier représentant des réfugiés huguenots, autrefois si nombreux ; son collègue à la faculté de droit, Juste Meyer, de I^imëgue; le médecin Melchior Sebitz, ancien élève d'iunbroise Paré; rhistorien-philolo-
LA CIVILISATION ALSACIENNE AU XVII^ SIECLE. l71
f;ue Maibias fiarnegger, Autricbien de naissance^ Bsni dévoaé de Kepler et le traductenr de Galilée, les théologiens Jean Schmidt «t Jean-Conrad Dannhauer, coryphées du luthéranisme intransigeant. Mais les misères du temps se iBrent également sentir dans la sphère seieditilique. L'argent manqua bientôt pour appeler du dehors, aux chaires vacantes, des savants déjà célèbres, et l'on dut s'adresser à des personnages de second et de troisième plan qui se contentaient d'appointements plus mo* destes. Il y eut pourtant encore longtemps un certain nombre de représentants autorisés de la science parmi les professeurs strasbourgeols. Des iurisconsultes ocumne Othon Tabor et Jean Schilter, des théologiens comme Sébastien Schmid, des historiens comme Ulric Obrecht, des botanistes comme Mare Mappus, auraient brillé dans n'importe quelle Académie du temps. Ce n'est qu'à partir du moment où Louis XIV fit connaître sa volonté de voir uniquement des régnicoles enseigner à l'Université aue la médiocrité triompha pour longtemps. Des candidats aés dans l'Alsace protestante pouvant seuls brijguer dorénavaint une <^aiTe^ le choix se restreigmt, et il n'y eut plus guère de nommés que des Strasbourgeais natifs.
Le nombre des professeurs titulaires ne fut jamais bien considérable. Auxvii* siècle il variait entre seize et dix-neuf; la faculté de philosophie en comptaii; à elle seule six, pour les chaires d'éloquence, de philosophie morale, de logique^ de mathématiques, de physique et d'histoire; la faculté de th.éolpgie avait quatre professeurs, celle de droit également. Mais la faculté de médecine devait se contenter de deux titulaires, l'un pour la théorie, l'autre pour la pratique, et tous deux étaient chargés, avant tout, d'interpréter à leuxs élèves les textes d'Hippocrate et de
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Galien. En outre, le corps enseignant comprenait quelques professeurs extraordinaires, dont le chiffre variait selon les revenus disponibles, et des espèces de répétiteurs, payés par les étudiants.
Le nombre de ces derniers fut très instable au cours du siècle. D'après les matricules officielles, publiées récemment, mais malheureusement incomplètes, on peut dire que le nombre des inscriptions nouvelles oscillait d ordinaire entre cent trente et cent cinquante chaque année, mais avec des écarts considérables pour les années de guerres et d'épidémies. L'annexion de Strasbourg amena tout d'abord une diminution très notable de la population universitaire, les guerres qui suivirent empochant la venue des étudiants d'Allemagne, surtout ceux du nord de l'Empire qui avaient toujours formé jusque-là le gros de la clientèle académique. Mais dès le début du xviii* siècle, ils sont remplacés par de nouvelles catégories d'auditeurs, inconnues jusque là, des Alsaciens catholiques, des Lorrains, des Francs-Comtois, et plus tard encore, vers le milieu du siècle, par des Français de l'intérieur, des Hollandais, des Suédois et des Russes. Les jeunes gens studieux aimaient à fréquenter l'Université de Strasbourg parce qu'elle avait la réputation d'être quelque peu aristocratique, une Farstenschule^ comme on disait alors, qu elle présentait des attraits nombreux de tout genre, bibliothèque, jardin botanique, école d'équitation, bons maîtres d'armes, grandes foires, vins excellents, qu'on s'y initiait à la langue et aux élégances françaises, et que la vie, toujours un peu bruyante, de la jeunesse académique l'était pourtant beaucoup moins que dans les Universités sœurs de Leipzig ou d'iéna par exemple. Le Magistrat n'avait jamais voulu concéder au corps enseignant le droit de punir lui-même les pertur-
bateurs de la tranquillité publique et il veillait strictement à ce que ses jeunes hôtes ne fissent pas trop de bruit dans les rues, de dettes chez leurs fournisseurs ni de scandales dans les familles.
A côtédeFUniversité protestante de Strasbourg, l'Académie catholique de Molsheim, inaugurée en 1618, n'a jamais eu d'importance scientifiaue. Sortie du Collège de la Compagnie de Jésus et lui faisant naturellement suite, elle n'avait pas été créée d'ailleurs pour faire avancer la science, mais comme organe de lutte confessionnelle. C'est pour reconquérir à l'ÉgliserAlsace hérétique que leprince-évéque de Strasbourg, l'archiduc Léopold, 1 avait appelée à l'existence. Aussi ne comptait-elle que deux facultés, celle de théologie et de philosophie où les maîtres, tous Pères Jésuites, dictaient les mômes cahiers de cours qu'ils portaient au bout de deux ou trois ans dans une des autres Académies confiées à leur ordre, Bamberg,Mayence, Trêves, Wurzbourg, etc. Chacun professait indifféremment toutes les rubriques que comportait le programme peu varié de ces établissements. Nous sommes d'ailleurs peu renseignés sur le résultat de leurs travaux, car si nous possédons des milliers de thèses imprimées de l'ancienne Université de Strasbourg, à peine en
f»eut-on signaler une demi-douzaine émanant de 'Académie de Molsheim. Mais on peut fort bien se rendre compte qu'en réunissant sous leur influence spirituelle la jeune noblesse catholique et les fils de la bourgeoisie aisée, en les retenant longtemps dans une petite ville soustraits à toutes les influences contraires, en modelant leur esprit par une direction à la fois très ferme et très paternelle, ces habiles éducateurs surent leur imprimer un cachet indélébile et les habituèrent à travailler, dans leurs « sodalités » respectives, à l'avancement de l'Église.
t74 HISTOISB DALSAGS,
Ils onti préparé de la sorte les générations d'administrateiJLrs et de seigneurs terriens qui vont, de 1684 à 174&T s'appliquer avec tant de zèl<e à amener des comfliHnauté» aitières à Vancieno/e foi^ non seulement par des promesses de profits matériels maiiS par Les plus dnres contraintes.
Transn^ortée en 1702 à Strasbourg, T Académie, dirigée jas(fuei-là par des Pères de la province de Trêves, c'est-à-dire, par des Allemands, fut remise d'ordjre ro3ral, et mm sans protestations des bons Pères, k des Jésuites de Ift provînee de Champagne : elle pdik le nom d'Université éptscopale. Mais si le nom fut modifié, L'espHt et le programme ne efaangèreiKk pQ>bsft ; aussi les maîtres sont-ils restés obscurs^ et les seuls noms de F Université cathodique quisumagent parmi des centaines d'autres inconnus, sont précisément ceux de quelques recteurs de L'Université qui n'eurent auc^irae part à son enseiffnement, leP, Dea (1643-17 1^) et le P, Scheffinacher (1658-1733), controversistes fameux en leur temps, et surtout le P. LaçnDÎUe (1658-1742) qui occupera toujours dans l'historiographie alsacienne une place honorable comme auteur de la première Histo^ire cP Alsace écrite en français, œuvre bien documentée pour un homme ignorant la kngue du pays et même assez impartiale quand cm songe à la robe qu'il portait.
Les établissements protestants d'instruction secondaire en Alsace étaient entretenus par des dotations princières, des subventions des magistrats oa par des fondaticms spéciales, provenant oe biens d'Eglise séculajrisés. On les noniirme en première) ligne, parce qu'au début du xvii* siècle ils étaienti incontestablement plus comuis dans le monde scientifique, du moins le plus célèbre d'entre eux, le
LA CIVILISATION ALSACIENlfB AU XVII* SIECLE. 175
gymnase de StrasbouTg, aui célébra son premier MiBLlfioaiTe en i€?&, au milieu de& misères de la
Serre de Trente Ans, On peut mentionner encore j gymnases de Colmaret ae Bonxwiller, les écoles ktkiM de Riquiewihr et de Landau. Mais les traditions des bumaoiis^tes de Tépoque précédente s^y perdent peu à peu ; l'tnflifêace de la théologie hostâe anx lettres païennes, l'àppauTrissement de la bourgeoisie^ la diminution du nombre des classes, la réduction des programmes, amènent une décadence iBiarquée de ces écoles dans la seconde moitié du siècle, décadence qui persistera pendant ia majeure partie du suirant. Les établissemeniis secondaires catholiques au contraire prennent à ia môme époque, sous la direction généralement acceptée des Pères Jésuites, et grâce au concours matériel des autorités municipales, un brillant essor. Il s'en crée à Strasbourg, Haguenau, Schlestadt, pour la Basse- Alsace, àColmar, Ensisheim et Roufncb, pour la Haute- Alsace ; on connaît trop bien le système pédagogique et la méthode d'enseignement que FOrare a sur^i, d'un bout de TEurope à Tautre, pour qu'il soit iiécessaire de s'y arrêter. Le Collège royal <te Stra?sbourg ne fut ouvert qu*en 1684, avec des Pères de nationalité française. En 1687, les Pères Franciscains de Thann ouvrirent également une école secondaire, mais avec deux régents seuleroenty et l'école latine de Saveme fut mise entre les mains des mêmes religieux en 1715.
L'enseignement primaire, plus encore que le secondaire, était du ressort des autorités ecclésiastiquies et considéré comme affaire particulière de eàaque paroisse ou communauté sans que l'^Etat, pour employer une expression toute moderne, se crût obligé à donner cet enseignement ou songeât à s'immiscer dans les détails de la surveillance des écoles
176 HISTOIRE d'âLSAGB.
privées. L'idée même d'une instruction populaire donnée aux plus humbles n'était plus condamnée comme dangereuse auxyii® siècle, ni parles autorités civiles, nipar le clergé catholique, ni par le clergé luthérien d'Alsace ; ceux-ci se montraient au contraire tout prêts à favoriser un tel enseignement, à la condition, bien entendu, qu'il serait distribué sous la surveillance directe et permanente des Eglises. L'école était donc, non seulement confessionnelle comme elle l'est encore aujourd'hui dans la plupart des pays, mais elle était comme une annexe de la sacristie. Ce qu'on y enseignait avait bien plus le caractère d'un catéchisme ou d'une instruction religieuse que d'un enseignement très élémentaire sans doute, mais plus ou moins général. C'est le curé ou le pasteur qui le dirige en qualité de chef spirituel de la paroisse, ou qui parfois s^en charge lui-même quand le maître d'école fait défaut. Celui-ci cumule, pour vivre — car il est misérablement salarié — les fonctions d'instituteur avec celles de chantre, de bedeau, de sacristain ; quelques-uns, plus instruits, sont encore receveurs locaux ou secrétaires du bailli ; d'autres, plus modestes ou plus ignares, exercent le métier de tisserand, de tailleur, de barbier, voire d'aubergiste. Il y en a qui sont des invalides rentrant des guerres, des pâtres sans place pendant l'hivernage des troupeaux ; aussi, comme nous le dit un rapport de l'époque, € les chevaux et les vaches sont soignés avec plus de fidélité que le trésor précieux des âmes enfantines ». Dans beaucoup de villages, le maître d'école n'est engagé que pour six mois, puis renvoyé, pour faire des économies. Dans les localités {)lus importantes, dans les grandes villes surtout, e choix est plus facile, les candidats sont plus nombreux parce ^'ils sont mieux payés, renseigne-
ment est plus régulier; toutefois, même dans ces endroits privilégiés, le nombre des enfants échappant à l'instruction la plus rudimentaire est énorme. Ainsi, Strasbourg pouvait passer alors, sous le rapport de renseignement^ pour une cité modèle; pourtant, dans Tune des paroisses luthériennes de cette ville, on constate en 1683 que, sur cinq cents enfants qui se sont présentés aux distributions de cadeaux à Noël, soixante-dix ou quatre-vingts seulement suivent l'école pendant les mois d'été. Qu'auraient fait d'ailleurs les infortunés maîtres, môme assistés de leurs femmes et de leurs filles, si tous ces enfants s'étaient présentés dans leurs classes ? Le peu qu'apprenait la jeunesse pendant les mois d'hiver, elle l'oubliait de Pâques à la Saint-Martin, de sorte que bien peu arrivaient à lire couramment, et moins encore à écrire ou à faire les plus simples calculs. Ce qu'ils apprenaient le mieux, en échange des maigres deniers qu'ils payaient par trimestre au magister, c'étaient quelques prières, quelques chants d'Église, quelques versets de la Bible, quelc^ues strophes de cantiques, puisque l'autorité ecclésiastique veillait surtout à cette partie de l'enseignement et qu'on la leur inculquait à coups de verges ou de bâton, si la mémoire ou la volonté se montraient trop récalcitrantes. La culture intellectuelle des nouvelles couches sociales était donc encore infiniment arriérée à la fin du xvii* siècle et ne le sera guère moins, cent ans plus tard.
HISTOIRE D'ALSACB. 12
L*ALSAC£ AU XVin« SIÈCXB
La flociéié alsacienne conservait, au début àa Tviii* siècle^ la plnpart des traits distinctifs qui la caractérisaient autrefois. Elle Ttt sa vie confonnément à aes traditions et la quitte selon les rites des temps passés. Peair^tre cependant la génération nouvelle ike peD£re-t-elle phis absolument comme celle qui disparait ; sous le voile protecteur de cette tradition respectée, des germes de changements fatttia soot déjà semés, qui s'épanouiront tôt ou tard. La vie matériella du paysan est deveime plus câline et plus heureiiise à mesure que les guerres ont diminué. Avec le bien-être qui pénètre jxisqu^ dans les ehaumières, les superstitions commeoicent, sinon à disparaître, da moins âdécroitre; Tadrainistration française s'impose aussi de plus en plus de veiller à la santé physique de ses nouveaux sujets ; des mesures sévères et permanentes mettent fin, dans une large mesure, au fléau des épidémies qui, naguère encore, décimaient les populations alsaciennes ; les nombreux mendiants nomades et les vagabonds qui répandaient l'insécurité dans la province, sont expulsés ou enfermés dans des maisons de correction.
Le mouvement de pénétration entre les éléments
l'al»â€B au XYfff* SIBCLB.
étrangers et même hostiles fat au début très lent •et, comme il s'accomplissait au fond des ftmes, il Testa longtemps inaperçu des contemporains Rien me semble encore français en Alsace que )a bannière fieurdelisée qui iotte sur les remparts des forteresses, la monnaie circulant dans la province, au les immigrants, plus ou moins nombreux, qui commencent à franchir les Vosges, Un observateur superficiel, même intelligent, pourrait s'y tromper, puisque le véhicule ordinaire delà pensée, la langue parlée, n'a pas changé depuis t64&. Bn entendant partout l'idiome germanique, rAllemand, venu d'outre-Rhin, croîrart volontiers, lui aussi, que tout en Alsace est resté stationnaire, non seulement les traditions du foyer domestique mais encore les sympathies politiques et nationales. C'est pourtant une erreur ; ces populations amenées à la France par le sort des batailles, juxtaposées d'abord plutôt que réunies à la nation victorieuse et qui ont subi, sans la souhaiter, cette réunion vers le milieu du siècle précédent, ont bientôt compris que les Bourbons leur apportaient la paix et ta sécurité. Elles se sont asseï vite acclimatées au régime nouveau,, si semblable en bien des choses au régime du passé, si supérieur pour bien d'autres ; elles l'ont accepté sans arrière-pensée, elles en sont venues à le servir avec un attacliement sincère. Puis est arrivé ceci : la France elle-même a été saisie d'un esprit nouveau, que ses penseurs, s>es poètes, ses pamphlétaires ont répandu au dedans comme en dehors de ses frontières. Cet esprit critique du ivni* siècle, ferment des révolutions futures, s'est infiltré d'abortl dans les couches supérieures de la société alsacienne, puis il est descendu peu à peu, non sans de longs arrêts, aux classes bourgeoises des villes ; çà et là, peut-être, il a même pénétré déjà dans les campagnes. Chaque généra-
180 HISTOIRE d'àLSAGB.
tion nouvelle d'Alsaciens s'est pénétrée plus avant de cet esprit nouveau, et cela d'autant plus naturellement qu'il envahissait alors toute 1 Europe civilisée, de sorte que ceux d'entre eux — et leur nombre était encore considérable — qui ne pouvaient puiser directement aux sources du génie français, en recevaient l'écho par les mouvements d'idées analogues et les publications populaires venues d'Allemagne.
A quelle date s'est produit ce contact plus intime et si fécond de l'esprit alsacien et de l'esprit français ? On ne saurait guère fixer une heure précise pour cette transmission subtile de certains courants intellectuels, insaisissables à leur point de départ et si puissants dans leurs effets. On ne trouve pas la solution de pareils problèmes historiques dans les dossiers administratifs des archives, et l'Alsace du xviii* siècle est bien pauvre en mémoires authentiques, en journaux et correspondances intimes, documents qui permettent, de nos jours, d'assigner une date exacte à certains moments du développement psychologique des peuples. Mais, pour n être pas attribuable, d'une façon certaine, à telle période donnée, le phénomène n'en est pas moins réel ; pour ma part, je serais assez porté à en fixer le point culminant et décisif aux abords de l'avènement de Louis XVI. Une chose est indiscutable : quand s'annonce la ffrande crise finale du xviii* siècle, quand à l'ère de la Philosophie succède l'ère de la Révolution, l'Alsace — j'entends l'Alsace intelligente — vibre à l'unisson des vieilles provinces de France. La grande majorité des classes bourgeoises et môme rurales s'apprête à saluer, avec un enthousiasme naïf, l'aurore d'une époque nouvelle où régneront la liberté, la justice, la paix et la fraternité.
L^ÀLSÀGE AU XVUl* SiÈCLB. 181
Si nous descendons maintenant de ces hauteurs où les données particulières se résument en formules générales, pour passer à l'étude des faits eux-mêmes, nous nous apercevrons tout de suite que l'histoire de r Alsace au xviii* siècle ne présente qu'un intérêt secondaire entre celle du siècle précédent et celle de l'époque révolutionnaire. Très importante comme période d'incubation des idées, elle est pauvre en faits assez saillants pour qu'ils' puissent nous arrêter bien longuement .
Parlons de son histoire militaire d'abord. Pendant la durée de près d'un siècle (1697-1792) l'Alsace a joui de la paix, coupée par deux crises seulement, l'une plus longue mais restreinte aux régions septentrionales de la Basse-Alsace, l'autre plus courte mais plus vive, les populations ayant perdu le souvenir et l'habitude des invasions ennemies. Dès le début de la guerre de la succession d'Esnagne, les alliés sous Louis de Bade menacèrent les frontières de l'Alsace et bientôt les franchirent, s'emparant de Wissembourg et mettant le siège devant Landau, qui se rendit le 10 septembre 1702. Ils s'avancèrent jusqu'à Bischwiller, mais le maréchal de Villars les repoussa jusqu'au delà du Rhin, prit Kehl, puis Vieux-Brisach et reprit Landau (17 novembre 1703). Ce ne fut d'ailleurs qu'un succès passager, car dès l'année suivante le prince Eugène de Savoie et Marlborough reparaissaient avec le prince Louis de Bade devant la forteresse alsacienne et, après un bombardement terrible et une belle défense, elle dut capituler le 23 novembre 1704, et cette fois l'ennemi poussa jusqu'à Haguenau qu'il prit et Fort-Louis qu'il cerna (1705), Villars réussit encore une fois à refouler les armées alliées et à s'emparer même de leurs lignes de StoUhoffen, sur la rive droite du Rhin, et pendant quelques années la province put
182 BLISTOIRB DE L*ALaA£S.
respirer, mais elle avait beaucoup soufFert, et riutendant Le Pelletier de la Houssaye (1700-1716) estimait que de 1702 à 1707 seulement elle avait dû fournir « chaque jour, l'un portant l'antre », 5.000 paysans et au moins 600 cbevaux pour les corvées militaires. En 1709 les dangers de la guerre mena* oèrent de nouveau TÂlsace. Les chefs alliés combinèrent une attaque simultanée par le noxd et le sud du pays ; aumoisd'août^Mercy passait le Rhin, sur un pont de bateaux, près de Neubourg^ et envahissait la Haute-Alsace; mais U fut repoussé avec pertes par le général du Boucg.
La situation générale des affaires n'en resta pas moins si peu favorable que Louis XIV se résigna, pour avoir la paix, à oiïiir la restitution de Strasbourg et la démolition de toutes les forteresses de la province ; les alliés voulaient davantage, mais leur faisœau ayant été rompu par la signature du traité d'Utrecht (1713) avec T Angleterre et les Proviiuces-Unies, la Intite se poursuivit conitre l'Empereur à chances plus égales ; cepeoidant, à ce moment, le roi consentait «encore à lui rendra Kehl^ Brisach et Landau. Charles VI refuse^ed; «ine armée française vient mettre le siège devant Landa3a^ qu^'elte reprend en août 1713; la malheureuse ville sortait À peu près en naines de cette guerre où^ quatre fois, des armées oonsidérables s'étaient acharnées à la forcer. Bientôt après, l'empereur signait la padx de Rastatt {6 mars 1714) qui laissait à la France l'Alsace entière et Testituait serolement à l'EmpirQ les forteresses reprises par elle sur la rive droite^ au cours de la guerre, Vieux-Brisach, Kehl et Fribourg-
Trente ans de paix suivirent, et ce n'est «qu'en 1744 que la questwMi de la succession d'Autriche, posée ipèrla mort de Charless VI en 1740^ vint trou-
l'aISACU AI7 rVlII< BIÈGLB. 1Ç3
bler la tranqnilliité des Alsaciens, «: «luxquels il était tout à fait indifférent qui gouveTnenait en Autriche, le Bavarois ou le Toscan », comme le dit naïvement un€hroni(|U'eur du fMiyis; « mais, ajoute-4-il, corome le roi LfOais XV était d'un autre «vis, le peupt-e innocent fut cruellement éprouvé 9. Après des succès brillants qui menèrent ies armées françaises jusqu'en Bohême, celies-ci avaient dû se replier vers le Rhin que les Impériaux franchissaient à leur tour ; ils lançaient, âé& 1743, des corps de partisans jusqiie dans les pays de la SaTre, et laurs manifestes învitaiest les Alsaciens, Lorraine et Franc-Comtois à se rallier à TEmpirc , menaçant de traiter comme rebelles ceux q[ai s'aviseraient de se défendre. Dans la campagne de l'année suivante, l'Alsace, mal protégée parle maréchal de Coigny, fut envahie par la frontière du . nord «t le prince Charles de Lorraine s'emparait de Wissembourg (i*' juillet 1744), puis sa cavalerie léjgère. Croates et pandours aux <ï manteaux rouges » {c'est sous ce nom de Rotkmaent<sl que la tramtion de nos campagnes les connaît encore aujourd'hui), se répandit comme une nuée de sauterelles sur le plat pays, pillant tout, détruisant ce qu'ils ne pouvaient ^emporter, commettant des atrocités sans nom.
UBsm quelques endroits les paysans se groupèrent pour défendre leurs foyers ; nombre de ces bandits Lent assommés, quand ik. «'égaraient dans des fermes isolées, mais le gros des populations, saisi d'une terreur folle, se sauvait vers les places fortes ou la montagne ; toutes les rues et les places de Strasbourg étaient encombrées de fuyards. Tandis <jue le prinee Charles faisait une entrée solennelle à Haguenau, le général honCTois Kadasdy et le lameux colonel de pandours, le baron de Trenek^ eo^Gisia de cet autre Trenek, victime de Frédéric II de Prusse et qui périt sur l'échafaud de la Terreur,
s'emparèrent de Saverne qu'ils mirent à sac; les avant-postes ennemis s'avancèrent jusque près des murs de Strasbourg. Le roi avait quitté Versailles, en apprenant l'invasion, pour se rendre en personne i
à l'armée; il tomba malade en route, à Metz; les J
opérations militaires furent enrayées par cet inci- 1
dent inattendu, et c'est moins aux manœuvres sa- {
vantes des maréchaux de Noailles et d'Harcourt '
que la province dut sa délivrance qu'au fait du rap- I
f)el de Charles de Lorraine par Marie-Thérèse, à la âcheuse nouvelle d'une seconde apparition de Fré- !
déric II en Bohême. Les Impériaux retraversèrent |
le Rhin, près de Beiiïheim, le 24 août 1744, et il ,
devait s'écouler près d'un demi-siècle avant que VAU sace les vît revenir.
Si nous passons à l'histoire intérieure de la province durant cette période, nous constatons tout d'abord que l'administration générale en fut le plus souvent en de bonnes mains. La plupart des dix intendants qui s'y succédèrent de 1700 à 1789 y furent longtemps en exercice et eurent ainsi Toccasion d'apprendre à connaître le pays : Le Pelletier de la Houss^e, de 1700 à 1716; Bauyn d'Angervilliers, de 1716 à 1724; Peydeau de Brou, de 1728 à 1743 ; de Lucé, de 1753 à 1764 ; de Blair, de 1764 à 1778 ; de Ghaumont de la Galaizière, de 1778 à 1789. Rien qu'en parcourant le catalogue des innombrables ordonnances, circulaires, etc. signées par ces hauts fonctionnaires, sur toutes les matières possibles, on ne peut s'empêcher de constater qu'eux, ou leurs bureaux, ont travaillé consciencieusement à perfectionner l'administration de la province. Parmi les intendants de cette époque, il en est un, d'Angervilliers, dont la correspondance officielle, publiée en partie, nous permet de juger
l'alsage au xviii^ siècle. 185
très favorablement Tintelligence et la modération dans Texercice d'un pouvoir presque absolu, durant la période des expériences financières et des saturnales de la Régence. Il sut déployer beaucoup d'habileté dans les conflits d'autorité presque inévitables avec les agents des seigneuries encore à moitié indépendantes ; on voit qu'il s'était proposé pour modèle, ainsi qu'il le dit lui-même ^ le maréchal d'Huxelles, qui, oc commandant de la province dans les temps les plus difficiles, trouvait le moyen de satisfaire la cour et le pays et les gens les plus opposés en sentiments d. S'il travaillait à ce que a les peuples ne fussent pas trop entretenus dans le goût et les mœurs de l'Allemagne d , il défendait énergiquement ses administrés contre les suppléments d'impôts qu'on voulait leur imposer à Versailles, énumérant les « services extraordinaires » que la province rendait au royaume, en payant chaque année <c deux cent mille livres au-dessus de ses impositions primitives » , faisant d'immenses fournitures de vivres et de fourrages pour l'armée durant la dernière guerre, et toujours « prête à faire marcher quarante mille chevaux au premier besoin » pour le service des réquisitions et des corvées militaires. Dans la seconde moitié du siècle, les intendants, suivant le courant des esprits, s'appliquent à « éclairer le peuple D, non pas, bien entendu, sur ses droits politiques, mais sur toutes espèces de questions relatives à l'hygiène publique, l'agriculture, etc., sur les fièvres malignes, la plantation du chanvre et l'élevage des poulains. En 1772,on réimprime à l'usage des campagnes une a Instruction concernant les personnes noyées qui paraissent mortes, et qui ne Tétant pas, peuvent recevoir des secours » ; un peu plus tard, en 1785, c'est toute une série de brochures « imprimées par ordre du Roi » et des-
i^ HisToms d'albagb.
tinées aux campagnes, «ur les moyens de suppléer é la disette des fourrages, s/ar le parcage des bêtes à laine, isur les prairi-es artificielles, snr la <îestruc-> lion des haunetons^ etc.
CkHnnie pendant à l'activité des intendants on]pent mentionner celle dn Conseil «cKiyemin d'Akace dont les décisions étaient communiquées au public -en volumes d^Arréis notables ou d*e Notes -d'arrêts, ou coUigées d;ans les recueils plus imposants des Ordonnances d'Alsace^ successivement éditées en i737paTM.deGorb€ron,enl775parM.deBoug,touB deux premiers présidents de ce Conseil. Encore que le plus récent d!e ces deux recueils lui-même soit loin <i'étre complet, on y peut étudier cependant d'assez près le développement systématique de la législation droy aie relative au régime administratif de la province.
Cette législation et ce régime, mal^é les mérites que nous leur avons reconnus^ ne laissaient pas de provoquer souvent des plaintes très légitimes. Plus encore que les lois et les règlements, c'étaient les hommes chargés de les appliquer qui soulevaient des réclamations fréquentes et trop motivées. Ilu'est pas niable que durant le long règr^e de Louis XV où tous les ressorts administratif se détendent, où les instincts de jouissance et le besoin de s'enrichir se développent partout, la moralité des fonctionnaires, grands et petits, ait baissé, que la corruption soit devenue dans leur milieu plus fréquente, que, par des procédés malhonnêtes, ils aient trop souvent volé le roi et plus encore les contribuables, soit par des soustractions dolosives, soit par des voleries audacieusement affichées. Dans la plupart descas,le contrôle supérieur est assez facilement éludé pour que ces détournements puissait se continuer longtemps avant d'aboutir à un scandale énorme.
La plus connue de ces affaires fut celle du baron
Françwfl-Jo&epk de Elinglia^ qui, fils lui-înéme d'un préteur iPoyal, fut peadaulvinçt-aix ans (1725-62) préteur TDjral de la ville de Strasoourg^ éblouissant les boitôl>ourgeoispârsQnltise{astmeux^ eatretenu surtout par le pillage des caisee8.paxbli<qae6 . Longtemps bien an cour — c'est IWganisateur des belles fêtes offertes au roi en 1744 et dont les planches ^i^vées par W«is« oonservient le souvenir — frère du pi>e- I mier Résident du Conseil aomTerain, l>eau-frère du maréchal «comte du Bourg qui commanda pendant Q^if ans la province, il tint longtemps le Magistrat à sa dérotiaîi, par rinténét ou par la terreur. Quand les soupçons grandireirt^ il essaya de faire retomber la respousabiiilé de ces détournements sur des agents subaherues, qui furent condamnés, mais la vérité se fit jour. Un commissaire spécial fut chargé par le roi d'instruire raffaîreet le 25 février 1752 te préleur était arrêté et emprisonné à la citadelle. Inculpé de mahrersaltioiis qu'on estimait à près de deux millions de livres (d'autres doublent et triplent ce chiffre), il allait être conduit à Grenoble pour y être jugé dans les formes, quand il mourut subitement en prison^ le 6 février 1753^ san^ que les contemporains aient osé décider si c'était de mort violente ou de mort naturelle. Son fils, le stettn>eistre Klinglia, arrêté peu après son père , fut jugé à GrenoWe et mourut dans la prison de Pierre-en-Cise , mais les membres de la famille n'ont jamais voulu admettre la culpabilité des leurs et, dans divers factums auxquels les conseils répliquèrent d'ailleurs, ils accusèrent le Magi^ral de s'être livré à de coupables intrigues contre un bienfaiteur. La lecture de ces mémouœs judiciaires, exhibés départ et d'autre, est de narture à soulever bien des doutes sur les capacités intellectueiles ou l'honnêteté des pouvoirs publics du temps.
188 HISTOIRE D*ÀLSÀGB.
Des tyranneaux moins prestigieux dépouillèrent et tourmentèrent plus d'une fois, de manière analogue, les petites gens des modestes cités de la Décaf>ole. A Munster — pour n'en citer qu'un exemple — e préteur et le Magistrat les chicanèrent si bien sur leurs droits qu'ils se plaignirent à l'intendant, qui refusa de les entendre. Les pauvres naïfs décidèrent alors d'envoyer une députation à Versailles, pour entretenir directement le roi de leurs «iefs; ils partirent une centaine, mais la caravane n arriva que jusqu'à Provins ; là elle fut arrêtée, les « meneurs 9 pris et dirigés sur les galères et les autres reconduits par la maréchaussée (1769). Tenaces comme ils le sont encore aujourd'hui, les braves paysans de la vallée de Munster essayèrent de protester une seconde fois, môme les armes à la main, contre les agissements illégaux des autorités locales (1775), mais ils furent tôt réduits à l'obéissance et obligés de faire amende honorable. Des incidents pareils laissaient derrière eux des ferments de révolte qui lèveront plus tard.
Détournons-nous de spectacles aussi peu réjouissants, pour jeter un regard fugitif sur l'histoire de la civilisation alsacienne au xviii* siècle. Les lettres et les arts, plus cultivés pourtant que dans la période précédente, ne présentent aucun nom vraiment célèbre, mais quelques-uns honorablement connus. Parmi eux, sont les premiers écrivains en langue française, fils d'immigrés, et nés eux-mêmes en Alsace. Tels Louis Ramond de Garbonnières (1756-1827), le futur député à la Législative et conseiller d'État, plus connu cependant par ses descriptions des Pyrénées que par ses œuvres de jeunesse. Les Der^ nières amours du jeune d'Olban (1777) rappellent Werther, et son grand drame en prose La Guerre
l'ALSÀGE au XVIIie SIÈCLE. 189
d'Alsace pendant le Schisme d'Occident (£780) est imité du Gœtz de Berlichingen de Goethe, que Tauteur connut étudiant. Dufresnais publiait à Strasbourg, en 1781, des Idylles et pièces fugitives trou-- {fées au pied du mont Saint-Odile; Audrieux, Fauteur du Moulin de Sans-Souci^ était né dans la même ville en 1759; les générations nouvelles s'annonçaient. D'autres écrivains continuèrent à cultiver les muses allemandes : Salomé Linck, la femme d'un professeur en droit de l'Université, traduisit le Polyeucte de Corneille (1721) et les Son^ nets chrétiens de Charles Drelincourt en vers allemands; Louis-Henri de Nicolaï (1737-1820), professeur à Strasbourg, puis conseiller d'Etat russe, écrivit, non sans talent, des poèmes chevaleresques badins, imités de l'Arioste et de Wieland ; plus tard, Théophile- Conrad Pfeffel, de Golmar (1736-1809), se fit une réputation méritée comme conteur aimable et comme fabuliste ; Léopold Wagner, de Strasbourg (1747-1779), l'ami de Gœthe, eut son heure de célébrité, comme auteur de T/zifanticide.
Parmi les peintres alsaciens de ce siècle, il en est également peu dont le nom surnage aujourd'hui. Par un hasard singulier, ce sont presque tous des artistes qui sont allés s'établir à Paris, comme peintres de portraits; tels Gaspard Heilmann, de Mulhouse (+1760), Jean-Urbam Guérin (1761-1836) et Jean Weiler (f 1791), habiles miniaturistes, et leur confrère un peu plus jeune, imitateur des peintres flamands, Martin DroUing, deBergheim(1752-1817). C'est à Paris que se forma le graveur Jean-Martin Weiss, de Strasbourg. A côté d'eux, on peut noter encore comme ciseleur sur métaux précieux un autre Strasbourgeois, Frédéric-Jacques Kirstein (1765-1838).
La culture des acieikcea trouve, à cette époque comme dans ki {Nrécéd^sto et comme plus tard aussi, des adeptes lafinimeut moins clairsemés que ceux des lettres et des arts. Ed mentionnant tout d'abord les bi84ûrîeitt,BOUS rencontrona deux noms encore aujourd'hui justement célèbres dans This^ toire seientifi^ue de ifeotre pnmnce ; le premier est celui de Jeaa-DanieLSehœpflin (1694-1771) qui fut, pendant un desoi-siècie,. une des îlLostrations del'Université de Strasbourg,, historiographe du roi,. associé de rAeadémie des inscription» et belles* lettres. On lui doit^ outre une foule de dissertation» érudites, les quatre in-folio de ses deux grandsouvrages, rédigés en latin^ LAUace illustrée {iJài'- 176i) et L'Alsace diplamatiçue^ qfui ne put être publiée qu'aprèssamort, de i773à 1775, par les soin» de son fidèle disciple André Lamej. Les notes qu'il avait réunies pour son Alsace Uttéraire et son Al^ saae sacrée^ léguées arec tous ses papiers et seslivres à la Bibhothèque de sa ville adoptive,. ont péri avec elle en 1870. A cèté du célèbre profea-^ seur de l'Université protestante se place le jeune chanoine strasbourgeois Pfailippe-ÀiMlré Grandidier (1752.-1787), le protégé du troisième des car^ dinaux de Rohan, lui aussi célèbre de bonne heure,, historiographe du roi, mais moins heureux qœ soi^ devancier, ear il ne lui fut donné d'achever aucun des grands travaux qift'il avait entrepris et qa'it rédigeait en français, i Histoire de l'Église et clés princes évêques de Strtisbourg (1777-1778) dont deux volumes seuls ont paru^ et V Histoire ecclé^ siastiqiue, militaire, cinlt et littéraire de la pro-pince d'Alsace (1787) dont le preaftier volnmes, le seul qui ait été écrit, s'arrête au règœ de Clovid. C'était un esprit aimabba et critique,, mal noté dea âmes pieuses parce qu'il combattit courageusemeni
L'ALSkàCB ÀJD XTUfc* ftlKCLB,. IS^
les légendes qui avaieoi cours alors snr les origraes du chriBtianisi&e ea Aladaoe. Il laia&ait en mourant de nombreux manuscrits inédits que deux traraîlleurs alsaciens, dévoués à sa mémoire, Joseph Li* blin et M. le chanoioc: Ingold, ont mis au jour, de i86â à i9Q0, en une douzaiue de volumeS'. Deux autres écrivains de mérita, pour être moins célèbres, ont droit à une mention sommaire, Fhabile et savant facteur d'orgues Jean- André Silbermann (1712- ITSr^),, qui publiait en allemand le premier în-lolio d'une Histoire topographiqut deSirasbourg{mS^}
rla mort rempêcfaa d'achever, et l'érudit bailli WasseJonne, Pkilippe-Xavier Horrer, qui avait entrepris un vaste Dictionnaire géographique, kistorique et. politique de i' Alsace; le premier volume parut en 1787) et le manuscrit tout entier était, diton,, terminé,, mais il se perdit dans la tourmente révolutionnaire; c'est une perte des plus regrettables, car à en juger par ce qua nous en possédons, le Dictionnaire, aurait été une mine de renseignements précieux sur le passé de l'Alsace.
La plupart des noms connus dans le domaine seienitifique se rattachent étroitement, pour la seconde moitié du xviii^ siède, à l'histoire de l'Uni* verfRié de Strasbourg qui refleurit, une fois encore, avant de sombrer au temps de la Terreur. Oatre Schœpflin on doit y signaler encore Christophe- Guillaume Koch, de Bouxwiller (1737-1813), le célèbre historien des Révolutitms de l'Europe et professeur de droit public, qui siégea plus tard à la Lôgislalive, puis auTribunat,et Jean Michel Lorenz (1723-~180ô), auteur d'tne Histoire de Frnnce et aime Histoire d'Allemagne, rédigées en latin mais basées sur l'étude des sources, troppew appréciées de son vivant, trop vile oubliées après sa mort. Dans une autre sphère, nommons le chimiste Rimbauli
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Spielmann (1722-1783), les médecins Jean-Frédéric Lobstein (1736-1784) et Thomas Lauth (1758-1826), le botaniste Jean Hermann (1748-1800), le philologue Jean-George Schertz (1678-1754), qui tut un des premiers à s'occuper delà vieille langue et littérature germaniques, le célèbre helléniste Jean Schweighaeuser, l'éditeur d'Hérodote (1742-1830), l'archéologue Jérémie-Jacques Oberlin (1735-1806), qui fouilla le passé littéraire de l'Alsace au moyen âge et édita les antiquités romaines du pays recueillies par Schœpflin, lethéologien Laurent Blessig(1747-1816), le penseur religieux et l'orateur goûté qui prononça l'oraison funèbre du maréchal de Saxe en 1777 et la harangue officielle lors du centenaire de la réunion de Strasbourg à la France (1781), etc. En dehors même de l'Université, les illustrations scientifiques alsaciennes ne faisaient point défaut ; il en est deux au moins qui ont droit à être nommées encore : Richard Brunck, commissaire des guerres à Strasbourg (1729-1803), dont les éditions d'auteurs classiques furent longtemps célèbres ; le baron Frédéric de Dietrich (1748-1793), membre de l'Académie royale des sciences, futur maire de Strasbourg, ui le premier étudia plus en détail les richesses u sous- sol de notre province dans sa Description des gîtes de minerai dans la Haute et Basse^Aln sace^ parue en 1789.
Mais des personnages autrement célèbres que tous ces enfants du pays et dont le nom survit à toutes les révolutions qui suivirent et qu'ils ont en partie provoquées, sont également venus s'arrêter plus ou moins longtemps en Alsace, dans la seconde moitié du siècle, et leur présence y influa sans doute sur le mouvement des esprits. Fuyant la cour de Frédéric II à la suite d'une brouille fa-
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meuse, Voltaire arrivait à Strasbourg en août 1753, y séjournait quelques semaines, puis se rendait à Colmar, pour y élaborer plus à Taise ses Annales de V Empire^ promises à la duchesse de Gotha; il resta plus d'une année dans cette ville qui ne lui plut pas beaucoup d'abord — il l'appelle dans une de ses lettres, « une ville moitié allemande, moitié française et tout à fait iroquoise » — mais il s'y trouva bien, pour travailler à son aise, au milieu d'un cercle d'admirateurs. 11 y resta jusqu'en novembre 1764 et y aurait prolongé sans doiite son séjour, si les dévots de l'endroit n'avaient vu de fort mauvais œil le spirituel mécréant. Dans ce milieu très bien pensant, où un avocat général avait jeté lui-même le Dictionnaire de Bayle sur un bûcher public, la présence de Voltaire était un scandale. Il eut beau faire la cour aux Jésuites et recevoir la communion des mains d'un capucin pour prouver son orthodoxie, on obtint par le créait du P. Krust, aumônier de la Dauphine, que la cour lui envoyât l'ordre de quitter l'Alsace. Mais beaucoup d'Alsaciens, et des gens de haut parage, avaient fait le pèlerinage de la modeste maison de la rue des Juifs qu'il habita treize mois, et l'influence de ses écrits continua d'être sérieuse, après son départ, au moins dans certains milieux.
Jean-Jacques Rousseau, lui aussi, fit, un peu plus tard, le voyage d'Alsace, quand il dut fuir devant les manifestations intolérantes des habitants du pays de Neuchatel et des autorités de Berne. Il arrivait à Strasbourg en novembre 1765 et s]y sentit tout de suite consolé par les marques d'intérêt que lui donnait toute la haute société de cette ville. Dans une de ses lettres d'alors, il s'y déclare « honoré des bontés et de la bienveillance de tout le monde, depuis M. le maréchal (de Contades) jus-
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u'au dernier du peuple... J'y reçois plus d'offres^ e service que je n'en puis accepter... Après avoir vécu si longtemps parmi des loups enragés, il est doux de se retrouver parmi des nommes j». Il assista, le iO novembre, à la représentation de son opéra Lt devin de {village, et fut l'objet d'une ovation générale. Les autorités représentant le roi Louis XV, le gouverneur, l'intendant, le préteur royal rivalisent d'amabilité à Tégard de l'auteur qui sapa le plus énergiquement les oases de la monarchie absolué^et Rousseau aurait séjourné volontiers {>lus longtemps en Alsace, si (comme il l'écrivait e 25 novembre) c les fréquents dtners en ville et la fréquentation des femmes et des ^ens du monde ne l'avaient trop fatigué 3>. Il a quitté Strasbourg vers le 10 décembre pour ce voyage d'Ecosse qui devait être si fatal à son repos et à sa santé.
Un troisième révolutionnaire d'alors, le comte Vittorio Alfieri, vint abriter, vingt ans plus tard, ses rêves républicains et ses amours avec la comtesse d'Albany, Louise de Stolberg, l'épouse du prétendant Charles-Edouard Stuart, sur la terre d'Alsace. De Tété de 1784 à l'hiver de 1787 ils cachèrent leur bonheur éphémère dans le petit château de Wettolsheim, près de Colmar, et c'est sur le sol d'Alsace que le poète tragique italien composa sa Myrrha et son Bruius.