‹ Histoire d'Alsace. Nouv. éd. rev., corr. et augmChapitre 40 sur 73 · I.'ASS£MBLÉE PROVINCIALE D'ALSACE · texte numérisé non relu

I.'ASS£MBLÉE PROVINCIALE D'ALSACE

Alors que la France s'agitait déjà fiévreus^ement, qu'aux luttes entre les parlements et la royauté succédait ragitatioji causée par la convocation de la première assemblée des notables, l'Alsace pouvait

Sasser encore pour entièrement tranquille^ Séparées u reste du royaume par la langue^ conservatrices tenaces de leurs habitudes séculaires, les populations alsaciennes restaient assez contentes de leur sort au commencement du règne de Louis XYI. D'un tempérament plutôt calme, même apathique en apparence (avec de brusques flambées de colère), ce n est pas eÙes, en tout cas, qui auraient commencé la révolution politique. La situation si bizarre dans laquelle se trouvaient alors près d'un quart des habitants de la province, comme sujets de princes étrangers, ne pouvait d'ailleurs se maintenir que par la conservation stricte de l'état de xîhoses présent et la tranquillité la plus absolue au dedans comme au dehors. Toute réforme un peu radicale à l'intérieur du pays devait amener immanquablement un détraquement complet dans la vieille organisation quasi féodale de l'Alsace.

Or, cette réforme, qui devait forcément mettre

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radminiôtration royale aux prises avec les princes

li y ordonnait l'institution d'assemblées provinciales partout où il n'existait pas d'États provinciaux, ré- , glait l'organisation des assemblées de district formées également des délégués des trois ordres, et des assemblées communales. Ces assemblées devaient, soit par elles-mêmes, soit par des commissaires ou délégués, fixer et répartir l'impôt personnel et foncier, sous le contrôle des agents du roi, et discuter et régler les dépenses incombant à la province et à ses districts. L Édit autorisait de plus ces assemblées à présenter au souverain leurs vœux sur <c toutes les questions pouvant contribuer au bien de la nation », et ouvrait ainsi, d'une façon assez large, la porte aux propositions de réforme. C'était presque, en soi, une première, révolution pour l'Alsace qui n'avait jamais eu d'États provinciaux. Le, Conseil souverain, enregistrant solennellement l'Édit dès le 12 juillet, lui donnait immédiatement force de loi. Une seconde ordonnance royale du 12 août nommait les vingt-quatre premiers membres de cette assemblée provinciale, en attendant qu'elle fût renouvelée plus tard par les districts : elle comptait six délégués du clergé, six autres de la noblesse et douze du tiers-état, qui auraient plus tard à en choisir un nombre égal. Les membres désignés étaient convoqués à la séance d^ouverture, qni devait avoir lieu le 18 août à l'Hôtel du Directoire de la INoblesse, à Strasbourg.

• Le règlement joint à l'édit indiquait en outre dans tous les détails, comment on devait procéder pour la formation des assemblées communales, élues par tous les habitants de chaque localité payant au

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moins dix livres d'impôt foncier ou personnel; elles compteraient trois, six ou neuf élus, selon le nombre des habitants, et tout citoyen, âgé d'au moins vingt-cinq ans et payant trente livres d'imposition, pouvait y être délégué ; le représentant du seigneur et le curé y siégeaient de droit. Un syndic, élu lui aussi, défendait les droits des électeurs. Il n'y aurait donc plus désormais de bourgeoisies fermées, dont nombre de simples habitants étaient exclus et, visà-vis du Magistrat oligarchique ou du prévôt seigneurial, le syndic pouvait se dresser comme un tribun du peuple ; c'était assurément la lutte partout, mais aussi l'inauguration d'un règne de liberté. Il reste à signaler une conséquence infiniment plus

grave de la création des assemblées de district, es districts, il faut bien les créer cohérents et compacts; on prend donc les bailliages, on en réunit huit, neuf ou dix, pour en former un district, mais on y englobe péle-méle les territoires princiers enclavés, les anciennes villes de la Décapole, les nouvelles villes royales, et l'on a ainsi de grandes divisions homogènes, Landau, Haguenau, Schlestadt, dans la Basse- Alsace ; Colmar, Huningue et Belfort, dans la Haute-Alsace. Chaque assemblée de district devait se composer également de six membres du clergé, de six nobles et de douze roturiers, dont une moitié nommée par le roi et l'autre par l'Assemblée provinciale. Dans les deux cas, assemblée provinciale et assemblées de district, on voterait par tête et non par ordre.

Le i8 août, les séances de ces nouveaux Etats d'Alsace furent ouvertes à Strasbourg sous la présidence du baron deFlachslanden, ce turcopolier » de l'Ordre de Malte, l'un des députés du clergé. L'assemblée présentait un caractère absolument aristocratique ;

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parmi les représentants de TEglise siégeaient le snSragant du cardinal de Roban, TéTéque in partibus de Dora, le prince-abbé de Mnrbacb, les abbés mitres de Marmoutier et de Nenbourg ; parmi les seigneurs^ le prince Victor de BrogKe, tes comtes de Waldner et de Montjoie, le lieutenant général baron de Falckenhajrn. Le tiers-état hrî-mème comptait parmi ses représentants des membres de la noblesse, M. de Turckheim, ammeistre de Strasbourg ^ M. de Cointonx, préteur rojal de Hagnenan, M. de Dartein^ préteur royal de Scble9tadt,et le bailli de HelL La grande majorité d'entre eux étaient ou membres d'un Magistratou jurisconsnltes, et deux négociants de Strasbourg, très riebes tous deux, représentaient seuls, à vrai dire, les classes bourgeoises. Quoique la noblesse luthérienne encore fttt plus nombreuse que la noblesse catholique, il }* avait dans rassemblée dix-neuf catholiques et cinq protestants seulement.

Le président ouvrit les débats par le panégyrique obligatoire de Louis XVI, le c père bienfaisant de sespeuples b qui voulait bien, pour assurer son bonheur, « confier à la nation Padmimstration des charges publiques 2^. Cette tftehe était immense ^ mais non pas effrayante, puisque Ton avait auprès du roi a un interprète vertueux et éclairé, qui a èlé porté à la place qu*il occupe par le vœu de la nation ». Il s agissait de Loménie de Brienne, le trop fameux archevêque de Toulouse et premier ministre f M. de Flachslanden engageait d^ailleurs ses collègues à la prudence. « Une marche lente et réfléchie est, dans les commencements, celle qui me paraît nous convenir. > Le vieil intendant de la province» qui avait quarante ans de services administratifs, ne craignit pas de parler, dans son discours, des <r révolutions qu'amènent et nécessitent le progrès des

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lumières et le changemeat des opinions » et déclara que ^ Tautorité est déplacée partout où elle n'est pas nécessaire > . Oeux jours plus tard^ on procédait à Télectian des nouveaux membres, sans que la physionomie de l'assemblée en fût notablement changée ; sur les quarante-six députés qui siégèrent en définitive, la grande majorité était alsacienne avecnne quinzaine de Français de Tintérieur. Le 22, une commission spéciale désignait les membres c»)mplémentaires aes assemblées des districts; le 23, on nommait les deux syndics de l'assemblée, MM. de Schauenbourg et de Hell, ainsi que la Commission intermédiaire ^ui & devrait préparer tous les objets qu'elle croirait utiles » afin d orienter l'assemblée sur les matières à traiter, et de lui permettre e d'opérer avec célérité » . Elle devait aussi recueillir aans les bureaux de l'Intendance les documents nécessaires pour vaquer Tannée prochaine à la répartition de l'impôt. Cela fait, on se séparait, ayant pris rendez-vous pour le 10 noveniJ>re.

La commission intermédiaire ne perdit pas de temps; elle fît rédiger des mémoires substantiels sur différents objets qui lui semblaient devoir attirer l'attention, par une série de jurisconsultes dis* tinguéSydont M* Félix Chauffour, ^noidic de la ville de Colmar, et ses dossiers étaient prêts quand, à la date fixée, l'Assemblée se réunit de nouveau à l'Hôtel de la place Saint-Etienne à Strasbourg. M. de laGalaizière accueillit les députés par une harangue des plus fleuries, où l'on rembarquait surtout la proposition^ qui ne pouvait qu'être très agréable, de demander au roi une diminution des impôts de la province ; fertile sans doute^ disait-il, elle est pourtant petite, des princes étrangers en possèdent la majeure partie et en consument aussi les revenus àl'étranger. ce S'il n'est pas possible de les diminuer

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d'autant que vous le désireriez, on peut les partager autrement. » Cette attaque à peine dissimulée contre les États de TEmpire pôssessionnés en Alsace, est caractéristique et elle s'explique fort bien par les sentiments peu équivoques de la presque unanimité des membres de rassemblée, grands seigneurs ou jurisconsultes, à l'égard de ces princes allemands, qui n'avaient aucun représentant parmi eux, puisque le seul qui avait été désigné par le gouvernement, le baron de Wessenberg, grand prévôt du chapitre épiscopal de Spire, ne vint jamais prendre séance, sur l'ordre sans doute de son maître, le prince-évôque Auguste de Limbourg-Styrum.

L'assemblée se forma en quatre bureaux : impositions, travaux publics, finances et bien public, et l'on se mit très sérieusement à l'ouvrage. Dès le 13 novembre, le syndic de la Noblesse immédiate, François-Joseph Schwendt, administrateur émérite, donnait lecture d'un long rapport sur les impôts en Alsace qui fut très applaudi, comme « ayant apporté la lumière dans une administration enveloppée jus-

au'ici de ténèbres ». Il proposait une répartition ifférente de ces impôts dont le total s'élevait, selon lui, à 4.460.807 livres, 6 sols, un denier, pour l'année courante ; il montrait une honorable indé-

f tendance d'esprit, en faisant assez énergiquement a guerre devant une assemblée de privilégiés, aux trop nombreuses exemptions pnjinlé^iées ; il rappelait que la noblesse et le clergé ne^ayaient pas certains impôts, etmeJ^^ûT^^ les bailliages

ÇentSStésTfes tems de Soi . ^"^ ^**'^°* exemptés soit entièrement soit ^- ^^jeure partie. D autres rapports furent présentai ^'^'^ ^^ travaux publics à exécuter dans la provij ' ®* ^^^^^ ^^^^ constatons qu'on propose *^ suppression des droits de péage et de ponte-"*^® ^®^^* *^*^^ ^® P^^^ P*"* ^®*

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princes possessionnés en Alsace. Dans la discussion sur les municipalités, on peut noter les premiers symptômes d'un refroidissement à Têtard des réformes libérales. Le rapporteur, M. de Gointoux, déclare que « si Ton écoutait le peuple », il n*y aurait nulle part de municipalités véritables et qu'il faut regarder comme telles les organisations judiciaires, mais il n'y eut pas de décision définitive arrêtée. Le 10 décembre, la clôture de la session était prononcée : a L'estime et l'amour de nos concitoyens nous attendent, déclara le président, nos noms passeront à la plus lointaine postérité, et le bonheur dont elle jouira un jour sera notre œuvre. » M. de la Galaizière fut moins afiirmatif et moins lyrique : « Vous avez réuni des faits, dit-il aux députés, mais les résultats qu'on doit en tirer, c'est une réflexion approfondie qui seule peut vous le faire trouver. »

L'assemblée provinciale ne devait plus se réunir. Quand la date fixée pour une session nouvelle fut arrivée en novembre 1788, les États Généraux étaient déjà prévus, il y avait trop de besogne préparatoire à faire, et on se dispensa de convoquer l'assemblée. Mais la commission intermédiaire déplova durant l'année 1788. une activité très grande ; elle demandait aux citoyens des mémoires sur le commerce et le reculement des barrières ; elle organisa les élections pour les États Généraux, etc. On n^a publié le compte rendu de ses travaux que jusqu'à la date du 15 février 1789, mais de fait elle a continué de délibérer et môme d'écrire lusqu'en juin 1790 ; seulement l'intérêt s'est déjà détourné d'elle, et tout le monde regarde vers Versailles, puis vers Paris.

Quelque courte qu'ait été l'existence de l'assemblée provinciale, elle mérité qu'on s'arrête un moment sur son rôle dans toute l'histoire d'Alsace.

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Elle n'a pas seulement révélé au public des homme» . de mérite, qui tinrent bientôt une place honorable ^à la Constituante et la Liégislative ; c'est elle encore qui^ faisant abstraction, pour ainsi dire, de touteautre autorité légale dans la province que celle du roi et la sienne propre, et traitant les droits des> princes étrangers et des seigneurs territoriaux comme s'ils n'existaient pas, a amorcé de sa propre autorité — non peut-être sans la connivence secrète du gouvernement — la question si grave sur laquelle devait éclater, quatre ans plus tard, la guerreèntrela France nouvelle et le Saint Empire. N'oublions pasnon plus qu'elle a contribué, pour sa part, à faire Téducation politique du pays : le public s' était vivement intéressé à ses procès-veroaux et rapports, oui furent publiés non seulement en français, maisoans une traduction allemande. Il s'agissait là, non de grands débats théoriques, mais de questions pratiques que tout le monde pouvait comprendre et juçer, excellente préparation aux discussions plus agitées qu'im avenir prochain allait mettre à l'ordre du jour.

(Janvier-Août 1789)

Un arrêté du Conseil d'État avait fixé l'ouverture des États Généraux au 1*' mai 1789. Le 27 décembre paraissait l'arrêté fixant le nombre de& députés, les conditions électorales et annonçant le doublement du tiers, sans toucher pourtant à la question décisive du vote par ordre ou par tête. On peut dire que la France entrait dans l'année 1789 comme dans l'inconnu.

Ces nouvelles surprenantes arrivèrent en Alsace ^ coup sur coup, au moment où les Commissions intermédiaires provinciale et des districts travaillaient avec zèle à la répartition des impôts et à l'installa' tîon des municipalités nouvelles. Sur ce dernier

{>oint, les plus violents conflits avaient éclaté entre 'oligarchie patricienne des Magistrats perpétuels des villes , qui refusait de quitter le pouvoir, et la petite bourgeoisie lasse d'être écartée des fonctions municipales. Une brochure anonvme, Observations (Tun patriote y avait attaqué vivement ces petits tyrans locaux qui, se recrutant illégalement euxmêmes, osaient contester les droits de leurs concitoyens. Exaspérés, les délégués de la Décapole

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portèrent plainte au Conseil souverain d'Alsace, et celui-ci arrêta que la brochure serait brûlée par la main du bourreau (décembre 1788), protestation vaine d'un passé condamné sans retour.

Quelques mois auparavant déjà, Mirabeau avait formulé dans une lettre à son correspondant de Strasbourg, l'imprimeur Levrault, en termes presque prophétiques, le programme de l'avenir : « Il n'est pas, possible, écrivait-il le 16 août, de douter que les États Généraux auront lieu; qui payerait, le T' mai, je vous le demande ?.. . Que feront-ils ? Certes beaucoup de sottises, mais qu'importe? Les nations ont, comme les enfants, leurs tranchées, leurs maux de dents, leurs vag^issements ; elles se forment de môme... Les premiers Etats Généraux seront tumultueux, ils iront trop loin peut-être, les seconds assureront leur marche ; les troisièmes achèveront la constitution. Ne nous défendons pas du besoin d'en créer une tout entière... que tout soit juste aujourd'hui et tout sera légal demain. »

Si la tâche d'organiser la représentation nationale était compliquée dans toutes les provinces, la plupart avaient cependant des précédents à invoquer ; rien de pareil n'existait en Alsace, puisqu'elle envoyait pour la première fois des députés aux Etats Généraux de la monarchie française. S'inspirant des conseils d'un Colmarien, Chrétien-Frédéric Pfeffel, attaché aux Affaires étrangères, le gouvernement se décida finalement à prendre pour base électorale les six, districts créés par l'Assemblée provinciale ; accouplés, ils formeraient trois grands bailliages analogues à ceux du reste du royaume ; chacun nommerait des députés du clergé, de la noblesse et du tiers; on accorderait, en outre, une députation spéciale à Strasbourg et à la Décapole.

Pendant que ces graves questions se discutaient

soit au Ministère à Versailles, soit à THôtel de rintendance à Strasbourg, l'Alsace passait par un hiver terrible, le plus froid de tout le siècle; quand vint la débâcle, les glaces rompirent en partie le pont du Rhin, rapprovisionnement fut arrêté par suite, la famine se fit sentir, et comme les vignes et les arbres fruitiers avaient tous péri, il n'y .avait pas de récolte à espérer dans le vignoble. C'est donc au milieu de préoccupations matérielles très vives que furent publiées les lettres royales du 24 janvier 1789 qui convoquaient les électeurs. Mais le règlement spécial qui devait guider leurs opérations ne fut signé oue le 7 février suivant. Le nombre des députés d'Alsace était fixé à 24, chiffre bien faible pour les 600.000 âmes de la province, quand on en accordait 1.200 pour vingt et un millions de Français. Belfort-Huningue devait nommer deux représentants de la noblesse et deux du clergé, trois du tiers-état ;Colmar-Schlestadt, de môme ; Wissembourg-Haguenau, deux nobles, deux membres du clergé, deux aussi du tiers ; Strasbourg, deux représentants du tiers, et les villes royales également. La députation se composerait ainsi de SIX nobles, six ecclésiastiques et douze députés du tiers-état.

Ce n'était pas une tâche facile de faire comprendre aux électeurs novices, surtout aux ruraux, ce règlement ; cependant, grâce à la Commission intermédiaire, qui fit rédiger un petit manuel électoral assez bien conçu, la confusion ne fut pas trop grande. Elle demandait aux citoyens appelés à formuler leurs doléances et à voter, de se distinguer par leur sagesse et leur modération. Pensant sans doute que les prévôts des villages ne seraient pas très bien disposés en faveur ou nouveau régime, c'est aux curés que Ton adressa ces instructions ;

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c personne n'étant plus à même d'éclairer les cîtoyens qu'un pasteur en qui ils mettent avec justice toute leur confiance ». II restait néanmoins bien des points obscurs à élucider, et ce n'est que le, 2 mars que le maréchal de Stainville, en sa qualité' de grand-bailli de la préfecture de Haguenau, put inviter les délégués des villes (qui devaient être élus par tous les habitants indistinctement) à se réunir à Schlestadt, le 26 de ce mois ; dans presque toutes ces villes, les partisans de l'opposition aux anciens Magistrats l'emportèrent au scrutin pour la nomination des électeurs du second degré. A Strasbourg, le même fait se reproduisit quand le Magistrat invita, le 10 mars, ses administrés à désigner leurs mandataires ; c'est à peine si, sur une quarantaine de membres des Collèges perpétuels, six furent élus, et les gouvernants furent douloureusement affectés de ce qu'ils appelaient un « premier mouvement de méfiance et d'insurrection d.

Partout, la rédaction des cahiers de doléances prit un temps assez considérable, quoique au fond il y eût peu de désaccords graves ; tous ces cahiers sont évidemment inspirés par le programme modéré de la Commission intermédiaire. En fiasse* Alsace, la masse des électeurs se montra même plutôt conservatrice. Dans l'assemblée électorale de Haguenau, les sufirages du clergé se portèrent sur le cardinal de Rofaan, puis» à son refus, sur l'abbé Louis» et sur le vicaire-général d'fiymar, prévôt du chapitre de Neuwiller; la noblesse choisit les barons de Rathsamhausen et d'Andlau, et les représentants du tiers eux-mêmes furent

Eris dans l'aristocratie locale. Ce furent le grand* ailli de Flachslanden et M. de Hell, le président et l'un des secrétaires de l'Assemblée provinciale. Le cahier général, dont la discussion ne fut terminée

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que le 4 mai, réclamait l'égalité devant l'impôt, la publicité domiée aux dépenses publiques, l'abolition des fermes, de la milice, de la vénalité des charges, et la confirmation de tous les privilèges de la province.

A Golmar, l'assemblée des districts de Cotmar- Schlestadt s'ouvrit également le 26 mars. Dès l'ouverture des séances, la noblesse décida que chacun, à proportion de ses facultés, prendrait part aux eharges de l'Etat, telles que les déterminerait l'assemblée future des États, et le clergé s'associa t par acclamation et à l'unanimité la plus patriotique » à cette décision, renonçant, lui aussi, ce à toute exemp* tion et privilège^ pécuniaire j. Le l*' avril, les élections commençaient; dans l'assemblée du clergé, ce fut un simple curé, Marin Pinelle, qui passa le premier, et c'est au troisième tour seulement que le prince-abbé de Murbach, un baron d'Andlau, remporta sur un second curé. La noblesse choisit le prince Victor de Broçlie, grand propriétaire en Alsace, et le baron de Wurmser ; celui-ci étant décédé presque aussitôt, fut remplacé par un autre baron de Flachslanden, lieutenant général au service du roi. Les députés du tiers furent Herroann, procureur- général au Conseil souverain, Reubell, avocat au même conseil, et Kau&nann, bailli de Matzenbeim. Les cahiers de la noblesse et du clergé étaient rédigés dans un esprit assez conservateur; ils défendaient aux députés de consentir à la délibération par tête et non par ordre ; le clergé se livrait à de violentes attaques contre les Juifs et demandait, pour empêcher « leur étonnante puliulation ]», de ne permettre le mariage qu'à l'ainé de chaque famille ; il exigeait aussi que les protestants fussent ce empêchés d'aspirer aux charges distinguées... qui aoivent être réservées à ceux-là seu-

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lement qui professent la religion du prince i^.

L'assemblée de Belfort-Huningue fut celle qui

montra les dispositions les plus libérales ; le cahier

du tiers en particulier, arrêté le 4 avril en soixante-

Suinze articles, se distingue des autres par certaines éclarations catégoriques; si les États Généraux n'acceptent pas le vote par tête , ses représentants devront protester et quitter l'assemblée. Le clergé réclamait un évôché pour la Haute- Alsace, ne voulant plus être sous l'obédience spirituelle d'un !)rince étranger, Tévêque de Bâle. Ses deux élus ùrent Gobel, évoque in partibus de Lydda, représentant en France dudit évêque, et le curé Rossé; la noblesse délégua le comte de Montjoie et les barons de Landenberg et de Schauenbourg ; le tiers : Pflieger, c cultivateur » à Altkirch, Guittard, ancien major d'infanterie, et le médecin Lavie. Les élections pour la Décapole furent, comme on pouvait s'y attendre, entièrement hostiles à l'ancien état de choses ; deux candidats obscurs — et qui le restèrent — Bernard, receveur du chapitre de Spire à Wissembourg, et Meyer, docteur en médecine à Raysersberg, furent choisis.

À Strasbourg, les élections n'eurent lieu que le 8 avril. Au premier tour, l'ammeistre Jean de Turckheim, d'une intégrité reconnue par tous, plutôt favorable pourtant à l'ancien régime, fut élu par 95 voix sur lz6 votants. Il était protestant et il y avait à peu près unanimité dans le corps électoral pour nommer comme second député un catholique. Seulement, deux candidats se trouvaient en présence : l'un, Joseph Schwendt, syndic de la Noblesse immédiate, plus libéral d'opinions, et l'autre, Mayno, riche négociant, plus conservateur et plus franchement confessionnel. Au second tour, ce dernier eut d'abord plus de vo^^x aue Schwendt et ce n'est qu'au

troisième tour, après le désistement d'autres concurrents, que le syndic Schwendt fut nommé par 87 suffrages. Au fond, les deux élus étaient des conser-i vateurs-libéraux, Tun plus intransigeant dans son attachement au passé, Vautre plus souple dans son opportunisme et comprenant mieux les exigences d une situation toute nouvelle. Les élections achevées, les électeurs ne regardèrent pas leur tâche comme terminée ; ils constituèrent un comité qui se mit à dénoncer avec une ardeur croissante les abus dans le gouvernement de la ville libre, et prépara de la sorte les événements locaux prochams. En somme^les élections alsaciennes avaient été plutôt conservatrices et le nom de quelques-uns des élus, radicaux futurs, comme Gobel ou Reubell, Pflieger ou Lavie, ne doit pas induire en erreur. Beaucoup de députés de la province quittèrent la Constituante soit après octonre 1789 déjà, soit au cours des deux années suivantes. La plupart d'ailleurs ne parurent jamais à la tribune, et trois seulement jouèrent un certain rôle : l'abbé d'Eymar, l'un des orateurs les plus diserts de la droite, le prince Victor de Broglie, représentant du parti constitutionnel libéral, Reubell enfin qui, dès le début, fit entendre à la tribune une note plus radicale.

Quand nos députés d'Alsace arrivèrent à Versailles, ils se sentirent d'abord un peu dépaysés au milieu d'un monde si difl^érent de leur sphère habituelle. On peut suivre leurs impressions aans les correspondances aue les représentants de Strasbourg aares* saient à leurs commettants ; ils y décrivent ces premières réunions tumultueuses c où l'on voit beaucoup de gens éloquents pressés de se faire entendre i> -y ils y racontent ces essais de conciliation oc qu'on désire plus qu'on n'ose l'espérer » ; ils nous font

nSTOIRB D'ALSACE. H

assister à la séance royale du 23 juin, où les- communes écouteront le monarque « dans un morne silence » , puis a laisseront filer î les ordres privilèges et déclareront, à Tunanimité, persister dans leurs résolutions précédentes. « Nous vous manderons, écrivent-ils le soir même, la suite de ces délibérations qui pourraient conduire à la dissolution des États Généraux et à ces calamités qui affligent tout patriote et glacent les courages. » On sait que Louis XVÏ capitula devant Ténergie du tiers et que, dès le 27 juin, il ordonnait aux ordres privilégiés de se rallier à l'Assemblée nationale, t Notre temple, mandaient Schwendt et Turckheim, le soir de ce jour mémorable, est devenu le sanctuaire de la Concorde, grâce à la persévérance franche et noble des communes, et la félicité publique en sera le fruit et la récompense. :» Ils invitaient les Strasbourgeoîs à exprimer à TAssemblée t des sentiments d'enthousiasme et de reconnaissance d et, dès le 7 juillet, ils déposaient une adresse des oc citoyens de Strasbourg » déclarant « qu'ils partagent aux extrémités de l'Empire l'allégresse générale sur la réunion des représentants de la nation française de toutes classes... en un seul faisceau qui réunit force et lumières ».

Cette allégresse fut bientôt troublée par le brus- (jue renvoi de Necker, suivi de la prise de la Bastille. On peut juger de l'agitation des esprits par ce passage d'une lettre de M. de Hell, très conservateur pourtant de nature : « Victoire ! victoire î » écrivait-il, le 17 juillet, au syndic de Saverne, « la fermeté, le courage inébranlable des communes ont triomphé du despotisme et du pouvoir arbitraire. Toutes ces troupes qui devaient nous épouvanter... sont disparues. L'Assemblée va se livrer entièrement aux travaux qui nous rendront heureux 1 Com-

LA KSYOLUTION BN ilLSACE. 211

muniquez cette grande nouvelle à tons vos environs, faites retentir vos temples d'actions de grâce h . . » Et les sujets, jadis si dociles, de quatre générations de noban répondaient en effet, le 28 juillet^ par des félicitations lyriques aux « généreux patriotes » qui vont « établir les droits de l'homme et du citoyen » et « fonder sur une base inébranlable le bonheur et la prospérité d'un grand Empire >. Pendant que le conflit épique entre l'Ancien Régime et les aspirations nouvelles de la nation se déroulait ainsi à Paris et Versailles, la même lutte continuait dans notre province entre les partisans de l'état de choses d autrefois et les tenants de réformes plus ou moins radicales. Dans les villes, les électeurs, sans aucune autorité légale mais soutenus par Topinion publique, harcelaient de leurs plaintes les Magistrats qui ne savaient plus que décider. A Strasbourg, on réclamait depuis longtemps la nomination d'un commissaire du Roi, qui remplacerait le préteur royal, M. de Gérard, toujours absent et maladie. Le 28 juin, le baron Frédéric de Dietrich, membre de l'Académie royale des sciences, était désigné comme tel et installé dans ses fonctions le 6 juillet. C'était un homme dans la force de Tftge, intelligent et habile, assez novateur pour le fond, mais modéré dans les formes, issu d'une vieille famille patricienne populaire encore à Strasbourg, affiné lui-même par la fréquentation de la haute société parisienne dans laquelle il avait longtemps vécu, ambitieux sans doute, mais sincèrement constitutionnel et bon patriote. Dietrich avait déjà fixé la reprise des négociations entre les électeurs et le Magistrat au 20 juillet, quand le 18 arrivait à Strasbourg la nouvelle du renvoi de Necker. Il y eut bien quelques cris de protestation dans les rues; mais le bruit du rappel du ministre s'étnnt

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presque immédiatement répandu^ une illumination spontanée se produisit et le calme se rétablit. Malheureusement, le 19 étant un dimanche, on but beaucoup pour fêter la réconciliation du roi et de son peuple, puis des discours violents furent prononcés et des bandes saccagèrent de fond en comble la maison de l'ammeistre Lemp, particulièrement détesté. Le commandant de place, M. de Rlinglin, se contenta d'engager paternellement les émeutiers à n'y pas mettre le feu. Le 20, les manifestations recommencèrent de plus belle devant THôtel de Ville, dont les vitres furent cassées, sans aue le nouveau gouverneur de la province, Rochamneau, ni Dietricb, ni Klinglin, fissent aucun effort sérieux pour disperser la foule.

Le Magistrat, abandonné à ses propres efforts, capitule entre les mains du Comité des électeurs siégeant au Miroir; il concède tout ce qu'on lui demandait et la tranquillité publique allait renaître quand le bruit se répandit, dans la matinée du 21, que les Conseils retiraient leurs promesses solennelles. Des billets portant ces mots : c Citoyens, attaquez! d circulent dans la foule; sous les yeux des soldats, qui assistent impassibles à l'assaut, les portes de 1 Hôtel de Ville sont enfoncées à coups de hache, une cohue s'y précipite ; les uns courent aux caves officielles regorgeant de vin (plusieurs y furent retrouvés plus tard, noyés parmi les tonneaux défoncés); les autres escaladent les étages supérieurs, envahissent les salles des séances, les bureaux, éventrent les caisses publiques, jettent par les fenêtres meubles, tableaux, dossiers d'archives ; on arrache jusqu'aux tuiles du toit. Ce n'est que lorsque les pillards, ayant pénétré dans la Chambre des Contrats, s'apprêtaient à détruire aussi les dépôts des notaires, que le colonel de Royal-Alsace

Karyînt à faire évacuer les bâtiments saccagés, [ais les désordres continuent : les émeutiers démolissent la maison de l'avocat général Mogg, dont ils jettent la bibliothèque à la rivière. Ce fut assez tard seulement dans la soirée que les bourgeois effrayés obtinrent de Rochambeau quelques centaines de hallebardes et un millier de sabres, pour constituer une espèce de garde urbaine provisoire. Celle-ci arrêta environ deux cents voleurs et pillards, mais un seul paya pour tous : un compagnon charpentier de Mayence, dans la poche auquel on trouva soixante louis, et qui fut pendu le 23 juillet. Deux autres, condamnés également, mais Strasbourgeois de naissance, furent graciés par le roi.

Pendant que cela se passait à Strasbourg même, les bailliages ruraux de la ville se soulevaient également contre l'autorité du Magistrat et réclamaient leur part des biens communaux. Il en fut de même un peu partout ; à Obernai, les habitants se ruèrent sur les forêts, tuèrent tout le gibier, assommèrent presaue leur bourgmestre; à Saverne, les paysans envahirent la ville, et s'y heurtèrent aux gens du cardinal de Rohan dans un conflit assez meurtrier. Dans les campagnes, le mouvement s'accentuejusqu'à devenir une jacquerie; les abbayes de Saint-Jean-des-Ghoux, près de Saverne, et de Neubourg, près de Haguenau, sont pillées. La Haute- Alsace revoit les scènes de la guerre des Rustauds (1525). On a fait croire aux paysans que le roi permet qu'on dépouille les privilégiés. Conduits )ar les nombreux braconniers et contrebandiers de a région, ils s'attaquent surtout aux chartriers des moines et des seigneurs pour se libérer ainsi d'un seul coup de toutes leurs redevances. Ce fut une vraie guerre sociale ; les abbayes de Munster, de Masevaux sont assiégées ou menacées; celles de Lautenbacb et

214 HISTOIRE B^ÀLSÀCK.

de Marbach abandonnées par les religieux, les châteaux de Hirsingen, Garspach, Hirtzbacb, OUwiller envahis ou pillés. A Ferrette, la demeure du sub-délégué Gérard est mise à sac et incendiée (22 juillet). Dans la vallée de Saint-Amarin, un attroupement de près de quatre mille hommes se forme, pille la maison du bailli, puis oblige un fabricant de Wesserling, le futur conventionnel Johannot, à se mettre à sa tête pour marcher sur Guebwiller, la capitale du prince-abbé de Murbach. La ville est prise, le château pillé et démoli, les maisons des chanoines saccagées. Le général de Vietinghoff, envoyé en toute hâte pour réprimer l'insurrection, fait campagne, du 27 au 31 juillet, contrôles révoltés, en arrête un assez grand nombre dont plusieurs sont pendus, d'autres condamnés aux galères. Les Juifs eurent plus à souffrir encore que les nobles et le clergé. La haine séculaire du paysan alsacien contre les trafiquants israélites se donna libre carrière. Un homme apparut, tout brodé d'or, avec un cordon bleu; se faisant passer pour le comte d'Artois, il mena les bandes rurales au pillage des maisons juives dans les villages du Sundgau. Beaucoup furent démolies, tous les titres de créances brûlés et les malheureux habitants maltraités ; il en arriva des centaines â Bâle, affamés et dépouillés de tout. Les troupes n'intervinrent que bien tard, et si l'imposteur fut finalement arrêté et expédié au bagne, la fermentation des esprits ne diminua guère en Alsace, car la nouvelle de la fameuse nuit du 4 août y parvenait quelques jours après.

xxir

LA RÉVOLUTION EN ALSACE (suite) (Août 1789 — Février 1790)

L'attitude des députés d'Alsace pendant la nuit du 4 août fut loin d être identique. Ceux de Strasbourg formulèrent le regret de ne pouvoir offrir à la nation aucun sacrifice de la part de leurs commettants, liés qu'ils étaient par un mandat impératif; d'autres représentants se prononcèrent dans le sens de la majorité, « l'Alsace seule ne pouvant garder le silence i . M . de Turckheim, plus effrayé que séduit, écrivait le lendemain, qne « l'ivresse s accrut à tel point, au milieu des applaudissements publics, que ceux qui avaient pu conserver la froideur de la raison dans cette séance unique, crurent écouter un beau rêve enfanté par Tamour d'un bien purement possible, dont l'illusion allait ôtrè détruite le lendemain par le flambeau de la réflexion » . Reubell au contraire s'associa, le 5 août, aux votes de la veille, s'écriant à la tribune : a Au moment où chaque province sacrifie ses privilèges, il y a peu de mérite pour nous à le faire, c^r cela signifie que nous nous unissons plus étroitement aux Français et ce nom est le plus neau qu'on puisse porter. >

Des réunions de citoyens eurent lieu en différentes villes de la province pour délier les députés

215 HISTOIRE DÀLSÀGB.

de leurs engagements impératifs et les pousser à accepter c tout ce que la pluralité de TAssemblée nationale arrêterait en faveur de la nation j>. A Strasbourg, Tancien Magistrat, las de lutter contre le courant populaire, se suspendait lui-même le 11 août; quatre jours plus tard, trois cents échevins, nouvellement élus, choisirent à leur tour un Magistrat « régénéré » de trente membres, qui devait diriger les affaires en attendant que l'Assemblée nationale eût fixé le régime futur des municipalités. Beaucoup croyaient encore à ce moment que cette réorganisation générale ne se ferait pas, c tout ce qui concerne nos affaires intérieures étant absolument indifférent à la Nation 3), comme le proclamait un des nouveaux élus. La môme illusion se retrouve dans l'adresse à la Constituante qui devait être remise par les députés de la ville à Versailles. Mais d'autres députés du tiers réclamaient instamment là-bas <K 1 amalgame parfait avec les autres provinces » , et Reubell en particulier demandait gu'on y promulguât sur-le-champ les décrets du 4 ac ------

que

On sait que les impatients l'emportèrent et que les célèbres décrets reçurent la sanction royale, le 19 septembre. De la sorte, quand \a Déclaration de la ville de Strasbourg, mise enfin au net le 4 octobre, parvint à Paris, elle était déjà dépassée par les événements, et les réserves formelles qu'y exprimait la ville libre, malgré qu'elle c renonçât avec empressement à tous ceux de ses droits dont elle croyait le sacrifice utile à l'Etat » , devaient produire un effet plutôt défavorable. Après les journées du 5-6 octobre surtout, qui mettaient le souverain nominal et TAssemblée souveraine elle-même à la merci de la population parisienne^ il n'y avait plus

août

ût, « sans <|uoi, disait-il, il y a lieu de craindre l'Alsace soit en feu ]» .

aucune chance d'échapper au « système d'uniformité »,et Ton comprend que la simple analyse de la Déclaration strasbourgeoise ait « donné lieu, d'après Schwendt, à un peu de murmure ]>.

M. de Turckheim quittait Paris peu après et, de retour à Strasbourg, essayait de convaincre ses concitoyens qu'on faisait fausse route, en publiant son Rapport sur la situation de l'Assemblée nationale (23 novembre), dans lequel il prenait congé de ses électeurs en honnête homme, mais en aristocrate et en pessimiste convaincu, a Les principes avant changé, leur disait-il, je n'ai pas cru devoir changer avec eux, » Schwendt, d'esprit plus libre et plus souple, prêchait la soumission à ces principes nouveaux, et le commissaire royal, Dietrich, Eoussait de son côté les trois cents échevins à l'aandon volontaire de ce aui restait de leur antique constitution. Le 2 décemore 1789, il répétait ses exhortations d'une façon plus pressante en disant c qu'il ne ferait pas à ses auditeurs l'injure de leur supposer seulement l'idée de ne vouloir recevoir que par force l'empire de la liberté, après qu'ils avaient tout fait pour briser leurs chaînes 9 . Son attitude habile calme les esprits ; l'enthousiasme sincère des uns l'emporte bientôt sur la résignation des autres, et il n'y eut finalement d'hostilité persistante contre le nouvel état des choses qu'au sein d'un groupe assez peu nombreux. Ailleurs, l'attitude plus récalcitrante des détenteurs de l'autorité amena des troubles sérieux ; à Bischwiller, on réclama te partage des biens communaux et l'on dévasta les forêts voisines. AHaguenau, les révolutionnaires imposèrent d'abord, après de chaudes luttes, une municipalité nouvelle, puis leur chef Redé fut lui-même mis en prison, pour avoir troublé la paix publique. A Schlestadt, les Puants {v^àiôejxx) et les Jaunes (réac-

521g HISTOIRE D ALSACB.

tionnaires) se combattaient avec un acharnement pareil ; les premiers l'ayant emporté aux élections municipales, le Magistrat fit casser les élections

{mr le Conseil souverain, sans réussir pourtant à orcer les élus à la retraite. A Colmar aussi^ la «régénération» de l'ancien Magistrat, opérée en août, ne suffît pas à ramener la paix. La formation des gardes nationales locales, partout mise en train, garantissait bien l'ordre matériel, mais créait parais un danger de plus en mettant des armes aux mains de citoyens d'opinions contradictoires.

Une question qui vint apporter quelque diversion à ces dissensions politiques, tout en soulevant des controverses d'intérêt matériel, ce fut celle des nouvelles divisions territoriales. L'Alsace formant def>uis la domination romaine deux grandes divisions, a méridionale et la septentrionale, nettement limitée d'ailleurs à l'est par le Rhin> à l'ouest par les Vosges, ne pouvait guère se partager qu'en deux départements : le Haut-Rhin remplaçant la Haute-Alsace et le Sundgau, englobant en sus quelques parcelles lorraines, — et le Bas-Rhin, prenant la place de la Basse- Alsace, sauf à en élargir un peu les frontières plus tard. Colmar et Strasbourg étaient tout aussi nettement indiqués comme chefs-lieux, tant pour leur importance actuelle que pour des raisons historiques. Il n'y avait donc pas lieu à de longs débats. Dès la fin de décembre on s'était également entendu sur le nombre des districts ; le Bas-Rhin en compterait quatre : Strasbourg, Benfeld, Haguenau, Wissembourg; le Haut-Rhm, trois seulement : Colmar, Altkirch et Belfort ; mais leur étendue n'était pas encore déterminée, ni le nombre des cantons de chaque district. Le secrétaire de l'Assemblée provinciale, Mathieu, avait proposé un lotissement de territoires beaucoup plus radical, en annexant en-

core à l'Alsace le pays de Porentruy, le comté de Montbéliard, la répiibli(|ue de Mulhouse, la principauté de SaluL et les bailliages contestés du duché de Deux-Ponts, sauf à soumettre cette réunion au vœu des habitants, c II faut aujourd'hui, écrivait-il au début de 1790, cesser d'être Français ou cesser de l'être à demi. 9 Les décrets du 15 janvier achevèrent, à ce point de vue, l'unification du sol national ; de toutes les innovations d'alors, ce fut une de celles dont les populations s'accommodèrent le plus vite, la plupart des localités un peu importantes devenant chefs-lieux de district ou de canton; Schlestadt seul fut sacrifié à Benfeld, réputé non sans raison d'humeur plus tranquille.

Mais si les villes ne perdaient pas beaucoup à ce bouleversement, il en était autrement pour les ordres privilégiés. La noblesse alsacienne formait deux groupes de situation très différente : les princes possessionnés et la noblesse sujette du roi de France. Les premiers, dont les rapports avec la couronne étaient réglés par des signatures royales, ne se croyaient pas encore sérieusement menacés, à la fin de l'année 1789, dans leurs droits utiles et dans leurs revenus d'Alsace ; ni le roi, ni ses ministres ne songeaient d'ailleurs à les en dépouiller sans dédommagement. Il y avait là des questions très délicates à débattre entre diplomates, mais qui n'étaient pas encore soumises à l'appréciation de l'Assenib^ée. Pour la noblesse régnicole, représfentée aux Etats Généraux, les décrets des 4 et 5 août n'étaient pas discutables et pourtant ils changeaient toute son existence matérielle, assurée jusqu'ici moins par ses revenus fonciers directs, que par ce que lui rapportaient les redevances seigneuriales, les dîmes, 1 administration de la justice, etc. Tout

220 HI8T0I1IB d'àLSÀCB.

cela devait disparaître alors que les nobles allaient

Eerdre encore le quasi-monopole des fonctions puliques et des charges militaires. Comment feraientils pour vivre désormais ? Un Mémoire pour la noblesse immédiate^ publié en octobre 1789, tout en magnifiant « cette nuit pour toujours célèbre », disait avec raison : « La position de cette noblesse est bien douloureuse ; elle sera ruinée si elle cède, elle sera calomniée si elle résiste. » Les plus saçes de ses amis lui conseillaient de présenter le plus tôt possible une estimation raisonnable de ses pertes à TAssemblée, avant que Tindifférence ne succédât à rintérét éveillé par son subit appauvrissement. Malheureusement pour elle, la noblesse laissa passer le moment propice; en février 1790, l'abbé d'Eymar fut le seul à défendre les intérêts de ses collègues privilégiés, et la Constituante n'aboutit pas même sur la question du remboursement des offices de judicature, dont la solution fut renvoyée finalement à la prochaine législature. La Législative eut trop d'autres problèmes à trancher pour s'occuper de celui-ci 9 et la noblesse alsacienne ne fut donc jamais indemnisée de la perte de ses droits féodaux.

La question des biens du clergé eut infiniment plus d importance pour l'Alsace, au point de vue politique, vu le zèle religieux des populations catholiques et la docilité des campamies à suivre les impulsions données par rÊgiise. On se rappelle que la majorité des représentants du clergé d'Alsace aux Etats Généraux appartenait aux ordres privilégiés. Le cardinal de Rouan lui-môme avait jini par y accepter un mandat après la mort de l'abbé Louis, mais il n'avait pas encore paru à Versailles quand furent rendus les décrets des 4-5 août, et il nV prononça que quelques paroles, vers lami-seplemnre, pour présenter à l'Assemblée « son hom-

mage et son respect ]^. Il laissa toujours à son grandvicaire, Tabbé d'Eymar, le soin de plaider les grandes causes ecclésiastiques : celle du naut clergé comme propriétaire territorial ; celle de la suppression des dîmes et des ordres religieux ; celle enfin de la Constitution civile du clergé, qui bouleversait non seulement la vie matérielle de ses membres, mais encore leur vie spirituelle et morale.

La première de ces questions fut abordée pour FAlsace, dès le 22 septembre 1789, quand l'abbé d'Ëymar présenta, de la part du prince-évôque de Strasbourg, du Grand-Chapitre, du prince-abbé de Murbach, du Chapitre de Wissembourg, etc., des protestations plus ou moins véhémentes contre les décrets du 4 août. L'Assemblée ne voulait pas à ce moment contrecarrer les efforts de la diplomatie, elle ajourna donc toute discussion sur le fond. Près d'un an plus tard, quand elle fut reprise, Eymar prétendit que la Constituante avait, par cet ajournement, fait naître chez les pétitionnaires la conviction qu'ils ne seraient pas atteints par les dits décrets; Reubell au contraire affirma, le 17 septembre 1790, que l'Assemblée, loin d'être favorable aux demandes du haut clergé, avait ordonné la radiation de ces protestations au procès- verbal. On accusa même, bien à tort, l'abbé d'Eymar d'avoir, en sa qualité de secrétaire, modifié arbitrairement le procès- verbal de la séance. Livrées à l'impression, les protestations ajournées par l'Assemblée furent lancées dans le public et y produisirent un assez vif émoi, car elles affirmaient le droit des puissances étrangères à intervenir dans la question, et l'on comprend fort bien que les représentants de la nation n aient pas voulu laisser oiscuter à la tribune ces appels aux traités de Munster, de Nimègue et de Ryswick.

222 HISTOIRE d'âLSâGB.

L'émotion s'accrut encore en Alsace, qaand^ après la translation de l'Assemblée à Paris, on y conçut le projet d'éteindre les dettes du royaume en mettant la main sur les biens du clergé. Le 30 octobre, Victor de Broglîe écriyait à M* Ghauffour, à Colmar, que « le clergé pourrait encore s'en tirer s'il faisait de grands sacrifices, à ^uoi il n'est malheureusement pas fort disposé » . Bientôt ce fut trop tard ; la motion de Tévêque d'Autun mettant les biens de l'Eglise <c à la disposition de la Nation » était votée le 2 novembre, à une majorité de deux cents voix. Immédiatement,les Chambres ecclésias* tiques de Strasbourg et de Colmar firent circuler une déclaration portant que <r par ses mœurs, son langage, son régime », le clergé d'Alsace devait être regardé comme < un clergé étranger i> et qu'il s'unissait donc aux princes et aux Etats de 1 Empire pour protester contre toute entreprise < contraire aux traités y> • Au bas de cette pièce figuraient près de treize cents signatures, depuis celle du cardinal de Rohan jusqu'à celle d'une modeste sœur annonciade de Haguenau.

Tandis cpie ce document était déposé dans l'étude d'un notaire de Strasbourg, quelques jours plus tard un second document, rédigé en allemand, était adressé à la Diète germanique de Ratisbonne, afin de provoquer « une gracieuse intervention des très hauts Etats de l'Empire to en faveur du clergé d'Alsace. Des pamphlets anonymes, imprimés àBàle, Ettenheim, Offennourg, étaient répandus à profusion dans les campagnes par les moines, les curés, les colporteurs juifs et chrétiens, glissés sous les portes ou jetés par les fenêtres dans les villes, provoquant à la désobéissance aux lois et au refus des impôts, bien avant que la véritable question religieuse fût posée.

LA REVOLUTION BN JLLSICE. Sg^

L'agitation fut portée au comble quand la Constituante ouvrit, en février 1790, le débat sur la suppression des ordres religieux. Il existait en Alsace plus d'une centaine d'établissements monastiques^ dont plusieurs assez richement dotés, et quelquesnns de ces ordres étaient restés populaires. L'abbé d'Eymar demanda la parole pour plaider en leur faveur, et n'ayant pn l'obtenir publia, de concert avec quelques-uns de ses collègues de la députation alsacienne, membres de la droite, une lettre dans laquelle ils protestaient contre la suppression des monastères, au nom de c la majeure partie » de la province. Cette lettre provoqua la publication d'une réplique des députés du parti constitutionnel, V. de Broglie, Gobel, Schv^endt, etc. La colère des contrerévolutionnaires se tourna surtout contre le « Judas » Gobel, cet évéque qui trahissait son ordre et contre lequel vint s'abattre tout un vol de brochures impnmées à l'étranger, mais rédigées en Alsace par des pamphlétaires habiles et peu scrupuleux, qui connaissaient les défauts et les faiblesses du malencontreux prélat, et qui n'épargnaient pas davantage les injures et les calomnies aux autres députés de la gauche.

Tout le fracas de ces polémiques n'empêcha pas la Constituante d'entamer, le 14 avril, la discussion sur les biens du clergé d'Alsace. Eymar s'efforça de montrer que la vente de ces biens porterait en Alsace, bien plus qu'en France, des « caractères de nullité » qu aucune mesure ne rendrait ineffaçables ; «tôt ou tard elle occasionnerait des troubles, qu'il est de votre sagesse, de votre dignité, de votre intérêt même de prévenir >. En même temps, l'on agissait dans le pays. Le 29 avril, le secrétaire de la Chambre ecclésiastique de Stras!30urg expédiait à toutes les corporations du diocèse un modèle de

2^ BISTOIRB d'aLSAGB.

protestation contre les décrets de la Constituante qui ordonnaient de dresser l'inventaire de leurs biens. On s'adressait aussi aux fermiers eux-mêmes : a Réunissez-vous à votre clergé et à vos seigneurs pour redemander l'ancienne Constitution d'Alsace garantie par les traités I ^ Le Comité des dîmes disait dans un rapport présenté, vers la mi-mai, à l'Assemblée nationale : « Ce n'est plus de religion que les prêtres de l'Alsace prêchent dans les temples, mais la révolte et des imprécations contre l'Assemblée; dans les confessionnaux » ce n'est plus à ceux qui pleurent leurs fautes que le pardon de Dieu est promis, mais à ceux qui promettent de haïr la liberté et les saints décrets qui l'établissent. » Une des brochures distribuées alors, VAi^is aux Alsaciens y laissait d^ailleurs échapper un curieux aveu. Parlant des nouveaux impôts qui allaient frapper les populations, « pour, payer toute la dépense du culte aivin », elle ajoutait : < Chaque communauté se défendra d'avoir un curé, pour n avoir ni curé, ni église, ni presbytère à entretenir. On ne demande pas mieux que de vous laisser sans curé, et alors, plus d'instruction, plus de religion, plus de Dieu, et voilà ce qu'on veut 1 »

C'est au milieu de cette violente agitation des esprits que s'ouvrit la période électorale pour le choix des nouvelles autorités municipales et départementales établies par la Constituante. Tandis 2ue les presses clandestines travaillaient au profit e la réaction, le parti libéral essayait de s'organiser plus solidement dans les villes. Le 15 janvier 1790, se constituait à Strasbourg une association qui prenait le nom de Société des amis de la Constitution et comptait, au bout de quelques mois, plusieurs centaines de membres, Alsaciens de vieilles

LA RéVOLUTION EN ALSAGE. 225

familles bourgeoises, immigrés de Tintérieur, civils et militaires, tous engagés par une promesse solennelle « à sacrifier leur fortune pour le maintien de la Révolution, à voler au danger dès que le bien public l'exigerait, et, s'il le faut, à mourir ». Au cours des années 1790-1791 une douzaine de sociétés analogues se formèrent à Belfort, Bischwiller, Golmar, Haguenau, Schlestadt, Wissembourg, Landau et môme dans de modestes bourgades comme Barr, Rothau^ Wasselonne, etc., sans compter des citoyens actifs de plus de quatre-vingts communes, rattachés individuellement à la Société de Strasbourg, affiliée elle-même à celle de Paris. Dans leurs séances publiques on traitait, dans les deux langues, les questions brûlantes du jour (celle des biens ecclésiastiques, celle des juifs, celle des princes possessionnés en Alsace, etc.), dans un esprit encore en avance sur Topinion moyenne de la province, bien que dans ces premiers temps les membres titulaires de la Société fussent presque tous des bourgeois notables ou des officiers. Les artisans et les soldats ne figuraient encore aux séances qu'en simples auditeurs.

Les élections municipales et autres commencèrent le 3 février 1790 et, grâce à Tinexpérience des électeurs, elles durèrent plusieurs semaines dans les centres les plus importants, et surtout à Strasbourg. Uu premier scrutin devait y désigner le maire. Deux candidats étaient en présence, Tex-ammeistrePoirot, candidat conservateur et catholique, et Tex-commissaire royal Frédéric de Dietricn, le candidat des constitutionnels et des protestants. Un premier vote ne donnait à aucun des deux la majorité absolue; le 6 février, Dietrich l'emportait au second tour par 3.312 voix sur Poirot, qui n'en avait recueilli que 2.286; les autres suffrages s'étaient perdus. Une

mSTOIRE d'alsacb. 1&

226 HIâT(MRE DAL&à£E«

nouvelle bataille «'engagea sur la uomination des dix-sept officiers muaieipaux; les voix des 4.586 électeurs <{ui j prirent part, s'éparpiUèrent d'abord sur i.737 iudivuittsl II fallut trois scrutiiis pour former le corps municipal et plus encore pour dén signer les trente-six aotables. En somme, sur les cinquante-quatre élus de Strasbourg, la majorité, quoique peu considérable d'abord, était franchement constitutionnelle et, les événements favorisant Ténergiquie impulsion donnée par le nouveau maire aux affaires publiques, la Municipalité de Stra^^bourg devint bientôt le point d'app^ui principal du mouve-

citoy^

envoyaient à TAssemblée nationale une adresse solennelle : <i Sur cette place, disaient-Us, où nos pères ne se donnèrent qu'à regret à la France, nous ve* nous cimenter par loos serments notre union aYec elle. Nous avons juré et no(us jciirons de verser jusqu'à la dornière goutte de iZkotre sang pour maintenir la Constitution. Si la ville de Strasbourg n'a pas eu la gloire de donner l'exemple, la première, aux villes du royaume, elle aura cfai moins celle d'être, par ïémv^^ du patriolJBme de ses haletants, im Ses boulevards les plus forts de la liberté française ! » Mais après les élections nrunicipales, fui indiquaient déjà dans plusieurs locdStés de la province un arrêt dans la marcbe en avant, les élections pour les districts et les conseils généraux des départements marquèrent un recul assez sensible ; les éiecteurs urbams étaieait noyés dans k masse des électeurs ruraux (Strasbourg, par exemple, ne fournissait que 77 électeurs <lu second degré sur un total de 654 pour le Ba8-iRhi&)9iet les campagnes étaient donc maîtresses du scrutin. Des deux côtés on travaillait

LÀ DÉVOLUTION BN 4LSACB. 227

à les endoctriner. « Vonles-vous être des citoyens, des Sommes libres, ou des esclaves? Choisissez! a^ disait une des feuilles volantes répandues, et d^autres distribuaient le mot d'ordre : c Annoncez tout haut que vous ne reconnattarez jamais aucun assignat sur les biens -ecclésiastiques situés en Alsace ! » Ce fi£t le parti de la réaetion qtii remporta po«r le moment. Dans le Bas-Rhin, ^mi les 38 élus du .26 mai 1790, on ne voit pas ifigurer u^ne seule notabilité du parti patriotique ; à c6té de quelques modérés, la grande majorité est i^solument dévouée à rÉglise et hostile aux décrets qui la menacent, sans afficher d'ailleurs ouvertement ses antipathies. Quand le nouveau Conseil général du département ébiit son Directoire (8 juillet) , les dispositions de l'assemblée se montrèrent plus nettement encore; le président Poiroi;, le procureur-^général syndic de Scbauenbouirg, étaient les chef» dtt parti clérical daaiB le Bas-Rhin. A Colmar, où les contrastes étaient, à ce moment, Uib peu moins accentués, la «victoire des réactionnaires fut moins prononcée, mais les membres du Directoire du Haut-Rhin, les MomUf les Bruat, les Dernois, étaient pourtant les représentants d'un Ubéraliame assez mitigé»

Il en est de même des assemblées de district, qui restent oc»n<posées en partie des anciens osiembres datant derasseml^lée provinciale; seul le district de Strasbourg, où l'influence urbaine prédomine, se donne une représentation franchement constitutionnelle.

Pour empêcher le triomphe de la réactàon, les patriotes s'appliquent alors à consolider l'organisation des gardes nationales, à gagner aussi les soùsofficiers et les soldats de l'armée de ligne. C'est dans ce but que furent organisées les fêtes de la fédération du Rhin, qui réunit à Strasbourg, du 12

228 HISTOIRE d'àLSAGE.

au 14 juin 1790, de nombreuses députations de soldats-citoyens venues, du Bas-Rhin, du Haut- Rhin, de la Meurthe, de la Moselle, de la Haute- Saône, du Jura, du Doubs, de la Haute-Marne et de la Meuse, représentant plus de 48.000 citoyens, en sus des 4.000 gardes nationaux de Strasbourg même et de toute la garnison. Ce fut une des plus belles fêtes célébrées dans la capitale de la province, la dernière où, pour lon^tem^s, la population, sans distinction de culte et cFopinion politique, se livre à Tenthousiasme patriotique le plus généreux. Dans la vaste plaine des Bouchers, on avait dressé l'autel de la Patrie, entouré de citoyennes vêtues de blanc, aux brassards tricolores ; on y baptisa solennellement deux nouveau -nés, l'un catholique, l'autre luthérien; le chanoine de Weitersheim bénit les drapeaux, d'innombrables harangues furent échangées, une illumination splendide termina la fête, vanité des serments humains 1 Douze lieutenantsgénéraux et maréchaux de camp assistaient à ces fêtes civiques ; trente mois plus tard,un seul, M. de Vietinghoff, n'avait pas émigré, mais il était assis à la barre de la Convention, pour y surveiller LouiaXVI qu'allait juger la représentation nationale 1

Nul ne songeait encore à des catastrophes pareilles en juillet 1790. L'abolition des titres de noblesse, le 19 juin, avait laissé fort indifférentes les populations alsaciennes ; c'est à peine si quelques-uns de leurs ' députés protestèrent par leur démission contre ces décrets ce émanant d'une assemblée illégale ». ' La plupart des citoyens de l'Alsace applaudissaient volontiers à des déclarations comme celles du ministre protestant de Heiligenstein, célébrant dans son petit temple rural l'anniversaire de la prise de la Bastille : « Aujourd'hui, s'écriait-il, c'est un jour de bonheur, un jour de félicité qui attire les yeux

de tous les Français et provoque l'étonnement de tous les peuples de l'Europe,.., le jour où nous sommes libérés enfin du dur joug de la servitude, de tant d'impositions, de vexations et de redevances, délivrés aussi de l'insolence et de la rudesse de tant de supérieurs, le jour... où toute différence de rang et de caste s'efface, où le papiste et le luthérien jouissent des mêmes droits, où la vertu et rhonnéteté, l'intelligence et le savoir pèsent désormais seuls dans la balance I »

Sans doute,c'étaient là des illusions qu'un avenir prochain devait cruellement démentir, mais cet enthousiasme naïf n'en était pas moins profond et sin* cère ; il était aussi plus général à ce moment qu'on ne serait tenté de le croire. A Plobsheim, commune de culte mixte, le curé avait été élu maire du village ; les électeurs protestants lui demandèrent la permission d'assister à sa messe, l'invitèrent à leur culte, puis les deux ecclésiastiques s'embrassèrent au milieu des applaudissements de leurs ouailles. Ailleurs, dans le riche canton du Kochersberg, sept villages protestants et cinq villages catholiques faisaient également bénir en commun leurs drapeaux par leurs curés et leurs pasteurs. Le sentiment patriotique se serait ainsi développé de plus en plus, si une nouvelle et dernière crise religieuse n'était venue bouleverser le pays.

Trois princes-évôques du Saint Empire, celui de Strasbourg, celui de Bàle et celui de Spire, exerçaient la juridiction spirituelle en Alsace. Le plus influent de beaucoup, c était Louis de Rohan, qui, bien Sue d'une vie peu digne et chansonné comme « Carinal-CoUier ]>, restait aux yeux des masses catholiques le représentant éminent de l'Église. Sans donner encore sa démission de député, il avait quitté Paris et l'Assemblée pour sa résidence de

Sayerne (mai 1790); mais bientôt, ne s'j sentant; phis> en sécurité, il se décida à passer dans ses bailliagM de la rîvB' droite et s'élabiit dans la petiteville d Ëttenheim qui devint, dès la fin de Tannée 1790, un des centres de la contre-révoltition, le Coblence de TAlsace. Ajrant officiellement appm pat Monttmorin, ministre des affaires étrangères, qne le eardinal avait ^itté ïa France, TAssemblée nationale lui enjoignait de venir s'expliquer (30 juillet) et ordonnait qu'on dressftt Frnventaire deses: meubles et immeubles (13 août). En effet, jusqu'à la mi-août, la mise à exécution à^s décrets da 2 novembre 1789 et du 18 mars 1790 n'avarl pas encore été tentée ea Alaace, tant les autorités locales se rendaient compte que ces mesures troubleraient irrémédiablement la peiix publique.

Rohan répondit que Tétat de sa santé lui rendait a impossible de supporter la voiture » ; il affirmait d'ailleurs qu'en protestant à Ratisbonne contre les décrets, en sa qualité de prince de l'Empire, il n'avait rien fait d'illégal. Des murmures bruyants et de long!S éclats de rire accompagnèrent k lecture de cette pièce ; mais une agitation violente se manifester bioBtdt par toute la province. Les corps^ ecclésiastk|u<6s sommèrent leurs fermiers de ne pajer leur» fermages qu'aux possesseurs légitimes et de n'acquérir aucune parcelle des Mens de l'Église. Ce» mctums envoyés par Dietrich à rAssemblée lui 'furent communiqués Je 15 octobre. Une lutte ora*jtoiredesplus^sioîentes ^'engagea; l'abbé Maurj, sachant la^àuse perdue, ppodigua les injure? au^ Comité ecctéfsiastiqae et à son rapporteur Chasset, imbu, disait-il, des c principes atroces des Néron, des Phalaris et des Tibère » ; il annonça que « les possessions du clergé alsacien seraient défendues par toutes les forces de l'Empire ». La Constituante

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riposta par le décret du 17 octobre, qui ordonnait Texécution de celui du 2 novembre 1789, « en Alsace comme partout ailleurs :» . Le prince Joseph de Hohenlohe, représentant du Grand-Chapitre, avertit alors les fidèles que tous ceux qui, obéissant aux ordres de « la soi-disant Assemblée nationale, prendraient le bien d'autrui :», encourraient, dans un avenir prochain, toutes les peines légales et, tout de suite, TexcommunicatioiLde l'Église. Aussi, pendant de longs mois, sauf à Strasbourg, très peu de ventes de biens ecclésiastiques purent-elles être effectuées. Des troubley violents se produisirent à Bischwiller, à Obemaî, à Saverne ; ils furent plus particulièrement graves à Schlestadt, où Ton dut envoyer des troupes de li^e pour réprimer les désordres, et à Haguenau, do(nt le syndic provisoire Westermaan, le futur général républicain de la Vendée, fut incarcéré par ordre de r Assemblée nationale. A Golmar, les querelles des partis devenaient si vives que, dans la nuit du 29 septembre, le Directoire an Haut- Rhin quittait sa résidence officielle pour se retirer à Beifort. Des scènes de vîalenee analogues se passaient à Ensisheîm, à Soultz, à Huningue, et dans les campagnes, les a3rsans se livraient aux pires dévastations dans ^s forêts seigneuriales et communales. A Beifort, des officiers de Royal-Liégeois s'étaient promenés dans la ville, à la suite d'un banquet, en criant : Vive le Roi I A bas k Nation ! (il octobre), faisant voir à tous le relâchement complet de la discipline militaire. Ce trouble croissant des esprits, provoqué par le désaccord des privilégiés, lésés dans leurs intérêts matériels, avec les aspirations du OTand nombre, ne préparait que trop bien le conflit, autrement intense, qu'allait faire naître la Constitution civile du Clergé.

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