‹ Histoire d'Alsace. Nouv. éd. rev., corr. et augmChapitre 64 sur 73 · LA GUERRE · texte numérisé non relu

LA GUERRE

C'est le cœnr serré que l'Alsace intelligente et libérale vit éclater la crise de juillet 1870. Elle savait avec quel soin minutieux, depuis quatre ans, l'adversaire se préparait au conflit inévitable, alors que le gouvernement impérial n'avait à peu près rien fait pour la défense du pays. Elle savait aussi, par les déclamations de la presse allemande, qu'elle suerait elle-même Tenjeu de la lutte. Aussi n'avaitelle, comme l'écrivait le Courrier du Bas- Rhin du 16 juillet, qu'une c seule pensée, qu'un seul espoir, celui de voir la France sortir victorieuse de cette lutte. L'Alsace, exposée à voir la guerre de près, donnera l'exemple de IHinion patriotique. En 1792, en 1815, elle a montré qu'elle connaissait ses devoirs,... elle le montrera encore en 1870. Devant le danger national il n'y a plus... de partis, il n'y a que des Français... ». Mais toute confiance fut bientôt ébranlée par les constatations douloureuses que chacun dut faire, tout autour de soi, dès les premiers jours de l'état de guerre. L'incroyable désorganisation de tous les services militaires, le dénuement dans lequel on laissait les réservistes arrivant de toutes parts et qui mendiaient dans les rues pour ne pas mourir de faim, la lenteur avec la-

quelle se formait Tarmée de Mac-Mahon, le petit nombre de ses divisions, impuissantes à protéger l'Alsace contre l'invasion attendue, l'absence évidente de tout projet d'offensive quinze jours après la déclaration de guerre, l'insuffisance lamentable de la défense d'une place comme Strasbourg, abandonnée à quelques milliers de gardes mobiles n'ayant jamais manié un fusil, et que seul un heureux hasard renforçait au dernier moment du brave 87' de ligne, tout cela marquait un tel désarroi, un tel affaissement intellectuel du haut commandement que tout esprit réfléchi ne pouvait que concevoir les pires craintes.

Elles ne tardèrent pas à se réaliser, et au delà. Après s'être concentrés derrière la forêt du Bienwald, ot les troupes du ^néral Abel Douay n'avaient pas su les découvrir, les Bavarois et les Prussiens débouchaient subitement, le 4 août, assaillant à Tîmproviste les positions françaises. Le Geissberg était pris d'assaut après une vaillante défense, et nos troupes, ayant vu tomber leur chef, écrasées par des forces infiniment supérîtures, évacuaient Wissembourg. Cette première rencontre pouvait être considérée comme un échec réparable. Mais, deux jours plus tard, une catastrophe décidait du sort de l'Alsace. Le maréchal de Mac-Mahon ne sut ni concentrer des troupes en nombre suffisant pour vaincre, ni refuser la bataille à un ennemi trois ou quatre fois \ plus nombreux quand il se vit attaqué dans ses pojsîtions défensives, qui s'étendaient de Gœrsdorf à Morsbronn. Pendant plusieurs, heures la bataille du € août, engagée dès le matin, fut soutenue plutôt par la bravoure des soldats que par l'habileté stratégique du chef; mais dans te courant de l'aprèsmidi, le général de Pailly et son corps d'armée faisant défaut, tandis que ïes généraux de l'armée du

UL GUBRftX. 347

prince royal de Prusse acconraient rim après Fautre au bruit du canon, la disproportion des forces en présence devint si énorme^ le danger d'un écrasement total si imminent, que le maréchal dut se résigner à donner le signal de la retraite après avoir sacrifié ses magnifiques régiments de cuirassiers, — les cuirassiers ae Reicnshoffen, — dans des charges héroïques mais inutiles à travers les houblonnières de Morabronn. Cette retraite, qui pour beaucoup de groupes isolés de combattants se changea en déroute, continua toute la nuit vers Saverne^ la Petite-Pierre et Strasbourg. Mac-Mahon ne songea pas à défendre les passages des Vosges ou à en détruire les tunnels, et cette bataille de Frœscbwiller ou de Wcnrth amena de la sorte l'abandon total de la plaine d'Alsace aux vainqueurs, étonnés eux-^mêmes d'un si complet succès.

Le 3 août, on recevait à Strasbourg la nouvelle de la c victoire » de Sarrebruck ; le lendemain,arrivait celle de Téchee de Wisaemboui^, et dans la journée du 6 le bruit se répandit qu'une ^ande bataille se livrait au nord de Haguenau. L'agitation des esprits était intense quand soudain, vers sept heures du soir, on battit la générale, les portes ae la ville furent fermées en hftte et, tandis que tes bruits les plus fantastiques circulaient dans la foule, on voyait arriver à la gare les premiers convois de blessés. Le lendemain matin, ce fut le lamentable défilé des vaincus de la veille, qui rentraient harassés, pêle-mêle, lignards, cuirassiers et turcos, et derrière eux des bandes de paysans fuyant vers l'enceinte protectrice avec leur plus précieux avoir. Rien n'était prêt pour soutenir un siège un peu prolongé. La garnison de hasard était commandée par le général Uhrich, brave divisionnaire du cadre de réserve, presque septuagénaire, peu fait pour lutter

avec snccès contre un ennemi entreprenant et sans scrupules. Il était d'ailleurs fort mal conseillé par le préfet impérial, le baron Pron, qui sut lui inspirer de la méfiance contre ses administrés, qu'il calomniait lui-même d'une si odieuse façon quand il télégraphiait, le 9 août, à l'impératrice -régente : c La situation de l'Alsace empire à chaque heure. Les

}>rotestant8 donnent la main aux Prussiens. » Les ossés de la forteresse n^étaient pas inondés, les abords de la place nullement déblayés, les arbres tous debout sur les remparts, et avec cela pas de canons rayés pour les détendre, point de casemates ni même d'abris improvisés pour les hommes, la garde nationale à peme constituée, et sans armes. Dès le lendemain de Frœschwiller, un parlementaire ennemi sommait la ville de se rendre ; elle était totalement cernée le 12 août, et le 13 on vit tomber les premiers obus. Dès le 14, plusieurs civils étaient blessés, et dans la nuit du 15 au 16 août commença le bombardement véritable dirigé, non contre les fortifications, mais contre les édifices publics et privés, au cœur de la ville, contre les femmes et les enfants. Dès le 18, dans un pensionnat de la rue de r Arc-en-ciel, cinq pauvres petites filles étaient tuées du coup, six autres affreusement mutilées par les projectiles ennemis. Le système du général assiégeant, de Werder — les assiégés avaient changé son nom en celui de Moerder (assassin) — consistait à terroriser les habitants pour les amener à exercer une pression irrésistible sur le commandant de la place et l'obliger à la rendre ; il ne recula devant rien pour augmenter, nuit et jour, cette terreur, en ne laissant pas un moment de répit aux malheureux qui, réfugiés dans les caves, assistaient à l'écroulement ou à l'incendie de leurs demeures, impuissants à l'éteindre, car dès que les obus met-

Page 1