‹ Histoire d'Alsace. Nouv. éd. rev., corr. et augmChapitre 65 sur 73 · LÀ GUERRE · texte numérisé non relu

LÀ GUERRE

talent le feu quelque part, rennemi concentrait son tir sur le nouveau brasier pour empêcher tout secours.

Les souvenirs de ceux qui ont vécu dans cet enfer se rattachent surtout aux deux nuits du 24 et du 25 août. Au cours de la première, ils virent flamber successivement Téglise des Dominicains, devenue le Temple Neuf, le Musée de peinture et de sculpture à TAubette, les deux Bibliothèques publiques avec leurs trésors artistiques et littéraires, leurs manuscrits précieux. La nuit suivante, c'était la toiture de r immense nef de la cathédrale qui prenait feu et dont les plaques de cuivre fondaient en flammes bleuâtres, spectacle d'une horreur magnifique, tandis que les projectiles démolissaient les dentelles de pierre et brisaient les splendides vitraux dus à la piété du moyen âge. Mais le but visé par ces actes sauvages ne fut pas atteint, et le spectacle de tant de ruines, si elle éveillait dans les cœurs une douleur profonde, y fortifiait aussi le sentiment de haine et d'inébranlable mépris pour les auteurs de ces destructions sans nom. « Votre héroïsme, à cette heure, est la patience l » disait Uhrich aux Strasbour^eois dans sa proclamation du 26 août , et ce mot d'héroïsme, appliqué à l'attitude de l'immense majorité des habitants de la malheureuse cité, — l'historien qui l'a vue peut l'attester, — n'était pas une flatterie. Le Corps législatif avait certes raison de déclarer, le 31 août, que « Strasbourg avait bien mérité de la

f)atrie » . Un chiffre suffira pour le montrer ; durant e siège, trois cents civils, hommes, femmes, enfants, furent tués par les bombes ennemies, plus de deux mille furent blessés, et pourtant, quand le drapeau blanc fut hissé, ce fut une explosion de douleur et de colère universelle ! Pendant ce temps, les obus incendiaires « cueillaient i successivement

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ce qui restait d'édifices publics, le Palais de justice^ la gare du chemin de fer, l'église de l'hôpital civil, le théâtre, la préfecture, etc. ; à la fin du siège, la citadelle, le faubourg de Pierres, le faubourg National, ne formaient plus, en majeure partie, qu'un tas de décombres.

Le seul rayon d'espérance qui vint luire aux yeux dé cette population, séparée du reste du monde par un cercle infranchissable de fer et de feu, lui fui apporté par les délégués suisses (Rœmer, de Zurich^ m Buren, de Berne, et Bischoff, de Bûle) qui entrèrent à Strasbourg dans la matinée du 1 1 septembre, avec l'autorisation des assiégeante, pour o£frif aux malades, aux vieillards, aux femmes, aux en. fants, l'hospitalité du libre sol helvétique. Ib apportaient en même temps les premières nouvelles authentiques du désastre de Sedan et de la procla* mation de la république. GrAce à cette généreuse intervention, trois convois successifs d'âsuigrants purent être organisés ; Werder s'opposa à ce qu'il y en eût davantage. Cependant les travaux d'approche réguliers des assiégeants se poursuivaient, tandis que, la chute de l%mpire une fois offieieUem^ctt connue, le préfet donnait sa démission, el le maire Humann égalmnent. Le second était remplacé par le professeur Emile Russ, le démocrate coavaineu de 1848, élu j^r les suffrages unanimes de la Commission municipale. Le 20 septembre, Strasbourg voyait arriver aussi son dernier préfet français. Edmond Valentin, ancien représentant du Bas- Rhin, en 1849 avait été nommé préfet du Bas-Rhin par le gouvernement de la défense nationale ; après dea tentatives répétées avec une énergie froide et tenace, il réussit à s'introduire de nuit dans la forteresse, traversant les fossés à la nage, exposé au feu des assiégeants comme des assiégés.

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Il n'arrivait que dout assister à Tagoide de la cité. La troisième parallèle étant achevée, les officiers du génie durent avertir Uhrieh, dans la journée du 27 septembre, que la brèche faite au bastion i l était praticable et que, devant l'énorme supériorité de l'artillerie prussienne, il serait impossible d'en défendre l'accès. La place était donc à la merci de l'assiégeant. Le général avait refusé jusqu^alors toute proposition de capitulation; mais pour épargner à la population les horreurs d'un assaut, il se résîjjna; le 27 au soir,il écrivait à Werder que dc la résistance de Strasbourg était arrivée à son terme, qu'il demandait pour la ville, qui a déjà tant souffert, un traitement aussi doux que

Sossible et pour la garnison rien que le traitement û à des soldats qui ont fait leur devoir » . En même temps, il faisait arborer le drapeau blanc sur le front de la place et sur la cathédrale. Une terrible émotion s'empara de la foule quand, l'arrêt soudain de la canonnade ayant attiré hors de leurs caves les habitants qui s'y terraient depuis des semaines, ils virent flotter sur la flèche le drapeau fatal qui leur annonçait aue tout était fini. Des bandes exaltées parcouraient les rues en criant ; il fallut battre le rappel de la garde nationale pour em-

i)ôcher une émeute inutile. La nuit même, la capituation fut signée dans un wagon de marchandises^ à Kœnigshoffen aux portes de la vUle, par les délégués des deux généraux. La garnison était pri* sonnière de guerre, la garde nationale sédentaire restait libre dans ses foyers. Une proclamation, digne et douloureuse, du maire Kuss annonçait à ses administrés la fin de la lutte et leur recommandait une résignation nécessaire pour échapper à de nouvelles violences. Une autre proclamation apportait aux Strasbourgeois les adieux émus du

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général Uhrich, qu'un vote récent de la commission municipale avait proclamé citoyen d'honneur de la ville qu'il avait si longtemps défendue. Le lendemain matin, 28 septembre, quand l'heure de la sortie arriva, des milliers de spectateurs en pleurs étaient réunis près de la porte Nationale, pour saluer d'un dernier cri de : c Vive la France 1 > les soldats qui partaient pour la captivité. L'indiscipline de certains éléments de la garnison, et leur mauvaise tenue, troublèrent malheureusement la dignité de cet exode si douloureux. Par un cruel jeu du sort, l'entrée des troupes allemandes à Strasbourg avait lieu presque le jour même du 189' anniversaire de l'occupation de la ville ))ar les soldats dé Louis XIV.

Tant que la résistance tenace quoique plutôt passive de Strasbourg retint les troupes allemandes, la Haute- Alsace ne fut pas définitivement occupée par elles ; Colmar fut bien traversé par l'ennemi dès le 13 septembre, mais il ne s'y établit d'une façon permanente que le 8 octobre. Mulhouse fut occupé le 3 octobre. Des rencontres assez insignifiantes eurent lieu entre quelques détachements isolés et des groupes de francs-tireurs, à Thanvillé, Horbourg, Soultz, Guebwiller et Thann (août-septembre), mais les seuls faits de guerre importants furent les deux sièges de Schlestadt et de Neuf- Brisach. La première de ces deux petites places fut cernée le 10 octobre, et bombardée du 20 au 24» Elle n'avait pour défenseurs crue des gardes mobiles et quelques artilleurs. La ville, aux rues étroites, aux maisons de bois, sans abris d'aucune sorte pour les troupes et les habitants, prit feu bientôt de toutes parts et capitula le 24 octobre. Neuf- Brisach, qui avait été nombardé une première fois

Sac de THStel de Ville de Strasbourg (17831. — Le peuple prêle sermenl ft la Constitution (1790). {D'après lu gravures du temps.)

PI. xni.

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le 7 octobre, vît l'attaque recommencer le 2 novembre, tant du côté de T Alsace que de la rive badoîse, et continuer nuit et jour; là aussi, le général assiégeant avait catégoriquement refusé de laisser sortir les femmes et les enfants pour exercer une pression sur le*s défenseurs de la place. La ville fut à peu près démolie; de ses 280 maisons, quinze seulement ne furent pas atteintes. Le 6 novembre, le fort Mortier, ouvrage avancé, capitulait ; le 10, Neuf-Brisach lui-même ouvrait ses portes. C'est ainsi que Ton entra dans ce long et tragique hiver qui ne s'effacerajamaisdela mémoire de ceux qui l'ont vécu. Les cœurs fidèles de la patriotique Alsace durent assister, désespérés et muets, à la lente agonie de la France, chaque jour leur apportant avec une régularité accablante l'annonce de quelque nouvelle catastrophe. Sur un seul point de son territoire, elle voyait flotter encore le drapeau tricolore désormais proscrit.

A Belfort comme partout, rien n'avait été préparé d'avance; c'est seulement après la prise de Strasbourg et de Sohlestadt qu'on se mit sérieusement à l'armement encore incomplet des forts. On eut jusqu'à la capitulation de Metz pour activer les mesures de défense ; le 2 novembre , on prenait contact avec l'ennemi et la lutte s'engageait sur les pourtours de la forteresse entre le général de Treskow, à la tête d'une armée de 35.000 hommes, composée surtout de bataillons de la landsvehr^ et les i7.000 hommes, troupes de ligne, mobiles, gardes nationaux sédentaires, douaniers, etc. aux ordres du colonel du génie Denfert-Rochereau, commandant supérieur de la place. Le bombardement commença le 3 décembre, et se continua dès lors, chaque jour plus intense et plus meurtrier. Une surprise fâcheuse enlevait aux défenseurs, le 8 janvier, le viU

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lage de Danjontîn, où ils laissaient 700 des leurs

{^nsonniers; les jonrs suivants , ils perceyaient au oin le canon de Farmée de Bourbaki ; le i 5 et le 16» le bruit des décharges d'artillerie de Yillersexel leur causait une émotion profonde et leur donnait l'espoir de la délivrance. Puis, ces rumeurs de bataille s'évanouissaient au loin, et la lutte quotidienne reprenait, âpre et sans répit. Un succès partiel vint remonter le moral des assiégés ; dans une tentative d'escalade du fort des Basses-Perches, plusieurs centaines de Prussiens et leurs officiers furent faits prisonniers (26 janvier), mais, une semaine plus tard, il dut être évacué devant le feu écrasant de nouvelles batteries ennemies.

Les pertes journalières étaient sérieuses ; le typhus et la variole sévissaient parmi les assiégés, plusieurs des ouvrages avancés étaient fortement ébréchés, le château lui-même avait vu crever certaines de ses voûtes sous le poids de bombes énormes

auand le colonel Denfert reçut, le 13 février, une épêche signée Ernest Picard et contresignée Bismark, qui l'autorisait à remettre la place aux Aile* mands, et à en sortir avec les honneurs de la guerre pour rallier le poste le plus proche de l'armée française. Le colonel envoya d'abord un officier à Bâle, pour se mettre en rapport direct avec le gouvernement de la défense nationale et vérifier 1 authenticité de la dépêche. Puis, ayant reçu les ordres nécessaires, il signait le 18 la convention qui abandonnait la place au général de Treskow, et le même jour à midi la dernière des colonnes de la garnison, commandée par Denfert lui-môme, quittait la ville qu'il avait défendue pendant cent quatre jours. L'armistice signé à Versailles, le 29 janvier 1871, stipulait la convocation immédiate d'une assemblée librement élue, qui déciderait de la guerre ou de la

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paix. Dans son numéro du 4 février, la Gazette de Strasbourg ofl&cielle déclarait aue , bien que la cession de l'Alsace et de la Lorraine fût a: la première condition d'une paix possible », on consentait à ce que les départements en réalité annexés depuis de longs mois déjà, prissent part à la consultation nationale du 8 février. Il semblait impossible, vu l'abstention dédaigneuse des autorités allemandes, d'organiser en Alsace en si peu de jours l'expression des désirs et des regrets des populations destinées à être la rançon de la patrie. Cependant le sentiment patriotique était si vif qu'il sut vaincre tous les OMtacles. Dans le Bas-RhiUiil y eut trois listes, une républicaine avancée, une autre plus modérée, une troisième de nuance plus catholique ; le suffrage universel en fit une liste panachée, mais qui ne renfermait — à une seule exception près — que de fidèles patriotes, parmi lesquels Gambetta, Jules Pavre^ Kuss, Teutsch, Sagbo, Bœrsch et Eablé. Dans le Haut-Rhin, nous trouvons parmi les élus avec Gambetta, le colonel Denfert et le préfet Grosjean, les deux défenseurs de Belfort, Keller qui avait commandé les francs-tireurs du département, Tachard, Fréd. Hartmann, Scheurer-Kestner, d'autre bons citoyens encore qu'on ne peut tous nommer.

Une lutte opiniâtre s'engagea à Versailles entre Thiers et Bismark au sujet de Belfort, que le chef du pouvoir exécutif de la république française finit par conserver à la France en cédant sur l'entrée de l'armée victorieuse dans Paris. Un débat poignant s'enga^a ensuite à l'Assemblée de Bordeaux 3uand il s'agit d'y ratifier les préliminaires de paix u' 26 février. Un député corse ayant eu l'audace de s'écrier que jamais Napoléon III n'aurait signé ce traité, l'Assemblée nationale, dans une crise

d'indignation justicière, confirma c la déchéance de l'empereur et de sa dynastie, déjà proclamée par le suffrage universel », et le déclara c responsable de la ruine, de Tinvasion et du démembrement de la France ». Républicains et royalistes, légitimistes et cléricaux, certains bonapartistes de la veille eux-mêmes, s'étaient rencontrés unanimes — sauf six voix ! — dans ce scrutin vengeur (28 février). Après quoi, l'Assemblée votait, le cœur serré (par 648 voix contre 107), Tacceptation des préliminaires de paix qui arrachaient à la mère-patrie TAlsace- Lorraine (!•' mars 187 !)• C'est alors que M. Gros- Jean vint donner lecture à la tribune de la déclaration, si simple et si digne, par laquelle les vingthuit députés des départements annexés du Bas- Rhin, du Haut-Rhin et dô la Moselle déposaient leur mandat de représentants du peuple : «c Livrés au mépris de toute justice et par un odieux abus de la force à la domination ae l'étranger, nous avons un dernier devoir à remplir. Nous déclarons encore une fois nul et non avenu un pacte qui dispose de nous sans notre consentement. La revendication de nos droits reste à jamais ouverte à tous et à chacun, dans la forme et la mesure que notre conscience nous dictera. Au moment de quitter cette enceinte... la pensée suprême que nous trouvons au fond de nos cœurs est une pensée d'inaltérable attachement à la patrie dont nous sommes violemment arrachés. . . Vos îrères d'Alsace et de Lorraine, séparés en ce moment de la famille commune, conserveront à la France, absente de leurs foyers, une affection fidèle jusqu'au jour où elle viendra y reprendre sa place. »

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